De Leidseplein à Friar Park : l’incroyable odyssée de Robin Nolan, guitariste manouche et confident de George Harrison

Publié le 14 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1994, Robin Nolan, guitariste de jazz manouche, voit sa vie transformée après qu’un CD vendu dans la rue arrive jusqu’à George Harrison. S’ensuit une amitié sincère, faite de musique partagée à Friar Park. Nolan devient le musicien des fêtes privées de George, avant de lui rendre un hommage bouleversant avec un album enregistré sur les guitares du Beatle.


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Une rencontre improbable née d’un coin de rue

Le destin, parfois, prend les chemins les plus sinueux pour relier deux âmes musicales. En 1994, sur les pavés animés de la Leidseplein d’Amsterdam, Robin Nolan, guitariste de jazz manouche, gratte les cordes de sa guitare avec l’ardeur des passionnés anonymes. Il vend ses CD à la volée, sans savoir que l’un d’eux va changer sa vie.

Car cet acheteur d’un jour, simple touriste de passage, n’était autre que le jardinier de George Harrison. De retour à Friar Park, le manoir victorien du musicien, il glisse le disque à son employeur en pensant que « cela pourrait lui plaire ». Le reste appartient à une histoire qui mêle admiration mutuelle, musique, amitié sincère et une guitare classique aux résonances mythiques.

Un appel inattendu… signé George et Olivia

« J’étais loin d’imaginer ce qui allait suivre », se souvient Robin Nolan dans Guitar World. Et pourtant, peu de temps après, un appel venu de Henley-on-Thames bouleverse son quotidien. À l’autre bout du fil : George Harrison et son épouse Olivia. Ils veulent savoir si Robin et son trio accepteraient de jouer pour leur fête de Noël.

De là naît une relation aussi chaleureuse que discrète. Harrison, éternel curieux musical, toujours en quête de nouvelles sonorités, trouve chez Nolan un lien vivant avec Django Reinhardt, une tradition qu’il chérit. Le guitariste manouche devient un habitué des fêtes privées à Friar Park, participant notamment au 21e anniversaire de Dhani Harrison. Dans l’assistance ce soir-là ? Paul McCartney, Ringo Starr, Ravi Shankar, Tom Petty, les Monty Python. Nolan, modeste mais lucide, dira : « Nous étions les seuls inconnus. »

La “house band” de George Harrison

À chaque célébration, George appelle Robin : « Vous venez jouer ? » Nolan devient alors le pilier musical des soirées du Beatle, un invité régulier que George présente fièrement à ses amis. « Il adorait notre style Django, il disait à tout le monde : “Écoutez-les !” » raconte Nolan. Leur CD trouve même sa place dans le juke-box personnel de Harrison, aux côtés de ses disques fétiches.

Et comme dans un rêve éveillé, le guitariste se retrouve à jouer côte à côte avec George. « C’était irréel. » Pourtant, à aucun moment Nolan ne perd le sens de la mesure. Sa musique, enracinée dans l’exigence rythmique et l’élégance mélodique du jazz manouche, trouve chez Harrison une oreille attentive, passionnée, fraternelle.

Après la disparition de George, un projet de cœur

Lorsque Harrison s’éteint en novembre 2001, Robin Nolan, comme tant d’autres, est dévasté. Mais l’amitié ne s’éteint pas avec la mort. Des années plus tard, après une visite à Friar Park, Olivia Harrison l’invite à jouer sur la Ramirez classique de George – la même utilisée sur l’enregistrement intimiste de And I Love Her.

Ce moment, aussi simple que sacré, devient le catalyseur d’un projet en gestation depuis longtemps : un album hommage, For the Love of George. Nolan choisit de revisiter dix titres du répertoire solo et beatlien de Harrison, à sa manière : acoustique, légère, manouche, mais toujours respectueuse.

Un manuscrit griffonné et un rêve partagé

C’est encore Olivia qui ravive la flamme. Un jour, elle envoie à Robin une photo d’une enveloppe, griffonnée par George. Quelques accords, une structure à deviner. « C’était comme décrypter un message codé », explique Nolan. Mais en jouant les accords, quelque chose se passe : il entend la voix de George dans sa tête, il sent la mélodie émerger.

Le trac monte. Il envoie une première version à Olivia. L’attente est insoutenable. Et puis, le texto tombe : « Oh, it sounds so George! » Le titre devient alors l’original du disque éponyme. Aujourd’hui, le crédit officiel porte cette mention inouïe : Harrison-Nolan.

Un enregistrement au cœur même de la légende

For the Love of George n’est pas un album comme les autres. Il est enregistré à Friar Park, dans la maison où résonnaient jadis les riffs de All Things Must Pass. Mais surtout, il est joué sur les guitares personnelles de George : la Gibson J-160E, la Rickenbacker 360 12 cordes, et bien sûr, la Ramirez immortalisée par les Beatles.

Pour Robin, c’est une expérience presque mystique : « Quand on met les doigts là où George les a posés, sur les mêmes cordes, avec les mêmes bois, et qu’on entend le même son… on est soufflé. » Il renonce à toute virtuosité démonstrative. « Pas de shred. Je ne pensais qu’à George. Je voulais jouer pour lui. »

L’humilité au service de la mémoire

Ce qui frappe dans le parcours de Robin Nolan, ce n’est pas seulement la beauté du conte de fées musical, mais la sincérité avec laquelle il le raconte. Pas d’ego, pas de récupération médiatique. Juste un artiste qui, par la grâce d’un jardinier mélomane, est entré dans l’intimité d’un Beatle — et y est resté.

Il n’a jamais prétendu être autre chose qu’un héritier, un passeur. Son hommage, tout en retenue et en émotion, redonne vie à des chansons que Harrison aurait pu jouer sous un ciel étoilé, avec un sourire discret.

George Harrison : l’œil et l’oreille d’un mécène éclairé

Cette histoire dit aussi beaucoup de George Harrison. Celui que l’on présente parfois comme le « Beatle tranquille » n’était rien d’autre qu’un explorateur insatiable. Il a introduit l’Occident à Ravi Shankar, il a offert des guitares à des inconnus, il a produit des films de Terry Gilliam, il a soutenu des causes oubliées. Et il a su, mieux que quiconque, repérer les artistes lumineux dans l’ombre.

Robin Nolan est de ceux-là. Et en devenant son ami, George a une nouvelle fois prouvé que l’héritage des Beatles ne se mesure pas seulement en disques vendus, mais en graines d’âme semées dans le cœur des autres.

Épilogue en accords mineurs

L’histoire de Robin Nolan et George Harrison aurait pu n’être qu’une jolie anecdote. Elle est bien plus que cela. C’est une leçon de musique, d’humanité, de fidélité artistique. C’est la preuve que dans l’univers impitoyable du show business, il existe encore des moments de grâce, nés d’un simple geste : acheter un CD à un inconnu dans la rue.

Et lorsque ce geste se termine, des années plus tard, par la mention Harrison-Nolan sur une pochette d’album, c’est que la musique, malgré tout, continue d’être ce qu’elle a toujours été : un miracle.