« Let It Be » est l’un des sommets les plus incontestables de l’œuvre de Paul McCartney. Ballade spirituelle devenue hymne universel, chanson de réconfort née d’un rêve — celui où sa mère Mary lui apparaît et lui dit « Let it be » —, elle semble résumer à elle seule l’héritage apaisé des Beatles. Pourtant, derrière son aura de paix, cette chanson a longtemps divisé. À commencer par John Lennon lui-même.
Dans une interview accordée à David Sheff en 1980, Lennon déclare sans détour : « Let It Be n’a rien à voir avec les Beatles. Ça aurait pu être une chanson de Wings. » Cette phrase, lapidaire, en dit long sur l’ambiguïté du morceau : entre chef-d’œuvre populaire et étrangeté stylistique, Let It Be n’a jamais fait consensus au sein du groupe qui l’a pourtant immortalisée.
Sommaire
- Un virage vers la simplicité… ou vers le pastiche ?
- « Ça aurait pu être Wings » : le désaveu de John Lennon
- Une chanson trop belle pour être vraie ?
- Phil Spector : l’ange ou le fossoyeur de la chanson ?
- Pourquoi Lennon avait (partiellement) tort
- Le rêve de Mary, la mémoire des Beatles
Un virage vers la simplicité… ou vers le pastiche ?
Nous sommes en 1969. Le psychédélisme bariolé du Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band est derrière eux, tout comme les expériences de studio radicales de The White Album. Les Beatles aspirent, en apparence du moins, à un retour à la simplicité : « getting back to where we once belonged », comme le chantait Paul dans Get Back.
Mais ce retour aux racines est tout sauf serein. Le projet Get Back, devenu Let It Be, s’enlise dans une ambiance morose : sessions glaciales à Twickenham, caméras omniprésentes, conflits larvés. John est distant, George frustré, Ringo diplomate, et Paul, lui, tente de maintenir le cap.
C’est dans ce chaos que naît Let It Be. Une chanson lumineuse, presque religieuse, dont la construction rappelle un gospel moderne. Et c’est précisément là que Lennon tiquera : ce qu’il perçoit comme un message d’espoir, il le juge aussi comme une démonstration stylistique éloignée de l’ADN Beatles.
« Ça aurait pu être Wings » : le désaveu de John Lennon
Le jugement de Lennon est brutal. Il rejette la chanson sur un double plan : esthétique et symbolique. Esthétique, car il voit dans Let It Be une ballade surproduite, mélodiquement classique, déconnectée de l’avant-garde qu’il valorise. Symbolique, car elle représente à ses yeux une appropriation unilatérale de l’esprit du groupe par McCartney.
Il ira même plus loin en insinuant que Paul aurait été influencé par Bridge over Troubled Water de Simon & Garfunkel — bien que cette chanson ne sorte qu’en 1970, après Let It Be. Une manière sans doute de dire que Paul visait une forme de grandeur universelle, de spiritualité commerciale, aux antipodes de la radicalité politique et expérimentale chère à Lennon.
Une chanson trop belle pour être vraie ?
Ce que Lennon perçoit comme un pastiche solennel, le public le reçoit comme un réconfort. Dès sa sortie, Let It Be devient un classique instantané. Sa ligne de piano simple, ses paroles répétitives mais profondes, sa structure crescendo avec solo de guitare — tout y concourt à la faire entrer dans le panthéon des ballades intemporelles.
Mais Lennon n’est pas le seul à se montrer critique. George Harrison, discret mais lucide, se sent de plus en plus mis à l’écart par la prédominance de McCartney sur les compositions et la direction artistique du groupe. Let It Be, dans son lyrisme assumé, ne fait que cristalliser cette tension.
Phil Spector : l’ange ou le fossoyeur de la chanson ?
La version de Let It Be que le monde découvre en 1970 est celle retravaillée par Phil Spector. Il y ajoute des cordes, des cuivres, des chœurs : un habillage symphonique qui transforme la chanson en prière baroque. Pour Paul, c’est une trahison de l’intention initiale. Il rêvait d’un morceau dépouillé, sincère, dans l’esprit roots du projet Get Back.
Le conflit artistique est tel que McCartney publiera en 2003 une version expurgée, Let It Be… Naked, débarrassée des oripeaux spectoriens. Là, enfin, Let It Be retrouve sa forme nue, essentielle, celle que Paul avait imaginée dans le silence du rêve maternel.
Pourquoi Lennon avait (partiellement) tort
Dire que Let It Be aurait pu figurer sur un album de Wings, c’est méconnaître la tension propre aux Beatles : une tension entre l’ombre et la lumière, entre l’expérimentation et la mélodie pure. Certes, McCartney réutilisera ce type de ballades dans sa carrière solo (My Love, Maybe I’m Amazed, Warm and Beautiful), mais aucune ne retrouvera cette résonance quasi-mystique.
Car Let It Be, c’est aussi Lennon qui chante en chœur. Harrison qui tisse un solo d’une sobriété bouleversante. Ringo qui pose un rythme discret mais solide. C’est un moment de communion, malgré tout. Un dernier éclat d’unité dans un groupe au bord de l’éclatement.
Le rêve de Mary, la mémoire des Beatles
Dans un monde post-beatlesien, Let It Be reste un talisman. Elle dépasse les querelles d’ego, les considérations esthétiques. Elle parle à tous, croyants ou non, musiciens ou profanes. Et c’est peut-être cela qui a dérangé Lennon : cette universalité immédiate, qui échappait à la complexité qu’il revendiquait.
Mais en dépit du rejet partiel de son auteur, Let It Be reste une chanson des Beatles. Non pas un vestige, mais un testament. Une chanson qui nous dit, à nous aussi, quand l’orage gronde : « Qu’il en soit ainsi. »