Quand deux géants chantent la paix : « Let It Be » des Beatles et « Bridge Over Troubled Water » de Simon & Garfunkel, les chansons jumelles d’un monde en crise

Publié le 27 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Let It Be des Beatles et Bridge Over Troubled Water de Simon & Garfunkel, nées à la fin des années 60, partagent une même essence spirituelle. Inspirées par le gospel, composées dans un monde en crise, et liées par la voix d’Aretha Franklin, ces deux prières laïques incarnent un adieu émouvant à une époque révolue.


Il arrive, dans le vaste univers de la pop, que deux œuvres surgissent presque simultanément, portées par des sensibilités similaires, une atmosphère commune, ou une inspiration cosmique partagée. C’est ce qui se produisit à la toute fin des années 1960, alors que deux des plus grands groupes de tous les temps, les Beatles et Simon & Garfunkel, s’apprêtaient à tirer leur révérence. De ce double crépuscule sont nées deux chansons monumentales, véritables épitaphes de leur époque : Let It Be et Bridge Over Troubled Water. Deux titres qui, au-delà de leur succès colossal, semblent converser entre eux dans une étrange harmonie. Paul Simon lui-même en convenait : ces chansons sont « très similaires ». Mais comment expliquer une telle coïncidence ?

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Une époque troublée, deux réponses musicales

Nous sommes en 1969, et le monde vacille. Aux États-Unis, la guerre du Vietnam continue d’endeuiller une génération entière. En Europe, les soubresauts de Mai 68 n’ont pas encore totalement cessé de résonner. La jeunesse, désenchantée, cherche des refuges spirituels, des voix qui sachent exprimer ses doutes et ses espoirs. C’est dans ce contexte d’instabilité et de quête intérieure que Paul McCartney et Paul Simon, chacun de leur côté de l’Atlantique, vont écrire deux des plus grandes chansons de réconfort jamais enregistrées.

Let It Be, chant du cygne des Beatles, voit le jour dans un moment de grande tension au sein du groupe. Tandis que John Lennon se retire de plus en plus pour vivre son amour fusionnel avec Yoko Ono, que George Harrison revendique une reconnaissance artistique que ses partenaires peinent à lui accorder, et que Ringo Starr, loyal et discret, regarde tout cela avec lassitude, McCartney tente de maintenir à flot ce navire mythique. Il trouve refuge dans une chanson née d’un rêve : sa mère disparue, Mary, lui serait apparue, lui soufflant ces mots simples, presque bibliques : « Let it be ».

De l’autre côté, à New York, Paul Simon compose Bridge Over Troubled Water dans la solitude feutrée de son appartement. Il y travaille durant l’été 1969, en quête d’une chanson plus grande que nature, qui évoquerait le réconfort, l’abnégation, le sacrifice même. Sa muse est alors gospel, et son intuition est forte : cette chanson, ce serait Aretha Franklin qui pourrait le mieux l’incarner. Ironie du destin, Paul McCartney en eut la même pensée.

Le gospel, ce pont invisible

Car les similitudes ne s’arrêtent pas à l’atmosphère apaisée et spirituelle des deux titres. Leur instrumentation, leur tempo lent, leur orchestration, et surtout, leur inspiration gospel, sont frappants. Aucun des deux morceaux ne surgit d’un moule pop classique. Tous deux cherchent à transcender leur époque, à se hisser au rang de l’universel.

Dans une interview accordée au Rolling Stone en mai 1970, Paul Simon reconnaît avoir été « fasciné » en entendant Let It Be pour la première fois : « Je n’arrivais pas à croire que Paul [McCartney] avait écrit ça. Les chansons sont très similaires, dans l’instrumentation, dans leur ambiance musicale générale, et même dans les paroles. Ce sont toutes deux des chansons d’espoir, des chansons de paix, de repos. »

Ce parallèle n’a pourtant rien d’un plagiat. Paul Simon et Paul McCartney ont écrit leur chef-d’œuvre respectif presque simultanément, sans avoir connaissance du travail de l’autre. Let It Be commence à être esquissée dès janvier 1969, tandis que Bridge Over Troubled Water prend forme à l’été. McCartney offre même une version démo de Let It Be à Aretha Franklin dès mars 1969, anticipant la puissance de la voix d’Aretha pour magnifier sa prière laïque.

Aretha Franklin, décidément muse partagée, enregistre donc Let It Be et la publie… avant même que les Beatles ne le fassent. Le 15 janvier 1970, la Reine de la Soul devance tout le monde, devançant de quelques jours la sortie de Bridge Over Troubled Water en single, et de plusieurs semaines celle de la version Beatles, officialisée seulement en mars.

Deux adieux simultanés

Si les coïncidences artistiques abondent dans l’histoire de la musique, rares sont celles qui atteignent un tel degré de synchronicité. Les deux chansons ne sont pas seulement similaires par leur composition : elles incarnent, chacune à leur manière, la fin d’une époque. Pour les Beatles, Let It Be est le dernier souffle avant la dissolution. Même si Abbey Road a été enregistré après, Let It Be est publié en dernier, cristallisant les tensions internes et l’éclatement du groupe.

Du côté de Simon & Garfunkel, Bridge Over Troubled Water est aussi un adieu. L’album qui en porte le titre sera leur ultime collaboration avant une séparation longue et acrimonieuse. Là encore, l’amitié a été mise à rude épreuve, les egos se sont affrontés. Le pont, dans la chanson, est donc aussi celui qui tente de relier deux amis devenus étrangers.

L’une comme l’autre, ces chansons s’inscrivent dans une tradition quasi religieuse : celle du pardon, de la consolation, de la transcendance. Leur langage est celui du gospel, leur message celui de la rédemption. Elles surgissent dans un monde en crise, et semblent offrir un havre, une main tendue. Leurs mélodies, simples mais solennelles, capturent un sentiment universel d’abandon et de consolation.

Aretha, la voix divine au cœur du croisement

Il est fascinant de constater que, dans cette histoire de parallèles improbables, Aretha Franklin est le point de convergence. McCartney la contacte le premier, convaincu qu’elle saura faire vibrer Let It Be d’une spiritualité qu’il ne peut, en tant qu’homme blanc britannique, pleinement incarner. Et c’est elle qui, la première, donne vie à cette chanson, bien avant la sortie officielle des Beatles.

De son côté, Paul Simon envisage lui aussi la diva soul pour Bridge Over Troubled Water, même s’il finit par confier l’interprétation finale à son partenaire Art Garfunkel. Le timbre cristallin de ce dernier donne à la chanson une dimension angélique, presque irréelle. Mais l’idée initiale de Simon était déjà la même que celle de McCartney : faire de la voix d’Aretha l’écrin d’une prière séculière.

Que ces deux titans de la composition aient pensé à la même chanteuse pour sublimer leurs chansons respectives n’est pas anodin. Cela témoigne de l’aura quasi mystique de Franklin, mais aussi de la volonté des deux hommes de s’inscrire dans une tradition musicale afro-américaine profondément enracinée dans l’émotion et la spiritualité.

Deux miroirs d’une époque en mutation

À y regarder de près, Let It Be et Bridge Over Troubled Water apparaissent comme les deux faces d’une même médaille. Leur ressemblance n’est ni anecdotique, ni fortuite : elle révèle quelque chose de plus profond sur l’état d’esprit des artistes à la fin des années 1960. Le rêve psychédélique est passé, la révolte est retombée, l’heure est au repli, à l’introspection. Le public ne cherche plus l’exubérance, mais le réconfort. Et les artistes, fatigués, livrent leurs œuvres les plus sincères.

Ces deux chansons parlent à la fois de lâcher prise et d’amour inconditionnel. Elles offrent une main posée sur l’épaule, un regard bienveillant, une promesse de lumière au bout du tunnel. Elles ne crient pas, elles murmurent. Elles ne dénoncent pas, elles apaisent.

Et c’est peut-être cela, leur plus grande réussite. Dans un monde saturé de bruits, elles ont su imposer le silence — un silence habité, lumineux, durable.

Deux prières laïques, éternelles

Plus de cinquante ans après leur sortie, Let It Be et Bridge Over Troubled Water restent deux des chansons les plus émouvantes et les plus intemporelles du répertoire populaire. Elles traversent les décennies avec une grâce intacte. Paul Simon et Paul McCartney, chacun à leur manière, ont offert au monde une forme de paix, une berceuse pour âmes tourmentées.

Qu’elles aient été écrites simultanément ou non importe peu, au fond. Ce qui compte, c’est le miracle de leur rencontre silencieuse, cette résonance profonde entre deux âmes créatrices au sommet de leur art. Deux chansons pour une époque, deux adieux déguisés en promesses, deux hymnes pour continuer à espérer.

Et dans cette étrange coïncidence, on ne peut s’empêcher d’y voir, peut-être, un peu plus que du hasard. Un souffle commun. Une inspiration partagée. Comme si l’univers, à ce moment précis, avait eu besoin qu’on lui murmure : tout ira bien.