« C’était un miracle » : quand John Lennon sut que Ringo Starr était le seul batteur possible pour les Beatles

Publié le 17 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Longtemps perçu comme le maillon faible, Ringo Starr fut pourtant le chaînon essentiel des Beatles. Lorsqu’il joue pour la première fois avec eux, Lennon parle d’un « miracle ». Ringo n’est pas qu’un batteur : il incarne le groove, la justesse, l’équilibre. Sa présence scelle l’unité du groupe et offre à leur musique son pouls unique.


Dans le récit souvent mythifié de la naissance des Beatles, Ringo Starr est parfois relégué au rôle du remplaçant chanceux. Celui qui, après le limogeage de Pete Best en 1962, serait venu compléter un trio déjà génial. Une sorte de quatrième roue du carrosse, moins flamboyant que Lennon, moins mélodiste que McCartney, moins mystique que Harrison. Cette lecture, pourtant persistante, est non seulement injuste, elle est aussi factuellement erronée. Car si les Beatles sont devenus cette entité musicale unique, c’est aussi — et peut-être surtout — grâce à la présence tranquille, mais inébranlable, de Richard Starkey, dit Ringo Starr.

Et John Lennon lui-même l’avait compris dès leurs premières répétitions. Mieux encore, il l’a ressenti, dans ce langage silencieux propre aux musiciens qui ne parlent pas, mais s’écoutent. Ce moment fondateur, Lennon l’a décrit d’un mot : « Miracle. »

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Une machine bien huilée… mais incomplète

Les Beatles pré-Ringo forment déjà un groupe solide. Avec McCartney à la basse et Harrison à la guitare, Lennon possède un socle harmonique stable et une complicité vocale rare. Leur répertoire se compose alors de reprises de rock’n’roll américain — Chuck Berry, Little Richard, Carl Perkins — et de quelques compositions originales balbutiantes. L’énergie est là. Le potentiel aussi. Mais la pulsation manque.

Pete Best, batteur d’origine, a la puissance mais pas la finesse. Il tient le tempo, mais n’écoute pas encore les chansons. Il ne dialogue pas. Or, les Beatles ne cherchent pas un métronome : ils veulent un musicien à part entière, capable d’absorber la chanson, de la relancer, de la colorer, de l’élever.

Et c’est là qu’entre en scène Ringo Starr.

L’épiphanie : « Rock and Roll Music »

Avant même d’être officiellement intégré, Ringo joue avec les Beatles en remplacement de Pete Best sur plusieurs concerts à Liverpool et à Hambourg. Ce sont des moments décisifs, où les Beatles testent leur cohésion, leur son, leur avenir.

Parmi ces soirs-là, un épisode en particulier marquera Lennon à jamais. Le groupe interprète Rock and Roll Music de Chuck Berry, un standard rythmé mais souvent exécuté de manière linéaire. Sauf que ce soir-là, Ringo ose autre chose.

« Je jouais les toms au lieu de simplement battre la caisse claire, et John s’est exclamé ‘Wow’, comme si c’était un miracle. »

C’est Ringo lui-même qui racontera plus tard cette anecdote fondatrice. Au lieu de se contenter d’un backbeat binaire, il comprend l’esprit du morceau, anticipe les changements, insuffle une pulsation syncopée, tout en répondant aux paroles. Notamment lorsque le texte s’amuse avec la ligne « Don’t go ahead and play a tango », Ringo accentue le contraste en changeant de texture rythmique — une idée simple, mais révélatrice d’un sens de l’interprétation rare chez un batteur.

John Lennon est bluffé. Il vient de trouver son batteur.

Une approche musicale discrète mais essentielle

Ce que Ringo apporte aux Beatles dépasse largement la technique. Il comprend l’essence d’une chanson, son rythme intérieur. Il sait quand se taire, quand souligner un mot, quand casser une régularité pour créer la surprise.

Prenons Act Naturally, pastiche country dans lequel il chante lui-même : son jeu y est minimaliste, presque naïf, mais parfaitement juste. À l’inverse, dans Long Tall Sally, reprise endiablée de Little Richard, il déploie une énergie féroce, canalisée avec maîtrise. Pas une note de trop. Mais chaque frappe compte.

Son style, souvent moqué comme « simple », est en réalité d’une précision chirurgicale. Là où certains batteurs brillent par la démonstration, Ringo brille par l’adéquation. Il joue pour la chanson, pas pour lui-même. Ce qui, dans un groupe comme les Beatles, est une vertu cardinale.

Ringo, pilier de l’alchimie collective

La magie des Beatles ne tient pas seulement à leurs chansons, aussi géniales soient-elles. Elle tient à leur cohésion. Cette capacité à respirer ensemble, à se lancer dans un titre sans jamais se regarder, avec une confiance totale dans la réponse des autres.

Dans ce jeu d’équilibre, Ringo est la fondation invisible. Il donne le ton, anticipe les changements, garde le groupe soudé. Lennon, souvent fougueux, trouve en lui un point d’ancrage. McCartney, perfectionniste, s’appuie sur sa régularité. Harrison, discret, y trouve un partenaire d’écoute. Ensemble, ils forment un tout.

Et cela ne s’apprend pas. C’est instinctif. Naturel. Miraculeux, comme le dira Lennon.

Au-delà des blagues : la reconnaissance tardive

Pendant des années, Ringo a été la cible de moqueries faciles. On l’a qualifié de « moins talentueux », de « chanceux », voire de « remplaçant ». Mais les musiciens savent. McCartney, encore aujourd’hui, souligne à quel point Ringo est irremplaçable. George Martin, producteur des Beatles, affirmait que personne ne pouvait jouer comme lui, ni obtenir ce « feel » si caractéristique.

Même Phil Collins, Charlie Watts ou Dave Grohl ont reconnu en lui un maître du groove. Parce qu’il sait écouter. Parce qu’il sert la chanson. Parce qu’il ne cherche jamais à briller, mais finit toujours par illuminer.

Lorsque John Lennon entendit Ringo jouer pour la première fois Rock and Roll Music, il ne perçut pas simplement un bon batteur. Il perçut le chaînon manquant. Celui qui allait faire des Beatles non plus un bon groupe, mais un organisme vivant. Celui qui allait permettre au rêve de devenir réalité.

Et c’est pourquoi, ce soir-là, en entendant les toms résonner dans une cave enfumée de Liverpool, Lennon sut. Il sut qu’ils venaient de trouver leur rythme. Leur pouls. Leur miracle.