Le procès de “My Sweet Lord” : George Harrison face à la justice des mélodies

Publié le 07 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

La musique est faite d’inspirations croisées, de réminiscences conscientes ou inconscientes, de motifs qui voyagent d’un esprit à l’autre, d’une époque à l’autre. Mais que se passe-t-il lorsque ces correspondances deviennent des litiges ? Quand une chanson sacrée devient l’objet d’une controverse profane ? C’est ce qui arriva à George Harrison au début des années 70, lorsque son hymne spirituel “My Sweet Lord” devint, malgré lui, le cœur d’un procès pour plagiat retentissant.

Derrière les apparences d’un simple litige commercial se cache une affaire emblématique de la tension entre la créativité artistique, les lois du copyright et la nature même de la musique populaire. Et dans ce dossier à la fois juridique et émotionnel, George Harrison fut à la fois coupable… et victime.

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Un tube spirituel au sommet des charts

Composée en 1969, enregistrée en 1970 et parue sur le triple album All Things Must Pass, My Sweet Lord est sans doute la chanson la plus connue de George Harrison en solo. Premier single d’un ex-Beatle à atteindre le sommet des charts, elle devient numéro 1 au Royaume-Uni, aux États-Unis et dans une multitude de pays.

La chanson frappe par son audace : un hymne spirituel d’inspiration hindoue, mélangeant les louanges chrétiennes (“Hallelujah”) et les mantras sanskrits (“Hare Krishna”). Mais sous sa prière universelle se cache une mélodie simple, entêtante, chantée avec douceur et conviction.

C’est précisément cette mélodie immédiatement reconnaissable qui allait déclencher la polémique.

Les similitudes avec “He’s So Fine” : une évidence troublante

En 1971, Bright Tunes Music Corp., l’éditeur du girl group américain The Chiffons, porte plainte contre George Harrison, l’accusant d’avoir plagié le morceau “He’s So Fine”, écrit par Ronnie Mack et sorti en 1963. La plainte porte sur la similitude des deux lignes mélodiques principales, ainsi que sur leur structure harmonique.

Les comparaisons ne laissent guère de doute : les deux chansons présentent une séquence quasiment identique d’intervalles vocaux, un rythme semblable et une progression harmonique très proche. L’enjeu n’est pas qu’esthétique : il est juridique, commercial, symbolique.

George Harrison reconnaît rapidement la ressemblance, mais plaide l’innocence d’intention : pour lui, il s’agit d’un emprunt inconscient, une coïncidence mentale plus qu’un vol. Il aurait, dit-il, été influencé sans le savoir par une chanson de son adolescence. La défense évoque le phénomène bien connu de « cryptomnésie » : une mémoire oubliée qui réémerge sans que l’on sache d’où elle vient.

Un procès long et moralement éprouvant

Le procès s’ouvre en 1976, cinq ans après le dépôt de la plainte, et devient rapidement un feuilleton médiatique. George Harrison est contraint de disséquer sa propre créativité devant un tribunal, d’analyser chaque note, chaque intention.

Le juge, Richard Owen, musicien amateur lui-même, conclut de manière célèbre que Harrison “a bien copié”, mais de façon “inconsciente”. La phrase, restée célèbre, met George dans une situation unique : coupable sans mauvaise foi.

Harrison est condamné à verser près de 600 000 dollars à Bright Tunes. Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Elle devient encore plus complexe lorsque son manager de l’époque, Allen Klein, rachète discrètement les droits de Bright Tunes… ce qui revient à faire de lui le bénéficiaire du jugement contre Harrison ! George crie à la trahison.

S’ensuit un second procès pour conflit d’intérêts. Harrison finit par racheter les droits à Klein, mettant fin à une affaire qui l’a profondément marqué.

Un traumatisme artistique et personnel

George Harrison vivra cette affaire comme une blessure morale. Lui, qui avait écrit My Sweet Lord comme un acte de foi sincère, se voit ramené à des considérations légales froides. Il dira :

“Je croyais avoir fait quelque chose de bien… Et j’ai été puni pour ça.”

Il décrira plus tard cette période dans une chanson caustique, This Song (1976), qui raille les procès pour plagiat. Dans les paroles, il se moque de la mécanique du droit musical :

“This song has nothing bright about it
This song ain’t black or white and as far as I know
Don’t infringe on anyone’s copyright…”

Mais derrière l’ironie perce une profonde amertume. Pour un homme profondément spirituel, être accusé de vol sur une chanson religieuse est une épreuve psychique redoutable.

Un cas d’école dans l’histoire du droit d’auteur

L’affaire My Sweet Lord est encore aujourd’hui étudiée dans les facultés de droit comme un cas emblématique de plagiat involontaire. Elle pose la question cruciale : jusqu’où une mélodie peut-elle appartenir à quelqu’un ?

Le rock, la pop, les musiques populaires reposent souvent sur des structures harmoniques simples, récurrentes. La frontière entre influence et imitation est souvent ténue. Ce procès a montré que même l’intention ne suffit pas à innocenter un artiste.

Et il a laissé dans l’esprit de nombreux musiciens un sentiment d’alerte : il ne suffit pas d’être sincère — il faut aussi être prudent.

Une chanson plus forte que son procès

Malgré ce long contentieux, My Sweet Lord n’a jamais perdu son aura. Elle reste l’un des morceaux les plus repris du répertoire solo des Beatles, une chanson jouée lors des cérémonies religieuses, des concerts caritatifs, des commémorations.

En 2002, lors du Concert for George, elle est interprétée avec ferveur par un chœur de musiciens et amis — Billy Preston, Jeff Lynne, Dhani Harrison — et reçoit une ovation. La foi, la musique et la mémoire ont triomphé du juridique.

le pardon après la sentence

L’affaire My Sweet Lord fut une leçon douloureuse pour George Harrison — mais aussi une parabole moderne sur l’art et la loi. Il y a été jugé, condamné, piégé, mais il en est ressorti digne et fidèle à lui-même. Il n’a jamais cessé de croire en la sincérité de sa démarche, et le monde, à sa façon, lui a donné raison.

Aujourd’hui encore, lorsque la chanson résonne dans une église, une salle de concert ou une cérémonie laïque, elle n’évoque pas un procès, mais une prière. Et c’est bien là la victoire ultime de Harrison : avoir transformé une mélodie contestée en hymne universel.