John Lennon, Chuck Berry et l’héritage de “Sweet Little Sixteen” : histoire d’un hommage rock, d’un procès évité, et d’un retour aux sources

Publié le 13 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En reprenant Sweet Little Sixteen en 1974, John Lennon rend hommage à Chuck Berry, son idole de jeunesse, tout en apaisant un litige juridique né de Come Together. Entre procès évité et retour aux racines du rock, Lennon transforme une obligation en déclaration d’amour musicale.


Le 8 décembre 1980, sous les porches gothiques du Dakota Building à New York, John Lennon tombait sous les balles d’un déséquilibré. Quarante ans après sa mort tragique, l’ironie veut que l’un des derniers albums que le fondateur des Beatles ait gravé en studio ait été un hommage vibrant aux pionniers du rock’n’roll. Rock’n’Roll, paru en 1975, est autant un exutoire qu’une expiation. Car si ce disque existe, c’est d’abord à cause… d’un litige juridique autour d’un riff, d’une ligne mélodique, et d’un certain Chuck Berry.

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Le procès évité de justesse : quand “Come Together” rappelle un peu trop Chuck Berry

Nous sommes en 1969. Les Beatles enregistrent Abbey Road. Parmi les titres, Come Together, chanson hypnotique et sombre signée Lennon, dont l’introduction vocale — “Here come old flat top, he come groovin’ up slowly…” — intrigue. Le label Morris Levy, détenteur des droits de Chuck Berry, n’y voit pas seulement une coïncidence mais une filiation directe avec le titre You Can’t Catch Me, publié par Berry en 1956.

La ressemblance n’est pas anodine. Lennon ne s’en cache pas : il avait délibérément glissé une référence à Berry, qu’il admirait. Mais aux yeux de Levy, il s’agissait d’un plagiat pur et simple. L’affaire aurait pu se terminer au tribunal. Finalement, un accord à l’amiable est trouvé : John Lennon devra enregistrer quelques titres du catalogue de Levy pour compenser l’emprunt. Ainsi naîtra Rock’n’Roll, l’un des albums les plus chaotiques, mais aussi les plus personnels de sa carrière.

Sweet Little Sixteen : retour à l’adolescence rock

Parmi les morceaux choisis pour l’album, Sweet Little Sixteen occupe une place toute particulière. Publiée par Chuck Berry en 1958, cette chanson avait marqué le jeune Lennon de 18 ans. Il la connaissait par cœur, elle faisait partie des titres que les Quarrymen, puis les Beatles, jouaient lors de leurs premières scènes à Liverpool et Hambourg.

Le titre, hymne à la jeunesse rock, résonne comme un cri de liberté : une adolescente court les concerts et accumule les autographes de ses idoles. Le rock’n’roll est sa religion. Pour Lennon, c’est plus qu’une chanson — c’est un souvenir fondateur, une madeleine électrique. La reprendre en 1974, c’est remonter le temps, renouer avec le feu sacré d’avant la Beatlemania, de l’avant-fabrique, de l’avant-icône.

L’enfer des sessions avec Phil Spector

Mais rien ne se passera comme prévu. Le projet Rock’n’Roll démarre en 1973 dans le chaos. Lennon engage Phil Spector, légendaire producteur aux méthodes aussi inventives que dangereuses. Très vite, l’atmosphère dégénère : alcool, cocaïne, déguisements lunaires (chirurgien, karatéka, cowboy…), armes à feu. Un jour, Spector tire en l’air dans le studio. Un autre, il disparaît carrément avec les bandes enregistrées.

Résultat : Lennon abandonne temporairement le projet. Il faudra l’intervention du label et plusieurs mois d’attente pour qu’il récupère le matériel et décide, seul, d’achever l’album à New York. Dans une atmosphère plus sobre, mais toujours empreinte de nostalgie, il redevient ce jeune Liverpuldien qui jouait dans les clubs de Hambourg.

Les Beatles et Sweet Little Sixteen : les racines du répertoire

Bien avant l’épisode de Rock’n’Roll, les Beatles avaient déjà rendu hommage à Sweet Little Sixteen. En 1963, ils l’interprètent à deux reprises dans les studios de la BBC. L’un de ces enregistrements — diffusé lors de l’émission Pop Go The Beatles — sera publié en 1994 sur Live at the BBC, compilation qui dévoile les racines américaines du groupe.

Sur cette version, John Lennon est au chant, accompagné de McCartney à la basse, Harrison à la guitare solo et Ringo à la batterie. L’énergie brute, l’enthousiasme adolescent, la complicité scénique : tout y est. À l’époque, les Beatles sont encore les enfants de Berry, Little Richard, Gene Vincent et Carl Perkins. Ils n’ont pas encore inventé leur propre langue, mais ils chantent celle du rock’n’roll avec un accent anglais irrésistible.

Du litige à l’hommage sincère

Ainsi, ce qui aurait pu n’être qu’un épisode judiciaire devient, sous la plume et la voix de Lennon, un geste sincère de reconnaissance. En reprenant Sweet Little Sixteen, il ne se contente pas de solder une dette : il remercie. Il se reconnecte à l’adolescent qu’il était, à ses idoles, à la liberté pure du rock d’avant la célébrité.

L’album Rock’n’Roll, sorti en 1975, reste inégal, victime de sa genèse tourmentée. Mais certains titres, dont Sweet Little Sixteen, brillent d’un éclat particulier. Lennon y chante sans second degré, avec une tendresse non feinte pour ce rock primitif, direct, sans artifice.

Une chanson devenue totem du genre

Depuis sa sortie, Sweet Little Sixteen est devenue un standard. Reprise par Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis, The Animals, Marianne Faithfull, et même Ringo Starr — qui enregistre une nouvelle version en 2006 avec Lewis —, elle a survécu aux modes, aux générations, aux étiquettes. Les Beach Boys eux-mêmes s’en sont inspirés pour créer Surfin’ U.S.A., au point de devoir reconnaître le plagiat.

En France, Danyel Gérard et Johnny Hallyday s’en emparent en 1963 sous les titres T’as 16 ans demain et Douce fille de 16 ans. C’est dire à quel point cette chanson fait figure de socle.

Lennon et Berry : deux faces d’un même miroir

John Lennon dira un jour de Chuck Berry :

« Si tu essayes de donner un autre nom au rock’n’roll, tu dois l’appeler Chuck Berry. »

Tout est dit. Lennon savait ce qu’il devait à Berry. À travers Sweet Little Sixteen, c’est une histoire d’amour, de transmission, et de dette musicale qu’il confesse. Ce morceau, né dans l’Amérique ségrégationniste des années 50, aura traversé l’Atlantique, nourri les rêves d’un garçon de Liverpool, et ressurgi vingt ans plus tard à New York, au crépuscule d’une vie.

Là où d’autres auraient vu une obligation contractuelle, Lennon, fidèle à lui-même, y a vu une opportunité : celle de dire merci. Avant que les balles ne le réduisent au silence, il aura chanté une dernière fois ce rock’n’roll qui l’avait sauvé.