Sans Little Richard, les Beatles auraient-ils réellement conquis le monde ?

Publié le 13 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Little Richard n’a pas inventé les Beatles, mais il leur a transmis l’audace. De leur style vocal à leur énergie scénique, l’influence du pionnier du rock est omniprésente. Sans lui, les Beatles auraient-ils osé brûler les scènes du monde entier ? Une légende à revisiter.


Au panthéon du rock’n’roll, certaines figures ne se contentent pas d’être influentes : elles sont incendiaires, transformatrices, inoubliables. Little Richard en fait indiscutablement partie. Figure baroque, chanteur déchaîné, prophète autoproclamé du rock, il a marqué de son cri de guerre — “A-wop-bop-a-loo-bop-a-lop-bam-boom!” — une époque encore hésitante à embrasser les secousses de la modernité musicale. Mais au-delà de ses tubes et de ses exubérances, Richard s’est toujours revendiqué comme un passeur, un dénicheur de talents, celui qui aurait « découvert » les Beatles.

Cette affirmation, comme souvent avec le natif de Macon (Géorgie), relève à la fois de la vantardise légendaire et d’une certaine vérité historique. Alors, posons la question : sans l’ombre tutélaire de Little Richard, les Beatles seraient-ils devenus les Beatles ?

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Une dette musicale incontestable

Avant toute chose, rappelons que les Beatles n’étaient pas simplement des admirateurs de Little Richard. Ils étaient ses disciples. De Long Tall Sally à Lucille, de Tutti Frutti à Rip It Up, ils ont absorbé son énergie comme une essence vitale. Paul McCartney, en particulier, a littéralement modelé son style vocal sur les hurlements frénétiques de Richard. Le célèbre falsetto hurlé de McCartney, entendu dès les débuts du groupe, lui doit tout. I’m Down, She’s a Woman ou encore leur reprise de Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey! — enregistrée pour Beatles for Sale en 1964 — ne sont que quelques exemples d’hommages appuyés.

Mais l’influence de Little Richard n’est pas seulement stylistique. Il incarne un rock décomplexé, théâtral, sexuel, un rock qui transgresse autant qu’il libère. En cela, il ouvre une voie que les Beatles — pourtant enfants d’un pays encore engoncé dans ses conservatismes sociaux — empruntent à leur tour, avec plus de subtilité sans doute, mais avec la même intensité sous-jacente.

Une rencontre déterminante ?

Little Richard, dans une interview donnée en 2000, affirme avoir croisé les Beatles très tôt, à Liverpool, introduits par Brian Epstein lui-même. Il se souvient les avoir emmenés au Star-Club de Hambourg, ce temple germanique du rock live, où il se produisait alors. Si cette version reste sujette à caution, on sait néanmoins que les Beatles ont bien partagé l’affiche avec lui à Hambourg en 1962.

À cette époque, Richard est déjà une légende. Les Beatles, eux, ne sont encore qu’un groupe en devenir, modelé par leurs interminables nuits de concerts dans les clubs miteux du Reeperbahn. Jouer en première partie de Little Richard, c’est accéder à une forme de légitimation artistique, à une reconnaissance implicite du monde professionnel. C’est aussi, très concrètement, l’occasion d’observer une bête de scène et d’en tirer une leçon vitale : pour conquérir les foules, il ne suffit pas de bien jouer. Il faut incarner, dominer, électriser.

Richard, en les prenant sous son aile — fût-ce pour quelques dates — leur offre une précieuse exposition. Et peut-être plus encore : une forme d’audace. Car si l’on en croit certains témoignages, c’est au contact de performers comme lui ou Gene Vincent que les Beatles comprennent que la musique n’est pas qu’un art, mais un acte.

Hambourg, catalyseur des Beatles

Le séjour des Beatles à Hambourg (1960–1962) est unanimement considéré comme leur creuset fondateur. C’est là qu’ils deviennent un vrai groupe, qu’ils apprennent l’endurance scénique, la rigueur, la dynamique collective. Ils y jouent des heures chaque nuit, parfois dans des conditions déplorables, parfois sous amphétamines, mais toujours avec l’envie de tenir la scène coûte que coûte.

S’il est difficile d’établir précisément le rôle de Little Richard dans leur présence à Hambourg, son influence sur cette période reste indéniable. Il symbolise ce que les Beatles veulent devenir : un phénomène électrique, une force musicale irrésistible. Richard est le feu ; les Beatles sont l’étincelle.

Le regard de Richard sur les « quatre frères Everly »

Curieusement, Little Richard n’était pas particulièrement impressionné par leurs débuts. Il affirma un jour qu’ils « sonnaient comme quatre Everly Brothers ». Une pique ironique, mais révélatrice : les Beatles n’étaient alors qu’un jeune groupe vocal harmonieux, influencé par le doo-wop, le rhythm and blues, le skiffle. Pas encore les alchimistes sonores de Revolver ou Abbey Road. Et pourtant, Richard leur tend la main. Une générosité sans doute teintée d’intuition. Ou peut-être, comme le suggère Reuben Cross, d’une forme de pitié.

Mais si le jugement artistique de Richard est mitigé, son geste reste fondateur. Il voit au-delà du produit fini. Il sent la promesse.

Et sans lui ?

La vraie question demeure : sans Little Richard, les Beatles auraient-ils percé ? Probablement, oui. Leurs compositions, dès Love Me Do, annoncent un talent rare. Leur sens de la mélodie, leur complémentarité vocale, leur relation symbiotique avec George Martin : tout cela aurait tôt ou tard éclaté au grand jour.

Mais sans Little Richard, auraient-ils été aussi sûrs d’eux sur scène ? Auraient-ils osé pousser la voix, dynamiser leurs shows, conquérir les États-Unis avec autant de fureur ? Auraient-ils su, dès leurs premières années, que le rock’n’roll n’était pas une musique polie, mais un cri primal ?

Il est possible que leur ascension eût été plus lente, plus timide. Sans cette rencontre avec un titan du genre, ils auraient pu rester tributaires d’une tradition plus sage, plus britannique. Richard leur montre un autre chemin : celui du feu, de la démesure, de l’énergie brute.

Une reconnaissance implicite

Dans l’histoire officielle des Beatles, Richard occupe une place périphérique. Il n’a pas produit, écrit, arrangé pour eux. Mais dans leur mythologie personnelle, il est une figure totem. McCartney lui rendra régulièrement hommage sur scène, reprenant Long Tall Sally jusqu’à l’épuisement. Lennon, en privé comme en public, citera toujours Richard parmi ses références absolues.

C’est que l’homme, derrière ses outrances, incarnait une vérité essentielle : pour changer le monde avec une chanson, il faut y mettre son corps, sa folie, son âme.

Little Richard ne les a pas « découverts », comme il aimait le dire. Il ne les a pas « inventés », non plus. Mais il leur a montré une voie, celle du dépassement, celle du panache. Les Beatles avaient le génie ; Richard leur a soufflé l’arrogance nécessaire pour oser l’afficher.

Alors non, il n’a pas fait les Beatles. Mais il a, sans aucun doute, contribué à les enflammer.