Julia Baird, demi-sœur de John Lennon, dénonce la surproduction de biopics et réclame un retour à la vérité intime de l’enfance de son frère. À travers l’exposition Live Odyssey, elle rend hommage au Lennon de Liverpool, loin des hologrammes et des récits hollywoodiens. Un appel émouvant à préserver l’ancrage humain et régional d’une icône trop souvent dématérialisée.
« Biopics, quatre d’un coup – mais que faites-vous ? Laissez-nous tranquilles ! » La déclaration est brute, sans détour. Elle émane de Julia Baird, demi-sœur de John Lennon, présente à Londres pour le lancement de l’exposition immersive Live Odyssey, dans le quartier historique de Camden. Mais au-delà de la fierté perceptible qu’elle exprime face à la reconstitution touchante de la chambre d’enfance de son frère, c’est une exaspération profonde qui affleure lorsqu’il est question des projets cinématographiques en cours consacrés aux Beatles.
Il y a chez Julia Baird une volonté tenace : celle de restituer une vérité intime, parfois douloureuse, loin de la légende édulcorée dans laquelle son demi-frère, comme ses compagnons de route, semble figé. Car pour elle, l’héritage Lennon ne se résume pas à une silhouette dessinée sur une pochette d’album ou à un hologramme diffusé dans un centre d’exposition. Il est aussi fait de souvenirs concrets, de silences pesants, de réalités familiales que l’histoire officielle a trop souvent occultées. Et c’est précisément ce que l’espace Live Odyssey tente de réparer.
Sommaire
- Un lieu de mémoire sensoriel au cœur de Camden
- Rétablir l’enfance de John Lennon : un combat personnel
- Le rejet d’Hollywood : une saturation des récits fictionnels
- L’appel à une authenticité régionale oubliée
- Lennon, des posters aux hologrammes : une icône dématérialisée
- Entre célébration et saturation : un héritage sous tension
Un lieu de mémoire sensoriel au cœur de Camden
Inauguré cette semaine dans les anciennes écuries de Camden, Live Odyssey se présente comme un voyage dans l’histoire de la musique britannique, depuis les élans fondateurs du rock des années 1960 jusqu’à la scène contemporaine. Sur deux heures et demie, les visiteurs déambulent à travers des décennies d’hymnes populaires, ponctuées d’archives sonores, de performances live, et même d’un étonnant concert en hologramme du groupe The Libertines.
Mais au cœur de cette fresque vibrante, c’est sans conteste la pièce consacrée à John Lennon qui capte l’attention. Conçue avec la participation active de Julia Baird, elle offre une reconstitution méticuleuse de la chambre d’enfance de Lennon, ce modeste « box room » du 251 Menlove Avenue, dans la maison de tante Mimi, connue sous le nom de Mendips.
« C’est très émouvant », confie Baird au NME. « Si vous êtes un fan des Beatles, vous avez déjà vu cette pièce ou sa photo. On n’y tenait pas à deux. C’est fidèle à la réalité : le lit, la couette rouge, tout y est. C’est là qu’il écrivait, qu’il dessinait. »
Et à travers cette simple pièce recréée, c’est toute une vérité que Julia entend restaurer.
Rétablir l’enfance de John Lennon : un combat personnel
Depuis la publication de son livre Imagine This en 2006, Julia Baird n’a cessé de dénoncer les approximations et les simplifications autour de la jeunesse de son frère. Une jeunesse souvent fantasmée, remodelée par la littérature biographique ou les récits de seconde main.
« On s’est rendu compte que l’enfance de John n’était pas du tout celle qu’on nous a vendue », dit-elle. « Ma mère n’était pas cette bohémienne souriante qui abandonnait ses enfants comme on vend des objets sur eBay. C’est ce qu’on veut nous faire croire, et je ne pouvais pas laisser faire. »
À travers cette exposition, elle entend corriger le tir. Elle explique que James Wilkinson, concepteur de la scénographie, s’est inspiré de passages de son ouvrage pour imaginer les différents éléments de la chambre. Ce souci du détail ne vise pas la nostalgie mais bien la restitution d’un vécu.
« C’est en montrant cette pièce exiguë, où il rêvait, qu’on comprend mieux d’où venait John. Avant le mythe, il y avait un garçon replié sur lui-même, passionné de dessins, qui couchait ses pensées sur des cahiers. »
Le rejet d’Hollywood : une saturation des récits fictionnels
Mais ce souci de vérité s’accompagne d’un malaise grandissant. Julia Baird se dit fatiguée – « épuisée », même – par le flot incessant de livres, de documentaires, et désormais de biopics. Et les nouveaux projets portés par le cinéaste Sam Mendes, qui prévoit une série de quatre films centrés sur chacun des Beatles, l’indisposent profondément.
« C’est sans fin. Chaque année, on découvre un nouveau truc, un nouvel angle. Et personne ne nous consulte. On n’a aucun mot à dire là-dessus. Mais ça nous affecte. Ma sœur, mes cousins, moi… On ouvre le journal et on se demande : ‘Qu’ont-ils encore inventé aujourd’hui ?’ »
Le propos est cinglant mais sincère. À travers cette surproduction de récits cinématographiques, Julia perçoit une dépossession. Lennon n’est plus un être humain, c’est une matière première, une icône recyclable à volonté.
Et son amertume est d’autant plus vive qu’elle constate l’éloignement géographique et culturel des producteurs de ces projets. « Sam Mendes ne vient même pas à Liverpool. Je ne sais même pas s’il y a mis les pieds. »
L’appel à une authenticité régionale oubliée
Julia Baird ne cache pas son irritation quant au choix des acteurs. Si Harris Dickinson a été choisi pour incarner Lennon, et Paul Mescal, Barry Keoghan et Joseph Quinn pour ses acolytes, elle s’étonne que Liverpool soit à ce point évacuée du processus.
« On a des écoles d’acteurs à Liverpool, vous savez ? Des jeunes capables d’incarner John à la perfection. Mais ira-t-on les voir ? Non. Et quand les acteurs essaient l’accent scouse, c’est souvent grotesque. On dirait qu’ils veulent rouler les ‘R’ comme au Mexique. »
Le ton est à la fois moqueur et résigné. Car ce qu’elle réclame, ce n’est pas un contrôle absolu sur l’image de son frère, mais simplement un minimum de respect pour son ancrage. Un retour aux racines. Une fidélité à cette ville – Liverpool – sans laquelle John Lennon n’aurait jamais été ce qu’il est devenu.
Lennon, des posters aux hologrammes : une icône dématérialisée
Dans cet étrange croisement entre passé et futur, Live Odyssey présente aussi un concert en hologramme du groupe The Libertines, tourné au Roundhouse et monté avec soin pendant six mois. Les membres du groupe, Carl Barât et Pete Doherty, se disent honorés de participer à ce projet, qui célèbre l’héritage de la musique britannique tout en s’ouvrant à l’innovation technologique.
« On passe de squatteurs à hologrammes », plaisante Doherty. Mais cette transition vers une représentation désincarnée des figures musicales pose aussi question.
Pour Gary Prosser, l’un des concepteurs de Live Odyssey, l’intérêt est ailleurs : « Tout le monde imagine John Lennon comme une figure divine, presque inaccessible. Mais en voyant cette petite chambre, on comprend que la libération artistique a commencé là, dans un espace minuscule. »
C’est là que réside peut-être le paradoxe : plus l’image de Lennon est projetée, transformée, reproduite, plus elle perd de sa substance. Et dans cet univers de pixels et d’illusions optiques, Julia Baird s’efforce, elle, de ramener son frère à l’échelle humaine.
Entre célébration et saturation : un héritage sous tension
L’exposition Live Odyssey, en redonnant chair à l’enfance de Lennon, réussit l’exploit d’émouvoir sans trahir. Elle offre une respiration, un contrepoint sensible à la frénésie médiatique. Mais elle révèle aussi les fractures d’un héritage que l’on croyait intangible.
Le succès colossal des Beatles a engendré une industrie culturelle tentaculaire, dont les productions échappent à tout contrôle. Pour ceux qui, comme Julia Baird, vivent encore dans le sillage de cette histoire, l’enjeu n’est plus simplement celui de la mémoire, mais de l’identité.
« John n’est plus là pour se défendre. Mais nous, nous sommes là. Et nous aimerions que l’on nous écoute. »
Dans une époque saturée d’images et de récits préfabriqués, cette voix lucide, parfois grinçante, rappelle que derrière chaque légende pop, il y a une famille, une ville, une chambre étroite avec une couette rouge. Et que peut-être, il est temps de revenir à l’essentiel.