1984 d’Orwell ou le 7e cercle de l’enfer

Par Ellettres @Ellettres

« Tu n’as rien à toi sinon quelques centimètres cubes au fond du crâne. »

Dès les premières lignes, tout me revient d’un coup : la sensation de lourdeur, d’oppression, de terreur morne. Aucune échappatoire, à moins que… Dans le régime totalitaire dirigé par le mystérieux Big Brother, où les moindres faits et gestes sont constamment surveillés, où la façon de parler elle-même est verrouillée, Winston Smith met la main sur un carnet et parvient à écrire un peu de ce qu’il a dans le crâne. Le début de ce qu’il espère être un embryon de liberté et d’indépendance d’esprit, un retour à la raison. Une dissidence infime, un chambre à soi minuscule, dans un régime qui broie les individus en maîtrisant même leurs pensées, est déjà une énorme victoire.
« Deux et deux font bien quatre. – Parfois, Winston. Parfois ils font cinq. »

J’avais oublié à quel point la lecture de 1984 est terrifiante. « Toi qui entre ici, abandonne toute espérance » : le régime du Sociang pourrait reprendre à son compte la devise de l’enfer de Dante. Le « ministère de l’amour », la mentopolice traquant le mentocrime, la manipulation du passé, les vaporisations qui font d’une personne une « non-personne », le versificateur qui dans sa fonction de production d’œuvres littéraires standardisées est une sorte de précurseur de l’IA, le doublepenser qui consiste à croire sincèrement à une chose et à son exact contraire dès que le Parti l’exige (coucou les « vérités alternatives »)… enfin, toutes les inversions de la réalité et du sens commun (« guerre est paix », « liberté est servitude », « ignorance est puissance ») sont d’autant plus glaçantes que l’on peut en discerner des traces dans notre monde actuel. Comme Winston, on a le souffle court, les jambes lourdes, le dégoût au bord des lèvres (Orwell excelle à montrer ce que fait le totalitarisme aux corps et aux psychismes). Comme lui, on frissonne au moindre petit écart par rapport à la discipline du parti. Comme lui, on espère, car c’est le propre de l’homme, n’est-ce pas ?
« Nous ne nous contentons pas de détruire nos ennemis, nous les transformons. »
« Tu ne seras plus jamais capable d’un sentiment humain. Tout sera mort en toi. »

La nouvelle traduction de Josée Kamoun rend le texte plus acéré, efficace, sans émotion. La fameuse « novlangue », qui a fait florès dans le langage courant comme synonyme de langue de bois et de néologismes à la mode, est devenue le « néoparler », qui dans sa sécheresse administrative me semble plus approprié au projet totalitaire de Big Brother : ôter du langage toute nuance, toute abstraction, tout superflu, n’en garder que le strict nécessaire pour la communication fonctionnelle, conforme à l’idéologie officielle. Le but est d’éradiquer toute pensée non-orthodoxe. Toute pensée, tout court.

« Au bout du compte, le Parti annoncera que deux et deux font cinq et il faudra bien l’accepter. »

En ce mois de mai où nous commémorons les 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la barbarie nazie, il me semble nécessaire d’écouter à nouveau la grande leçon de George Orwell. Quand on abdique du réel et de la raison, que ce soit en tant qu’individu ou société, on laisse le terrain libre à toutes les dérives et manipulations. Je sais que ces mots résonnent particulièrement aujourd’hui, quelque soit notre position politique. Gens de gauche comme gens de droite peuvent se sentir rejoints par la lecture de 1984. Je vois parfaitement comment 1984 pourrait faire l’objet d’une lecture complotiste. Certes, dans notre monde il n’y a pas une seule source de « vérité officielle ». Chacun voit midi à sa porte et accuse l’autre d’être source de désinformation : les médias, le service public, le gouvernement, telle ou telle personnalité, tel ou tel parti, tel ou tel mouvement, tel régime politique, telle nébuleuse. Les mécanismes de pouvoir se sont diffractés. Dans 1984, la source du pouvoir est unique mais la façon dont il s’exerce est diffuse, anonyme et pratiquement impalpable, ce qui constitue sa force implacable.

Quoi qu’il en soit, ma lecture de 1984 est qu’Orwell nous invite à garder une saine distance vis-à-vis des injonctions de tout poil, à accepter la réalité un peu « bébête », afin de conserver un minimum de raison et de savoir-vivre-ensemble. Ce qui, au vu des feux de nature diverse qui embrasent notre planète, n’est pas du luxe.

« 1984 » de George Orwell, nouvelle traduction de Josée Kamoun, Gallimard, 2024