Il y a, dans l’œuvre des Beatles, une capacité rare à digérer les influences les plus diverses et à les métamorphoser en quelque chose de radicalement neuf. Ce syncrétisme musical, nourri de rock, de musique classique, d’avant-garde, de musiques du monde, de standards américains ou encore de chanson populaire britannique, a permis à leur catalogue d’échapper aux classifications faciles. Et parmi les pépites du White Album, sorti à l’automne 1968, Mother Nature’s Son fait figure de parenthèse bucolique, douce et lumineuse, dans un album souvent fragmenté, tendu, éclaté.
Mais derrière cette chanson épurée, où McCartney seul donne voix et chair à un garçon des prés, se cache une double filiation inattendue : un sermon du Maharishi Mahesh Yogi et un standard du répertoire jazz vocal, Nature Boy, immortalisé par Nat King Cole.
Sommaire
- À la source : un garçon étrange et doux…
- Un fils de la nature entre deux mondes
- Une chanson solo… dans un album collectif
- Une ode à la nature… et à autre chose ?
- Un écho à l’Angleterre rêvée de McCartney
- Un héritage discret mais puissant
- Nat King Cole, par-delà les genres
- Une chanson discrète, mais essentielle
À la source : un garçon étrange et doux…
C’est Paul lui-même qui l’a reconnu dans le livre Many Years From Now, publié en 1997 : « J’ai toujours adoré la chanson ‘Nature Boy’ de Nat King Cole : ‘There was a boy, a very strange and gentle boy…’ Il aimait la nature, et ‘Mother Nature’s Son’ a été inspirée par cette chanson. »
Écrite en 1947 par le mystérieux eden ahbez, Nature Boy avait bouleversé Cole avec sa mélodie orientalisante et son message spirituel. Elle raconte la rencontre d’un jeune homme singulier, en harmonie avec la nature et porteur d’une sagesse simple : “The greatest thing you’ll ever learn / Is just to love and be loved in return.”
On comprend aisément ce qui a pu séduire McCartney dans cette œuvre à la fois mélancolique et bienveillante. Lui qui avait toujours nourri une sensibilité particulière pour la mélodie pure, pour les chansons aux contours presque intemporels, trouve ici un point de départ, un écho. Mais là où Nature Boy restait dans la métaphore, Mother Nature’s Son plonge dans la scène : c’est une chanson de paysage, de sensations, presque de parfums.
Un fils de la nature entre deux mondes
McCartney écrit Mother Nature’s Son à l’été 1968, non pas en Inde — où les Beatles avaient séjourné quelques mois plus tôt dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi — mais dans la maison familiale de son père, à Liverpool. Il y travaille seul, dans une atmosphère de calme relatif, loin des tensions croissantes au sein du groupe.
Et pourtant, le passage en Inde a laissé des traces. Lors d’une conférence donnée à Rishikesh, le Maharishi avait exhorté ses disciples à écouter la nature, à s’y reconnecter. John Lennon et Paul McCartney en ressortent tous deux inspirés : Lennon composera un morceau qui évoluera, après plusieurs transformations, en Jealous Guy, tandis que Paul canalise son inspiration dans cette rêverie rurale aux allures de ballade pastorale.
« Born a poor young country boy / Mother Nature’s son » : dès l’ouverture, le ton est donné. Le narrateur n’est pas un personnage fictif, il est une projection de McCartney lui-même, ou du moins de son idéal. Le garçon de la ville industrielle rêve d’herbe verte, de cours d’eau, de fleurs qui dansent.
Une chanson solo… dans un album collectif
The White Album, plus encore que Sgt. Pepper ou Revolver, est l’album de la dissociation. Chaque Beatle y explore son propre territoire, souvent sans les autres. Ce fut notamment le cas de Mother Nature’s Son, sur laquelle seul Paul joue : guitare acoustique, basse, percussions improvisées (dont un son de tapotement sur un livre de téléphone posé au sol). Des cuivres — trompettes et trombones — sont ensuite ajoutés par George Martin, arrangeur subtil, pour donner à la chanson son relief chambriste, presque baroque.
Ce choix d’enregistrement en solitaire, pourtant courant à cette période, accentue encore l’intimité de la chanson. Il n’y a pas ici de psychédélisme tapageur, pas de couches sonores infinies. Tout est dans le dépouillement, la ligne claire, la proximité.
Et paradoxalement, cette simplicité donne au morceau une force particulière : au sein d’un double album où l’on passe du proto-metal (Helter Skelter) à la musique concrète (Revolution 9), cette parenthèse acoustique agit comme un havre. Une respiration.
Une ode à la nature… et à autre chose ?
Comme souvent chez les Beatles, les paroles comportent plusieurs niveaux de lecture. On peut bien sûr y voir une ode sincère à la nature, à la contemplation, au bonheur des choses simples : “Sit beside a mountain stream / See her waters rise / Listen to the pretty sound of music as she flies.”
Mais McCartney lui-même a reconnu, avec un sourire en coin, que la ligne « Find me in my field of grass » comportait une allusion discrète au cannabis, usage courant chez les Fab Four à cette époque. Il ne s’agit pas d’un hommage appuyé — rien de l’explicite de Got to Get You Into My Life — mais d’un clin d’œil, d’un double sens assumé. L’extase du narrateur peut venir de la nature… ou de l’herbe qu’il fume en l’observant.
Il y a là une poésie naïve, mais non infantile. Un regard apaisé sur le monde, où les marguerites dansent, où les ruisseaux chantent, où l’on peut, simplement, s’asseoir et chanter pour tout le monde. Une forme de béatitude sans dogme, une spiritualité en creux.
Un écho à l’Angleterre rêvée de McCartney
Au-delà de Nat King Cole ou du Maharishi, Mother Nature’s Son s’inscrit aussi dans une tradition bien britannique : celle d’une campagne idéalisée, verte et douce, qui imprègne tout un pan de la culture anglaise, des poètes romantiques aux chansons folk des années 1960. McCartney, issu d’un milieu populaire, n’a jamais connu cette Angleterre rurale, mais il l’a souvent fantasmée — dans Blackbird, dans Heart of the Country, ou plus tard dans Jenny Wren.
Il y a chez lui un goût du retour à la terre, une envie de ralentir, de se reconnecter aux saisons, aux cycles. Une vision apolitique, mais profondément humaniste, du bonheur.
Et cette vision trouve ici l’un de ses plus beaux écrins.
Un héritage discret mais puissant
Mother Nature’s Son ne figure pas parmi les titres les plus cités du White Album, mais elle a profondément marqué de nombreux auditeurs — et musiciens. Sa structure simple, son ton apaisé, sa richesse harmonique en ont fait une source d’inspiration pour de nombreux artistes folk, de Nick Drake à Elliott Smith.
Elle est, en quelque sorte, la sœur sereine de Julia de John Lennon : deux chansons solitaires, acoustiques, enregistrées à quelques mètres de distance dans les studios d’Abbey Road, à quelques jours d’intervalle. Deux prières païennes, deux murmures d’âme.
Nat King Cole, par-delà les genres
Enfin, il faut souligner l’importance, ici, de Nat King Cole comme figure tutélaire. En évoquant Nature Boy, McCartney ne rend pas seulement hommage à une chanson ; il reconnaît une filiation. Cole, immense chanteur jazz, était aussi un pionnier noir dans une Amérique encore ségrégationniste. Son influence sur les Beatles est souvent sous-estimée, mais elle est réelle : dans le soin apporté à la voix, dans le respect de la mélodie, dans le goût de l’interprétation pure.
McCartney, dont le père jouait du piano dans un orchestre amateur, a grandi avec ces standards. Et c’est sans doute ce qui fait aussi la richesse de sa palette : une capacité à faire dialoguer Gershwin et Buddy Holly, Nat King Cole et Chuck Berry.
Une chanson discrète, mais essentielle
Mother Nature’s Son n’a rien d’un manifeste. Elle n’est pas révolutionnaire, ni politiquement engagée. Elle ne cherche pas à choquer, ni à séduire. Mais elle incarne, peut-être mieux que toute autre, une vérité essentielle chez Paul McCartney : l’envie de chanter pour le plaisir, de s’ancrer dans le monde naturel, d’offrir une chanson comme on offrirait un fruit cueilli dans l’herbe.
Et à travers elle, on entend encore l’écho d’un autre garçon, « strange and gentle », qui marchait pieds nus sous les étoiles, fredonnant l’une des plus belles mélodies du siècle passé.
There was a boy…