John Lennon contre Paul McCartney : la fracture d’un duo légendaire

Publié le 12 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon et Paul McCartney, duo fondateur des Beatles, ont connu une séparation aussi intense que leur collaboration. Dans ses dernières interviews, Lennon accuse McCartney d’avoir saboté certaines de ses chansons emblématiques, comme Strawberry Fields Forever ou Across the Universe. Au-delà des tensions personnelles, ces reproches révèlent deux visions opposées de la création musicale. Leur rupture, blessure intime et artistique, reste l’un des drames les plus humains de l’histoire du rock.


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Des partenaires devenus rivaux

L’histoire de la musique populaire regorge de duos mythiques. Mais rares sont ceux dont la dynamique a autant fasciné, nourri l’imaginaire collectif — et généré autant de tensions — que celle de John Lennon et Paul McCartney. Leur alliance créative au sein des Beatles a produit des merveilles. Leur séparation, en revanche, a laissé des blessures profondes, parfois exprimées dans des termes brutaux.

L’un des griefs les plus troublants que Lennon ait formulés envers McCartney concerne le sabotage supposé de certaines de ses chansons, notamment Strawberry Fields Forever et Across the Universe. Dans ses dernières années, Lennon ne se contentait plus de critiques voilées. Il évoquait un sabotage subconscient, mais réel. Ces propos, longtemps jugés excessifs ou paranoïaques, révèlent en réalité un malentendu fondamental entre deux hommes que tout rapprochait… sauf leur manière de créer.

Strawberry Fields Forever : chef-d’œuvre ou gâchis ?

Dans un entretien accordé à David Sheff en 1980 — publié dans All We Are Saying — Lennon revient sur ce qu’il considérait comme l’un des sommets de son écriture : Strawberry Fields Forever. Composée en 1966 en Espagne, cette chanson incarne une forme de rêve éveillé, un autoportrait flou où la nostalgie se mêle à l’expérimentation psychédélique. Et pourtant, selon Lennon, le résultat enregistré en studio ne rendait pas justice à son inspiration.

« Je pense que, parfois inconsciemment — et je dis “nous”, mais c’était surtout Paul — il essayait de détruire une grande chanson. » Il évoque ici les jeux expérimentaux, les manipulations de bande, les choix d’arrangements hasardeux, qui auraient contribué à diluer la puissance brute de l’idée initiale.

Ce jugement est d’autant plus fort qu’il touche une chanson emblématique du catalogue beatlesien, souvent saluée comme un chef-d’œuvre. Mais Lennon, perfectionniste dans l’ombre, y voyait une œuvre trahie par l’indifférence ou la légèreté de ses camarades, surtout au moment crucial de sa mise en forme.

Across the Universe : l’inspiration divine et l’enregistrement maudit

Autre exemple cité par Lennon : Across the Universe, chanson méditative et poétique, écrite dans un état de semi-transe alors qu’il était allongé auprès de son épouse Cynthia. Il la considère comme l’une de ses pièces les plus pures. « Les mots se tiennent seuls. Ils m’ont été donnés comme ça, boum ! » dit-il. Et pourtant, l’enregistrement, selon lui, est « minable ».

Il déplore que l’on ait passé des heures à peaufiner les morceaux de McCartney — lustrer chaque note de Maxwell’s Silver Hammer ou de Ob-La-Di, Ob-La-Da — tandis que ses propres compositions, surtout les plus personnelles, étaient abordées avec une désinvolture technique et émotionnelle. Il parle même d’une « atmosphère de relâchement et d’expérimentation » qui s’invitait systématiquement sur ses chansons. Ce qu’il qualifie de sabotage inconscient, Paul, dit-il, le niera toujours : « Il a un visage impassible, il dira que ce n’est pas vrai. Mais moi, je sais ce que j’ai vu. »

Paul McCartney : le visage charmant du « coupable idéal » ?

Accusé publiquement — parfois violemment — par Lennon dans les années qui suivent la séparation des Beatles, Paul McCartney réagit avec une certaine amertume mais aussi beaucoup de retenue. Dans The Beatles de Hunter Davies, il confie : « John m’a toujours soupçonné. »

Il évoque notamment un épisode marquant : lorsqu’il investit, en 1969, dans des actions de Northern Songs, la société d’édition des Beatles, sur les conseils de leur proche Peter Brown. John entre alors dans une colère noire, croyant à une manœuvre secrète de prise de pouvoir. McCartney explique : « Il pensait toujours que j’étais sournois, manipulateur… Le type charmant, mais rusé. »

Ce portrait, que Lennon dessine de son ancien ami, est à la fois injuste et révélateur. Il trahit une méfiance croissante, nourrie par la perte de contrôle que Lennon ressentait, notamment face à l’énergie prolifique et à l’instinct de leader de McCartney dans les dernières années du groupe.

Deux visions de la musique, deux egos blessés

Loin d’une simple querelle d’ego, ce conflit artistique révèle deux visions irréconciliables de la musique. McCartney est l’artisan du son parfait, de l’arrangement millimétré, du souci mélodique universel. Lennon est l’homme du jaillissement brut, de la vérité nue, de l’émotion immédiate.

Lorsqu’il écrit Across the Universe, Lennon souhaite capter une vibration spirituelle. McCartney, plus terre-à-terre, pense production, rendu, efficacité. Lorsqu’il entend Strawberry Fields, Lennon rêve d’introspection psychédélique ; McCartney imagine une symphonie pop. Ces malentendus créatifs deviennent, à mesure que les tensions s’accroissent, des rancunes personnelles.

Lennon voit dans l’attitude méthodique de Paul une forme de mépris ou de distance. McCartney, lui, perçoit l’accusation comme un délire paranoïaque. L’un ressent l’indifférence de l’autre comme une blessure ; l’autre vit les reproches constants comme une injustice. Et c’est dans ce miroir déformant que leur amitié finit par se fracturer.

Une blessure jamais refermée

Même après la dissolution du groupe, ces blessures subsistent. Lennon évoque régulièrement son ressentiment dans des interviews, parfois avec ironie, souvent avec acidité. McCartney, bien qu’atteint, reste plus pudique, évoquant une relation ambivalente faite d’admiration mutuelle et de rivalité larvée.

Mais derrière ces tensions, il reste le respect de l’œuvre partagée. Lennon n’a jamais nié le talent de Paul. Il lui a reconnu un sens mélodique unique, une capacité à travailler sans relâche. McCartney, de son côté, continue à jouer Across the Universe ou Strawberry Fields en concert, signe d’un attachement au Lennon créateur, au-delà des rancunes passées.

Une dualité créatrice devenue légende

Aujourd’hui, alors que l’histoire des Beatles est disséquée, étudiée, vénérée dans le moindre détail, ces querelles prennent une dimension presque shakespearienne. Elles montrent que, derrière la façade du succès, se jouait un drame intérieur, celui de deux hommes pris dans un vertige de célébrité, de pression et d’idéal artistique.

Leur alliance a produit certains des plus beaux morceaux du XXe siècle. Leur rupture a laissé un vide, mais aussi une leçon : même les génies peuvent se blesser, même les frères d’armes peuvent se perdre. Et pourtant, quelque part, dans une boucle d’écho cosmique, Nothing’s gonna change my world, murmure encore la voix de Lennon.