George Harrison, Eric Clapton et « Cheer Down » : l’histoire oubliée d’un refus

Publié le 13 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

À la fin des années 1980, George Harrison compose « Cheer Down » pour Eric Clapton, qui décline poliment l’offre. Harrison enregistre alors lui-même ce morceau lumineux et apaisé, aujourd’hui redécouvert comme un joyau discret de sa fin de carrière, entre humour tendre et sagesse musicale.


Il existe, dans l’univers du rock, des passerelles invisibles qui relient les plus grandes légendes entre elles. Des gestes, des offrandes musicales, des idées échangées dans l’intimité des studios ou autour d’un dîner à Friar Park, qui n’apparaîtront jamais dans les anthologies officielles, mais qui racontent l’envers du mythe. L’histoire du titre Cheer Down, écrit par George Harrison et proposé à Eric Clapton à la fin des années 1980, est de celles-là. Un épisode méconnu, presque anecdotique en apparence, mais révélateur de bien des choses : de l’amitié entre les deux hommes, de l’évolution musicale de chacun, et du regard que Harrison portait, à la fin de sa vie, sur sa propre œuvre.

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Quand George écrivait pour Eric : une chanson en cadeau

Nous sommes à la fin des années 1980. George Harrison, après une longue période de retrait artistique — entre préoccupations spirituelles et distance volontaire avec le monde du showbiz — signe un retour magistral avec l’album Cloud Nine (1987), réalisé avec la complicité de Jeff Lynne. Cet opus, porté notamment par le single Got My Mind Set on You, offre un visage apaisé, lumineux, à celui que l’on considérait autrefois comme « le troisième Beatle ».

Dans cette dynamique retrouvée, Harrison n’est pas avare de générosité créative. Il compose alors un morceau qu’il pense idéal pour Eric Clapton, son ami de longue date, son rival sentimental de jadis, son frère musical de toujours. Le morceau s’intitule Cheer Down, un titre à la fois ironique et tendre, typique de l’humour pince-sans-rire de George. Il le propose à Clapton, qui prépare alors Journeyman, un album aux sonorités bluesy, plus introspectives, annonçant déjà sa mue vers une musique plus sobre, plus acoustique, que l’on retrouvera dans le célèbre Unplugged (1992).

Mais à la surprise de Harrison, Clapton décline. Pas de polémique, pas de désaccord profond, simplement un refus poli. Clapton travaille alors avec le compositeur Michael Kamen sur la bande originale du film Lethal Weapon 2 (L’Arme fatale 2), réalisé par Richard Donner. Ce dernier, entendant la chanson par hasard, tombe sous le charme et demande à Harrison s’il accepterait de l’interpréter lui-même pour la BO du film. C’est ainsi que Cheer Down, initialement pensée pour un autre, devient un titre signé George Harrison dans la plus pure tradition de sa dernière période.

Cheer Down : une chanson méconnue mais essentielle

Sorti en 1989, Cheer Down n’a jamais été un tube. Il n’a jamais occupé les premières places des charts, ni fait l’objet d’une diffusion massive en radio. Et pourtant, cette chanson est l’une des plus belles de la fin de carrière de Harrison. Co-écrite avec Tom Petty, son complice des Traveling Wilburys, elle respire une joie tranquille, un détachement élégant, une sagesse tranquille. Loin des envolées spirituelles parfois pesantes de Living in the Material World ou de la nostalgie douce-amère de All Things Must Pass, Cheer Down affiche une désinvolture sereine.

Le morceau s’ouvre sur une guitare slide caressante — la signature absolue de Harrison — et déroule un mid-tempo aux accents folk-rock lumineux. Mais derrière l’apparente légèreté du titre, le texte porte la marque d’une philosophie du recul : « If your dog should be dead, I’m gonna love you instead… cheer down. » C’est tout George : à la fois tendre et ironique, moqueur et apaisé. Une invitation à relativiser, à ne pas se laisser emporter par l’euphorie ou le désespoir. Un contre-pied aux injonctions de joie ou de tristesse extrêmes. En somme, une ode à la mesure.

Le refus de Clapton : un mal pour un bien

Si l’on s’en tient aux faits, Eric Clapton a manqué une belle occasion. Cheer Down aurait pu s’inscrire sans peine dans l’univers dépouillé et sensible de Journeyman, au même titre que Pretending ou Bad Love. Le style de la chanson, sa structure classique mais soignée, sa mélodie fluide, tout cela correspondait parfaitement à la mue que « Slowhand » opérait alors. Mais peut-être était-ce précisément ce qui posait problème : Cheer Down n’était pas une chanson à conquérir, à s’approprier, mais un geste d’amitié qu’il fallait reconnaître tel quel. Et Clapton, absorbé par d’autres priorités — son travail de commande pour le cinéma, son retour à une certaine forme d’ascèse musicale — n’a pas vu, ou pas voulu voir, le cadeau qui lui était fait.

Ironie du destin, c’est dans cette version interprétée par George Harrison lui-même que le morceau trouvera sa place dans la bande originale de Lethal Weapon 2, un blockbuster américain plutôt éloigné de l’univers feutré du mystique de Friar Park. Et pourtant, Cheer Down y fonctionne à merveille, apportant un souffle inattendu dans l’univers codifié du film d’action. Par la suite, le titre sera également inclus dans la compilation Best of Dark Horse 1976–1989, devenant ainsi un jalon discret mais indélébile dans l’œuvre tardive de l’ancien Beatle.

Une amitié au-delà des accords

Au-delà du simple épisode anecdotique, l’histoire de Cheer Down éclaire une dimension souvent oubliée de la relation entre George Harrison et Eric Clapton. On se souvient surtout de la rivalité amoureuse qui les lia autour de Pattie Boyd, muse éternelle du rock britannique, épouse de George puis de Clapton. On retient également les collaborations légendaires : While My Guitar Gently Weeps, dont Clapton signe l’un des solos les plus poignants de l’histoire des Beatles, ou encore leurs prestations communes lors du Concert for Bangladesh. Mais leur relation dépasse les clichés du triangle amoureux ou du duel de guitar heroes.

Ce sont deux hommes que tout rapproche et tout oppose. Harrison, profondément spirituel, discret, presque ascétique ; Clapton, plus terrestre, en proie à ses démons, oscillant entre addictions et quête de rédemption. Le fait que George ait songé à offrir une chanson comme Cheer Down à Eric témoigne d’un lien sincère, sans calcul, presque fraternel. Le refus de Clapton, loin d’être une rupture, s’inscrit dans cette dynamique d’acceptation mutuelle : chacun suivant son chemin, respectant celui de l’autre.

Cheer Down et l’héritage posthume de George Harrison

Quand George Harrison meurt en novembre 2001, emporté par un cancer, le monde perd bien plus qu’un ancien Beatle. Il perd une voix singulière, un regard apaisé sur le tumulte du XXe siècle, une manière rare de conjuguer l’intériorité et la musique pop. Cheer Down, dans ce contexte, prend une résonance particulière. Car c’est une chanson qui ne cherche pas à briller, mais à consoler. Qui ne veut pas convaincre, mais apaiser.

Avec End of the Line des Traveling Wilburys, ou Any Road, titre posthume extrait de l’album Brainwashed, Cheer Down appartient à cette veine ultime du répertoire harrisonien : une sagesse teintée d’humour, une sérénité lucide, une musique qui n’a plus rien à prouver mais encore beaucoup à offrir.

Aujourd’hui, il n’est pas rare que les fans les plus attentifs citent Cheer Down parmi leurs chansons préférées. Non pas parce qu’elle incarne la grandeur spectaculaire de Harrison, mais parce qu’elle en révèle l’essence intime. Comme souvent avec George, c’est dans la discrétion que se cache l’éclat.

Et finalement, peut-être que Clapton avait raison de ne pas l’enregistrer. Parce que cette chanson, douce et moqueuse, mélancolique et tendre, n’aurait pu appartenir qu’à George Harrison.