« Being for the Benefit of Mr. Kite! » : quand John Lennon peignait une aquarelle psychédélique

Publié le 13 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Avec « Being for the Benefit of Mr. Kite! », John Lennon crée un tableau sonore inspiré d’une affiche victorienne. Mélange d’expérimentation, de nostalgie et d’humour absurde, cette chanson de Sgt. Pepper est un joyau discret et audacieux de la période psychédélique des Beatles.


Dans la vaste tapisserie musicale des Beatles, tissée de révolutions sonores, de transgressions culturelles et de génie collectif, certaines chansons se détachent non par leur portée politique ou leur statut de hit planétaire, mais par leur essence mystérieuse, presque artisanale. Being for the Benefit of Mr. Kite!, extrait du mythique Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), est de ces morceaux à part. John Lennon, son auteur principal, l’a un jour qualifié de « pur, comme une peinture… une aquarelle pure ». Une déclaration intrigante de la part d’un homme aussi ironique et insaisissable. Mais derrière cette apparente naïveté se cache une œuvre d’une sophistication rare, qui mêle nostalgie victorienne, expérimentation sonore radicale et malentendus culturels.

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Un poster victorien comme déclencheur

L’histoire commence en janvier 1967, dans une boutique d’antiquités de Sevenoaks, alors que les Beatles tournent un clip pour Strawberry Fields Forever. John Lennon tombe sur une vieille affiche de cirque datant de 1843, annonçant les spectacles de Pablo Fanque’s Circus Royal à Rochdale. Il l’achète sur un coup de cœur. L’affiche, richement illustrée, vante les performances de Monsieur Kite, de Monsieur Henderson et d’un certain cheval dansant, Henry.

Ce poster ne quittera plus Lennon. Lorsqu’il cherche de l’inspiration pour l’un des morceaux de Sgt. Pepper, il s’en saisit et commence littéralement à recopier son contenu. « C’était un straight lift, j’ai pris les mots tels quels », expliquera-t-il plus tard. Dans une démarche presque dadaïste, il relie les noms, les situations, les exploits décrits, et crée une chanson dont les paroles sont en réalité le programme d’un spectacle vieux de plus d’un siècle. Le résultat est surréaliste, mais d’une étonnante cohérence.

Une création sonore hors du commun

Si le texte puise dans le passé, la musique, elle, regarde vers l’avenir. Lennon veut faire de ce morceau une expérience sensorielle. Il confie à George Martin, leur producteur visionnaire : « Je veux que ça sente la sciure de bois, comme dans un vrai chapiteau de cirque. » Le défi est lancé. Martin se met en quête d’un orgue de foire du XIXe siècle, en vain. À défaut, il enregistre plusieurs boucles de sons d’orgue (Lowrey, Hammond, harmonium, etc.), les découpe littéralement en morceaux, les jette en l’air, puis les recolle au hasard. Une technique de collage sonore inédite pour l’époque, digne des avant-gardes concrètes européennes, que Geoff Emerick, l’ingénieur du son, appliquera avec une précision aléatoire fascinante.

Le résultat est une cacophonie parfaitement orchestrée : un tourbillon de sons qui évoque à la fois les parades foraines, les carrousels grinçants, les délires hallucinés. La musique se plie aux exigences du texte : fantasque, virevoltante, imprévisible. Lennon y ajoute sa voix monocorde, volontairement détachée, comme un présentateur de foire hypnotique. McCartney apporte la basse et des guitares incisives, Ringo martèle une batterie rigide, presque militaire. L’ensemble est à la fois ludique et inquiétant, festif et cauchemardesque.

Une chanson « pure », vraiment ?

Dans une interview donnée en 1980, peu avant sa mort, Lennon revient sur cette chanson atypique : « Elle est pure, comme une aquarelle. » Le choix du mot interpelle. À une époque où les Beatles étaient accusés de tous les excès — allusions à la drogue, messages subliminaux, références ésotériques — cette déclaration semble presque naïve. Et pourtant, il faut sans doute la prendre au pied de la lettre : pour Lennon, Mr. Kite est une œuvre sans intention cachée, un exercice de style inspiré, un hommage à un artefact du passé. Il n’a rien inventé, simplement traduit visuellement et soniquement une affiche ancienne. Une forme de reconstitution poétique.

Mais cette supposée « pureté » n’a pas convaincu tout le monde. La BBC, toujours prompte à traquer la subversion, décide de bannir le morceau de ses ondes. En cause ? L’évocation de « Henry the Horse », perçue comme une référence codée à l’héroïne (le mot « horse » étant un slang connu). Lennon s’en défendra vigoureusement : « C’est des conneries. Le cheval s’appelait Zanthus sur l’affiche ! » dira-t-il en 1972. Mais dans le climat de suspicion qui entoure alors les Beatles — au sortir du scandale de Lucy in the Sky with Diamonds prétendument inspirée par le LSD — cette protestation tombe dans l’oreille d’un sourd.

Une esthétique entre cirque et psychédélisme

Ce qui rend Being for the Benefit of Mr. Kite! unique dans l’univers des Beatles, c’est son statut hybride. Ce n’est ni une chanson d’amour, ni un manifeste, ni un collage absurde à la Revolution 9. C’est un tableau vivant. Lennon lui-même parle de peinture. Et de fait, tout dans cette chanson évoque l’univers pictural : les noms colorés, la narration figée comme dans une fresque, le rythme saccadé qui mime les acrobaties décrites. L’influence de Lewis Carroll et de l’esthétique victorienne est manifeste.

Mais c’est aussi une chanson profondément Sgt. Pepperienne, c’est-à-dire inscrite dans cette logique de création totale, de refus de la linéarité. Chaque morceau de l’album joue un rôle dans le grand théâtre qu’est le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Et Mr. Kite, avec son univers de saltimbanques, sa joyeuse déraison, est peut-être le plus emblématique de cette ambition. Il incarne la volonté des Beatles de fusionner musique populaire, expérimentations savantes et imagerie d’antan.

Un Lennon en pleine mutation

À travers ce morceau, Lennon montre une facette de lui souvent occultée : celle de l’artisan ludique. On connaît le révolté de Revolution, le poète désabusé de Strawberry Fields Forever, le provocateur de The Ballad of John and Yoko. Mais ici, c’est un Lennon joueur, presque enfantin, qui s’exprime. Il ne veut pas choquer, ni prêcher, ni séduire. Il veut créer. Avec des mots qui ne sont pas de lui. Avec des sons qui échappent à toute logique harmonique.

Ce n’est pas un hasard si, plus tard, il se dira « pas particulièrement fier » du morceau. Pour un artiste aussi exigeant, aussi autocritique, ce type de composition pouvait paraître mineur. Et pourtant, c’est peut-être dans cette modestie formelle que réside sa grandeur. Mr. Kite n’est pas un sommet émotionnel ou lyrique. C’est un laboratoire, une énigme, un miroir tendu à la fois vers l’époque victorienne et vers les avant-gardes du XXe siècle.

L’héritage d’un tableau sonore

Aujourd’hui, Being for the Benefit of Mr. Kite! est redécouvert avec fascination. Les remix récents, les versions isolées des pistes sonores révèlent l’incroyable complexité du montage. George Martin et son équipe y ont accompli un tour de force technique et artistique. Aucun autre groupe de rock de l’époque — pas même les Beach Boys ou les Pink Floyd — n’a poussé si loin l’illusion sonore.

Mais au-delà de la prouesse technique, la chanson interroge : peut-on être « pur » au sein d’un des albums les plus psychédéliques de l’histoire ? Peut-on évoquer le cirque sans faire allusion à la mascarade du show business ? Peut-on parler de chevaux dansants sans convoquer les soupçons d’addiction ?

John Lennon, par cette chanson, nous laisse avec une réponse à sa manière : floue, suggestive, malicieuse. Comme une aquarelle laissée sous la pluie.