Derrière le succès de Band on the Run se cache l’un des chapitres les plus sombres de la carrière de Paul McCartney. Isolé, malade, agressé et abandonné par ses musiciens, il a dû surmonter l’adversité à Lagos pour donner naissance à ce chef-d’œuvre. Une résurrection artistique et humaine.
Il est aisé de se laisser bercer par l’élan triomphal d’un album comme Band on the Run, tant ses mélodies sont enjouées, ses arrangements limpides, et son énergie communicative. On pourrait croire à un disque façonné dans le confort d’un studio bien rodé, né d’une période d’euphorie créative. La réalité, pourtant, est à mille lieues de cette apparente légèreté. Derrière le sourire de Paul McCartney se cachait alors un homme au bord du gouffre, physiquement brisé, moralement éreinté, et musicalement en quête de rédemption. Band on the Run est bien plus qu’un album : c’est un combat. Et son enregistrement, une odyssée dont McCartney est ressorti vivant de justesse.
Sommaire
- La chute après le rêve
- Lagos : un exil risqué
- Créer sous la menace
- Une catharsis musicale
- Le triomphe au bout de la souffrance
- Un testament d’endurance
La chute après le rêve
En 1970, les Beatles se dissolvent dans une explosion silencieuse. Pas de fracas, mais un lent effritement, nourri de désaccords, d’égo surdimensionnés, et d’usure. Paul McCartney, longtemps perçu comme le plus perfectionniste du quatuor, prend de plein fouet la fin de l’aventure. Loin d’y voir une libération, il sombre. L’album McCartney, sorti cette même année, est autant un geste artistique qu’un sursaut de survie. Paul s’y isole, joue de tous les instruments, compose en vase clos. L’artiste est esseulé, l’homme est en détresse.
S’ensuit une période de transition difficile. RAM (1971), enregistré avec son épouse Linda, déroute. Il est aujourd’hui considéré comme une œuvre précurseure, mais fut alors fraîchement accueilli. Quant à Wild Life (1971), premier disque de son nouveau groupe Wings, il essuie un torrent de critiques : mal produit, trop spontané, brouillon. Le verdict est sans appel : McCartney semble perdu.
L’échec relatif de Red Rose Speedway (1973) renforce cette impression. Malgré le succès de « My Love », l’album peine à convaincre. L’époque du génie infaillible paraît lointaine. Paul McCartney a besoin d’un sursaut, d’un coup d’éclat qui réduira au silence les sceptiques. C’est alors qu’il se lance dans l’aventure Band on the Run.
Lagos : un exil risqué
À la recherche d’un souffle nouveau, McCartney prend une décision inattendue : enregistrer le prochain album de Wings à Lagos, au Nigeria. L’idée, inspirée par la volonté d’exotisme et d’isolement, est audacieuse… et périlleuse. Dès l’annonce, deux membres du groupe, Henry McCullough et Denny Seiwell, jettent l’éponge, peu enclins à s’aventurer en Afrique de l’Ouest. Reste alors un trio improbable : Paul, Linda, et Denny Laine.
Arrivés à Lagos à l’été 1973, ils découvrent des conditions de travail catastrophiques. Le studio EMI est vétuste, l’air irrespirable, l’électricité capricieuse. À cette précarité technique s’ajoutent les risques très concrets : peu après leur arrivée, Paul et Linda sont victimes d’une agression violente à l’arme blanche. Le couple se fait voler les bandes démos de l’album. Paul doit alors réécrire, de mémoire, les arrangements de plusieurs morceaux.
Et comme si cela ne suffisait pas, l’ex-Beatle voit son corps le trahir. En plein cœur des sessions, il est frappé par un spasme bronchique aigu. « Il faisait étouffant dans le studio, alors je suis sorti prendre l’air, raconte-t-il. J’ai commencé à me sentir mal, une douleur m’a transpercé le côté droit de la poitrine, et j’ai perdu connaissance. Je ne pouvais plus respirer. Linda a cru que j’étais mort. » Le diagnostic est minimisé par le médecin local : trop de cigarettes, dit-il. Mais pour McCartney, l’épisode est terrifiant. Cloué au lit plusieurs jours, il se convainc qu’il est en train de mourir. « C’était l’enfer. L’un des moments les plus effrayants de ma vie. »
Créer sous la menace
Là où d’autres auraient jeté l’éponge, McCartney s’accroche. Porté par la ténacité de Linda et la complicité de Denny Laine, il transforme l’adversité en moteur créatif. Il joue de la basse, de la guitare, des claviers, de la batterie. Il compose, arrange, produit. Tout en lui est mobilisé, comme si sa survie passait par cette musique.
L’écriture de Band on the Run devient alors un acte de résilience. Chaque chanson porte en elle les stigmates de cette épreuve. « Jet », faussement insouciante, explose d’énergie. « Mrs. Vandebilt », avec son « ho hey ho », dissimule un appel à la légèreté dans un monde oppressant. « Picasso’s Last Words », écrite après une conversation avec Dustin Hoffman, démontre une inventivité intacte. Et surtout, il y a « Let Me Roll It », cette ballade puissante, interprétée par beaucoup comme un hommage à John Lennon.
Une catharsis musicale
Ce dernier point est crucial. Car au-delà des épreuves physiques, Band on the Run est aussi une réconciliation intérieure. McCartney, en prise avec ses démons, cherche à renouer avec son passé, à intégrer ses blessures dans une œuvre cohérente. « Let Me Roll It », avec sa guitare saturée et sa voix tendue, ressemble à s’y méprendre au style Lennon des débuts en solo. McCartney s’en défendit, mais l’hommage est palpable. C’est comme si, au cœur de cette tempête personnelle, il tendait la main à son frère ennemi.
Le morceau titre, quant à lui, cristallise le thème de l’émancipation. « If we ever get out of here… » (« Si jamais on sort d’ici… ») : on croirait entendre l’écho d’un prisonnier enfermé dans un studio africain, suffocant, guetté par la maladie et le doute. Et pourtant, le refrain éclate en une envolée libératrice. C’est une fuite, oui, mais une fuite vers la lumière.
Le triomphe au bout de la souffrance
À sa sortie en décembre 1973, Band on the Run est accueilli comme une renaissance. La critique, jusque-là sévère avec Wings, s’incline. Le public, lui, répond avec ferveur. L’album grimpe au sommet des charts britanniques et américains. Il s’écoule à des millions d’exemplaires, et devient l’un des plus grands succès de la carrière post-Beatles de McCartney.
Mais au-delà des chiffres, c’est un symbole. Paul McCartney, moqué, affaibli, proche de l’effondrement, a su se relever. Il a affronté la douleur, la peur, la solitude, et en a tiré une œuvre lumineuse. Band on the Run n’est pas simplement un disque de pop sophistiquée : c’est une traversée du désert, une résurrection.
Un testament d’endurance
Avec le recul, Band on the Run est peut-être l’album le plus personnel de Paul McCartney. Non pas dans ses paroles — qui restent souvent cryptiques — mais dans sa genèse. Chaque note y est une preuve de survie. Chaque arrangement, une victoire sur l’adversité.
Ce n’est pas un hasard si McCartney y revient souvent dans ses interviews, avec un mélange de fierté et d’effroi. Il sait ce qu’il a risqué, ce qu’il a perdu, et ce qu’il a gagné. À Lagos, il n’a pas seulement enregistré un album : il s’est prouvé à lui-même qu’il pouvait, sans les Beatles, sans George Martin, sans Abbey Road, aller au bout de sa vision. Et survivre.
Band on the Run est ainsi plus qu’un chef-d’œuvre de pop. C’est le cri silencieux d’un homme que tout aurait pu abattre, mais qui, contre toute attente, a transformé son calvaire en or sonore. Une leçon de courage, de foi, et de musique.