« Don’t Pass Me By » : quand Ringo Starr força la porte du songwriting chez les Beatles

Publié le 12 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« Don’t Pass Me By », première chanson écrite par Ringo Starr pour les Beatles, marque une étape importante dans son affirmation artistique. Longtemps relégué derrière Lennon, McCartney et Harrison, Ringo impose ici une chanson country sincère, enregistrée durant les sessions du White Album en 1968. Moquée par certains, redécouverte par d’autres, elle incarne sa persévérance et son envie d’exister pleinement au sein du groupe. Une revanche tranquille, mais fondatrice.


Lorsque l’on évoque l’univers créatif des Beatles, deux noms surgissent naturellement comme piliers de leur génie collectif : John Lennon et Paul McCartney. Le tandem, à la fois complice et concurrent, a forgé une œuvre à quatre mains d’une richesse et d’une longévité inégalées dans l’histoire de la musique populaire. George Harrison, longtemps cantonné au rôle du « troisième homme », a su imposer sa voix au fil des années, livrant quelques-unes des compositions les plus émouvantes du répertoire du groupe. Mais derrière ce triumvirat d’auteurs-compositeurs, une figure demeure souvent reléguée à la marge : Richard Starkey, alias Ringo Starr.

Batteur attachant et indispensable à l’alchimie collective, Ringo est aussi celui que l’on a longtemps perçu comme le moins « auteur » du quatuor. Et pourtant, dès les premières années du groupe, Ringo caresse le rêve d’apporter, lui aussi, sa pierre à l’édifice créatif. Cette ambition prend corps dans une chanson modeste mais essentielle : « Don’t Pass Me By ». Composée dans l’intimité, enregistrée dans l’indifférence polie, puis finalement accueillie avec chaleur par le public, cette chanson illustre mieux que toute autre le long chemin de Ringo vers la reconnaissance en tant qu’auteur au sein du plus grand groupe du monde.

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Une chanson née dans le salon

L’histoire de « Don’t Pass Me By » commence bien avant sa parution sur The White Album en novembre 1968. Ringo évoque pour la première fois son désir de faire entendre ce morceau dès 1963. Dans The Beatles Anthology, il confiera plus tard : « Je l’ai écrite chez moi, sur un coin de table. Je ne connais que trois accords à la guitare et trois au piano, alors je me suis contenté de taper sur les touches. Une mélodie m’est venue, puis quelques paroles. J’ai continué comme ça jusqu’à ce que ça devienne une chanson. »

Derrière cette modestie se cache pourtant un désir profond : celui d’exister non seulement en tant qu’interprète, mais aussi comme créateur au sein d’un groupe où l’excellence des autres rend l’ascension périlleuse. Ringo commence à présenter sa chanson aux autres membres, timidement. On en retrouve des traces dans des interviews de 1963 et 1964, où l’idée d’une « chanson de Ringo » est évoquée avec un brin de condescendance bon enfant.

Mais les années passent, et la chanson reste lettre morte. Elle circule sous les titres de travail « Ringo’s Tune (Untitled) » ou encore « This Is Some Friendly ». Ce n’est qu’en 1968, dans l’effervescence chaotique des sessions du White Album, que Ringo reçoit enfin le feu vert.

Un enregistrement à contre-courant

Nous sommes en juin 1968. Les Beatles, de retour d’Inde, sont à la croisée des chemins. Le White Album sera une œuvre éclatée, hétérogène, presque centrifuge, où chacun semble écrire pour soi plus que pour le groupe. L’ambiance est morcelée, les sessions souvent séparées. C’est dans ce climat qu’est enregistrée « Don’t Pass Me By », sur plusieurs jours, en l’absence de Lennon, peu concerné par ce projet.

La chanson s’inscrit dans un registre inattendu : le country-rock. Ce choix surprend, mais s’explique aisément. Ringo a toujours eu un faible pour la musique country, qu’il écoutera intensément lors de ses séjours aux États-Unis. Le style de « Don’t Pass Me By », avec son violon entraînant et son rythme chaloupé, évoque plus le Sud des États-Unis que les rues de Liverpool.

George Martin, fidèle producteur du groupe, tente d’y ajouter une introduction orchestrale fantaisiste. Il confiera plus tard : « John m’a demandé de faire une intro complètement décalée, car, pour être honnête, on ne savait pas quoi faire de la chanson de Ringo. » Finalement, l’introduction est jugée trop étrange et sera écartée du mix final. Mais elle réapparaîtra plus tard dans le film Yellow Submarine, puis sur la compilation Anthology 3.

Les Beatles désorientés

Ce désarroi collectif face à une chanson « ringardisée » en interne n’est pas anodin. Il reflète l’attitude ambivalente des Beatles vis-à-vis de Ringo compositeur. Si Lennon et McCartney avaient toujours encouragé publiquement leur batteur, dans l’intimité du studio, ils peinent à prendre ses compositions au sérieux.

Et pourtant, les sessions de juin-juillet 1968 pour « Don’t Pass Me By » sont parmi les plus paisibles de l’album. Ringo y est au centre du projet, dirigeant son morceau, épaulé par Paul à la basse et George à la guitare. Le violon grinçant, exécuté par Jack Fallon, renforce l’aspect bancal et attachant du morceau, qui oscille entre parodie et sincérité.

Lorsque le morceau est enfin intégré à l’album double, Ringo peut savourer une petite revanche. La chanson, loin d’être un remplissage anecdotique, sera saluée pour son ambiance festive et décalée. Record Mirror parle d’une « atmosphère de carnaval » et salue la prestation vocale de Ringo. The New York Times juge la chanson « très agréable ».

Une reconnaissance tardive mais réelle

Pour Ringo, l’enregistrement de « Don’t Pass Me By » marque un tournant personnel. Il n’est plus seulement celui à qui l’on confie les titres légers, comme « Act Naturally » ou « With a Little Help from My Friends », mais un auteur à part entière. Quelques mois plus tard, en 1969, il signera « Octopus’s Garden », plus ambitieuse et mieux structurée, qui figurera sur Abbey Road. Là encore, aidé par George Harrison à l’arrangement, il confirmera son potentiel créatif.

Mais c’est bien « Don’t Pass Me By » qui a brisé la glace. Et si l’histoire officielle du groupe la traite souvent avec légèreté, elle n’en reste pas moins une étape cruciale dans la prise de parole artistique de Ringo Starr. Dans un groupe dominé par deux génies prolifiques, imposer une chanson, aussi simple soit-elle, est un acte d’audace.

Un morceau au charme désuet

Musicalement, « Don’t Pass Me By » détonne. Sa structure simple, son ton joyeux et sa production artisanale tranchent avec les complexités des autres morceaux du White Album. Pourtant, c’est précisément cette naïveté qui fait son charme. Le violon brinquebalant, les paroles candides, la voix traînante de Ringo évoquent un univers de bar de bord de route, quelque part entre Nashville et Blackpool.

La chanson s’écoute comme on boirait une bière tiède un soir d’été dans une fête foraine. Elle n’a pas la prétention des grandes compositions de Lennon/McCartney, mais elle a l’authenticité du cœur. Et cette sincérité, souvent raillée dans les années 60, est aujourd’hui célébrée comme une qualité précieuse.

Un héritage vivant

Depuis les années 2000, Ringo Starr joue régulièrement « Don’t Pass Me By » en concert. Le public l’accueille avec un enthousiasme sincère, non pas comme une relique, mais comme une signature personnelle. Elle est devenue un hymne discret des fans de Ringo, un clin d’œil complice à son humour et à sa résilience.

La chanson a aussi été réévaluée par les critiques musicaux, notamment dans le contexte de la redécouverte du White Album lors de sa réédition en 2018. Des analystes ont souligné son rôle structurant dans l’album, comme point de respiration et contrepoint stylistique.

Et puis, dans une époque marquée par la nostalgie des sons analogiques, la rusticité de « Don’t Pass Me By » trouve un nouvel écho. Son ambiance lo-fi, ses maladresses charmantes, son ancrage country en font un prédécesseur involontaire du folk alternatif des années 2000.

La revanche tranquille de Ringo

En définitive, l’histoire de « Don’t Pass Me By » est celle d’une persévérance. Celle d’un homme qu’on disait limité, mais qui, à force d’entêtement bonhomme, a réussi à inscrire son nom au panthéon des compositeurs des Beatles. Cette chanson, modeste dans sa forme, est immense par sa portée symbolique.

Elle rappelle que, même au sein du groupe le plus doué de l’histoire du rock, il fallait se battre pour exister. Et que parfois, une chanson country écrite avec trois accords peut toucher davantage qu’un manifeste psychédélique de studio.