« How Do You Sleep? » : Quand John Lennon réglait ses comptes avec Paul McCartney — et se retenait encore

Publié le 26 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1971, John Lennon règle ses comptes avec Paul McCartney dans How Do You Sleep?, chanson au vitriol née de leur rupture artistique. Derrière cette attaque, une blessure profonde, une rivalité amplifiée par la séparation des Beatles, mais aussi une amitié qu’un Ringo Starr attentif réussira à préserver de l’irréparable.


Les grandes ruptures laissent souvent derrière elles un parfum d’inachevé, une série de regrets non exprimés, ou au contraire, de mots prononcés trop vite, trop fort, trop tôt. Dans le cas des Beatles, la séparation n’a pas seulement signé la fin d’un groupe : elle a ouvert la voie à un cycle d’invectives, d’amertume et de colère mise en musique. L’un des épisodes les plus virulents de cette désunion fut sans doute le titre How Do You Sleep?, publié par John Lennon en 1971 sur son album Imagine. Un règlement de comptes brutal, acide, dirigé avec une précision chirurgicale vers Paul McCartney.

Mais ce que l’histoire nous a laissé entendre n’est, paraît-il, qu’une version édulcorée de ce que Lennon avait réellement en tête. Car la colère de l’auteur de Strawberry Fields Forever fut telle qu’il envisagea d’aller beaucoup plus loin. Jusqu’à ce qu’un autre ex-Beatle, plus sage, vienne poser la main sur son épaule.

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Deux visions du monde, une amitié fracturée

Pour comprendre How Do You Sleep?, il faut remonter aux dernières années des Beatles. Lennon et McCartney, autrefois fusionnels, étaient devenus deux artistes aux trajectoires divergentes. L’un, Lennon, s’enfonçait dans une quête de vérité brute, de dénonciation sociale, de rock frontal — souvent aux côtés de Yoko Ono. L’autre, McCartney, poursuivait l’idéal de la pop song parfaite, artisanale, mélodique, et refusait toute posture révolutionnaire.

Si la légende veut que l’arrivée de Yoko Ono ait jeté un froid dans la dynamique du groupe, la réalité est plus complexe. Le désaccord artistique, la gestion financière de l’empire Beatles — notamment via l’arrivée d’Allen Klein, soutenu par Lennon mais refusé par McCartney — et les tensions d’ego n’ont fait que creuser un fossé affectif et créatif.

Ce gouffre éclate au grand jour après la séparation officielle en 1970. McCartney, dans son album Ram, adresse à demi-mot une pique à Lennon avec le titre Too Many People, dans lequel il semble moquer les dérives idéalistes de son ancien camarade. Lennon, blessé, reconnaît immédiatement l’allusion : « Oui, il y avait des messages pour moi dans Ram. Trop de gens vont où ? Quelle chance avons-nous ratée ? Quelle a été notre première erreur ? »

Une réponse violente, une chanson comme catharsis

La réponse ne tarde pas. Sur son second album solo Imagine, John Lennon signe How Do You Sleep?, un tir nourri de sarcasmes et d’accusations, directement dirigés contre McCartney.

“The only thing you done was ‘Yesterday’ / And since you’ve gone you’re just ‘Another Day’.”

Dans ce seul couplet, Lennon résume sa pensée : Paul est un artiste du passé, confiné à ses succès anciens, et incapable de produire une œuvre significative depuis. Les piques sont nombreuses, ciblées :

“So Sgt. Pepper took you by surprise / You better see right through that mother’s eyes.”

Lennon se moque ici de l’idéalisme psychédélique de Sgt. Pepper, insinuant que McCartney n’a pas compris l’époque ni sa portée.

Et pourtant… selon plusieurs témoignages, la version que l’on connaît est nettement moins virulente que les paroles initialement prévues.

Ce que John voulait vraiment chanter — et ce qu’il ne fit pas

Parmi les lignes supprimées, on trouve cette variante du couplet précité :

“And since you’ve gone, you’re just another day — you probably pinched that bitch anyway.”

Une référence directe et désobligeante à Linda McCartney, épouse de Paul, que Lennon accuse implicitement de ne pas être la sienne légitimement. Plus encore, l’un des brouillons du morceau comprenait la phrase : “How do you sleep, you c**?”*

Ces propos, d’une vulgarité inédite dans le répertoire beatlesque, auraient pu faire de How Do You Sleep? un point de non-retour dans la relation entre les deux hommes. Heureusement, Lennon fut ramené à la raison par un témoin privilégié des sessions d’enregistrement : Ringo Starr.

Ringo, arbitre moral et mémoire vive du groupe

Présent dans le studio, Ringo Starr — comme George Harrison, qui joue sur le morceau — assiste avec malaise à l’escalade. Selon Felix Dennis, ami proche de Lennon, Ringo est de plus en plus perturbé par la tournure que prend la chanson.

« Certaines paroles étaient carrément puériles », se souvient Dennis dans Many Years From Now de Barry Miles. « Heureusement, elles n’ont jamais été enregistrées. »

Et c’est Ringo qui, à un moment clé, lève la main pour dire : “That’s enough, John.” (« Ça suffit, John. »)

Ce simple rappel à l’ordre, sans éclat, vient non seulement préserver la dignité de la chanson, mais sans doute aussi sauver une part de l’amitié brisée entre Lennon et McCartney.

Une réconciliation tardive mais sincère

Car malgré les tensions, les attaques, les procès et les non-dits, les deux hommes finiront par se retrouver. Dans les dernières années de sa vie, John Lennon entretient à nouveau une correspondance amicale avec Paul. Les deux anciens partenaires, libérés de la pression publique, échangent des cassettes, des idées, des souvenirs. Leur complicité redevient intime, presque adolescente.

Lorsque Lennon est assassiné en décembre 1980, McCartney est dévasté. Son hommage, pudique et bouleversant, lors de son apparition publique le lendemain, dit tout : “It’s a drag.” Rien de plus. Rien de moins.

Un cri de douleur plutôt qu’un tir de haine

Aujourd’hui, How Do You Sleep? reste l’une des chansons les plus acerbes jamais écrites dans le cadre d’une relation musicale rompue. Mais elle est aussi un témoignage brut de ce que ressent un artiste blessé, trahi, en perte de repères affectifs. Plus qu’une attaque, c’est un cri.

Et dans le grand théâtre de la rupture Lennon/McCartney, ce morceau tient une place ambiguë : à la fois document historique et œuvre de fiction partielle, où les émotions les plus vives sont stylisées, rythmées, mises en forme — et en musique.


On a souvent dit que les Beatles n’étaient pas un groupe, mais une conversation. Avec How Do You Sleep?, cette conversation est devenue dispute, puis silence. Mais elle n’a jamais cessé d’être musique.