Press to Play : McCartney face aux défis des années 80

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il arrive, même aux plus grands, de rencontrer des vents contraires. Pour Paul McCartney, cette tempête douce porte un nom : Press to Play. Sorti en août 1986, ce disque synthétique, étrange, parfois déconcertant, reste encore aujourd’hui l’un des albums les plus controversés de sa discographie solo. Non pas parce qu’il est foncièrement mauvais – McCartney est incapable de composer un morceau totalement inintéressant – mais parce qu’il représente un homme génialement mélodique en perte d’intuition face à une décennie musicale qui ne lui ressemblait pas.

Ce disque, fruit d’un désir de modernité, témoigne à la fois d’un désalignement esthétique et d’une prise de risque sincère, dans un moment où la pop se redéfinit autour de machines, de textures numériques et d’images synthétiques. McCartney, lui, y cherche encore sa place.

Sommaire

Des années de transition : du succès à l’errance

Après la séparation de Wings en 1981, Paul McCartney navigue en solitaire. Il entame la décennie avec un disque d’expérimentations synthétiques, McCartney II (1980), souvent sous-estimé à l’époque mais aujourd’hui réhabilité comme une œuvre pionnière. Suit Tug of War (1982), salué unanimement, avec ses tubes Ebony and Ivory ou Take It Away, puis Pipes of Peace (1983), plus fragile mais encore largement porté par l’aura de son prédécesseur.

Puis vient le trou d’air. McCartney, comme tant d’artistes des années 60, navigue à vue dans une décennie dominée par des sons digitaux, des producteurs-star, et un langage musical qui semble lui échapper. Il sent qu’il doit se réinventer. Mais comment le faire sans trahir l’essence mélodique qui fait de lui un compositeur hors pair ?

Press to Play : la tentative numérique

C’est dans cet état d’esprit que naît Press to Play. Pour se reconnecter avec l’époque, McCartney s’entoure d’un producteur emblématique de la nouvelle vague britannique : Hugh Padgham, artisan du son de Peter Gabriel, Genesis et The Police. Ce choix n’est pas anodin : McCartney cherche à s’ancrer dans une esthétique froide, technologiquement rigoureuse, à l’image des synthétiseurs omniprésents dans les tubes du moment.

Le résultat est un disque plein de contradictions. Sur le plan sonore, l’album est saturé de claviers compressés, de reverbs massives, de boîtes à rythmes rigides. On sent la volonté de moderniser, d’être « dans le coup », mais aussi une distance émotionnelle, comme si la musique de McCartney, si organique par nature, ne parvenait pas à respirer pleinement dans ce cadre glacé.

Press : le single mal aimé

Le morceau éponyme, Press, incarne à lui seul cette ambiguïté. C’est une chanson foncièrement pop, au refrain accrocheur – comme toujours chez McCartney – mais enveloppée d’un habillage synthétique daté, presque cartoon. Le thème, centré sur l’intimité conjugale et le désir tactile, est traité avec une légèreté qui frôle la maladresse. Ni vraiment dansant, ni vraiment provocateur, le morceau reste bloqué dans un entre-deux, qui déstabilise les fans historiques comme les auditeurs contemporains.

La réception est mitigée. Les critiques sont tièdes, les ventes décevantes. Aux États-Unis, l’album ne dépasse pas la 30e place du classement Billboard. Au Royaume-Uni, il peine à s’imposer. Pour la première fois de sa carrière, McCartney semble « hors-sol ».

Mais est-ce vraiment un raté ?

Dire que Press to Play est un mauvais disque serait injuste. Il contient, malgré ses défauts de production, des éclats d’audace et d’expérimentation. Only Love Remains, par exemple, est une ballade simple et touchante, tandis que Pretty Little Head – bien que rejetée par le public – est l’une des tentatives les plus intéressantes de McCartney pour s’aventurer dans des territoires sonores ambigus, presque psychédéliques.

On trouve aussi dans However Absurd une volonté de renouer avec une forme d’absurdité à la Magical Mystery Tour, et dans Stranglehold une tentative de groove à l’américaine. Rien n’est paresseux dans cet album – tout est tâtonnement, parfois maladroit, parfois visionnaire.

Un album symptôme plutôt qu’échec

Press to Play est moins un faux pas qu’un symptôme générationnel. Il incarne le vertige d’un homme qui fut à l’avant-garde d’un monde musical, et qui se voit soudain décalé de ce même monde. La décennie 1980 a bousculé la pop en imposant l’image, la technologie, le clip, la production comme langage premier. Et Paul, malgré son génie, n’a jamais été un homme d’apparat. Son art vient de la mélodie, de la basse, de l’instinct.

Face aux synthés FM, aux batteries électroniques, aux refrains hypertrophiés, McCartney tente de parler la langue des années 80 avec l’accent des années 60. Et forcément, la diction sonne étrange.

Un tournant avant renaissance

Heureusement, McCartney est un artiste qui apprend de ses faux pas. Press to Play marque un point bas, mais aussi une bascule vers le renouveau. Dès la fin des années 1980, il revient à des bases plus solides avec Flowers in the Dirt (1989), écrit en partie avec Elvis Costello, dans une démarche de retour à l’écriture exigeante, sobre, sincère.

S’ensuivront Off the Ground, la tournée mondiale de 1993, puis le projet monumental de l’Anthology, qui redonne à McCartney une place centrale dans la mémoire collective Beatles. Le reste appartient à la légende.

L’utilité des creux dans les courbes de géants

Press to Play n’est pas un chef-d’œuvre. Mais il a une vertu : celle de rappeler que même les plus brillants peuvent se perdre. Et que dans ces moments-là, on découvre ce qu’est un artiste : non pas un faiseur de tubes, mais un chercheur, un arpenteur, un homme en dialogue avec son époque, même quand celle-ci ne lui répond plus.

Et comme le disait McCartney lui-même :

“Un peintre ne réussit pas toutes ses toiles. Mais chaque erreur l’amène à mieux comprendre la suivante.”

Alors, oui, Press n’est peut-être pas immortel. Mais sans lui, My Brave Face, Calico Skies, ou Jenny Wren n’auraient peut-être jamais vu le jour.