Longtemps dans l’ombre de Lennon et McCartney, George Harrison a souffert d’une hiérarchie figée au sein des Beatles. Frustré mais discret, il finira par s’affirmer comme une voix essentielle du groupe, avant de se libérer totalement en solo avec All Things Must Pass. Un portrait lucide d’un homme fidèle à lui-même, entre silence, spiritualité et éclats musicaux.
Dans l’imaginaire collectif, les Beatles brillent comme un astre à quatre têtes, une alchimie parfaite entre quatre jeunes hommes unis par le génie, la complicité et l’innovation. Pourtant, derrière l’éclat du mythe, l’histoire du groupe est jalonnée de tensions sourdes, de frustrations tues, de blessures d’ego soigneusement maquillées par la magie du collectif. Au cœur de ce drame discret, une voix s’élève avec le recul des années : celle de George Harrison, le plus jeune, le plus discret, mais peut-être aussi le plus lucide sur les véritables ressorts du groupe. Car pour Harrison, le problème principal au sein des Beatles portait un nom : Paul McCartney.
Sommaire
- Aux origines de la dynamique : entre admiration et hiérarchie tacite
- Une frustration croissante : « dans un sac fermé »
- Un stock de chansons ignorées
- Let It Be : le point de rupture
- Une image figée dans le passé
- L’après-Beatles : libération créative et revanche douce
- Une douleur sans rancœur
- L’héritage d’un homme resté fidèle à lui-même
Aux origines de la dynamique : entre admiration et hiérarchie tacite
Les racines de cette relation complexe remontent à l’adolescence, dans les bus de Liverpool. Paul McCartney, alors élève du Liverpool Institute, repère un jeune camarade plus jeune d’un an au regard timide mais à la virtuosité saisissante : George Harrison. Liés par une passion commune pour les pionniers du rock’n’roll — Carl Perkins, Elvis, Chuck Berry — les deux garçons nouent une amitié musicale sincère. C’est McCartney qui présente Harrison à John Lennon, leader des Quarrymen. Lennon, d’abord réticent à accueillir un gamin de 14 ans dans son groupe, est finalement convaincu par une interprétation impeccable du morceau instrumental Raunchy.
Dès le départ, la hiérarchie est établie. Lennon règne par son charisme, McCartney agit en fin stratège mélodique, et Harrison suit. Il est admis, mais comme le cadet, comme celui qu’on « forme ». Cette asymétrie initiale ne sera jamais véritablement effacée, même quand Harrison devient, au fil des années, un musicien accompli, un compositeur affirmé et un penseur spirituel.
Une frustration croissante : « dans un sac fermé »
Dans une interview donnée à une station de radio new-yorkaise en 1970, George Harrison résume d’une formule lapidaire mais poignante son expérience musicale au sein des Beatles : « C’était comme être dans un sac, et ils ne me laissaient pas en sortir, surtout Paul à cette époque. » Derrière cette image se cache un ressentiment mûri au fil des années, nourri par l’ingérence croissante de McCartney dans le processus créatif.
Car McCartney, figure naturellement organisée, structurée, volontiers perfectionniste, finit par adopter un rôle de directeur artistique officieux. Il suggère, corrige, impose parfois. Au début, cette posture ne choque pas : Paul est l’artisan du concept de Sgt. Pepper, il pilote le projet Magical Mystery Tour avec énergie. Mais au fur et à mesure que les tensions internes s’accroissent, ce zèle devient une entrave, notamment pour Harrison, qui s’épanouirait davantage dans une dynamique plus égalitaire.
« Je pouvais jouer avec n’importe quel autre groupe ou musicien et passer un moment agréable », ajoute-t-il dans la même interview. Sous-entendu : chez les Beatles, et particulièrement face à Paul, ce plaisir disparaissait.
Un stock de chansons ignorées
Le cas Revolver (1966) illustre à merveille ce déséquilibre. À cette époque, Harrison a déjà plusieurs compositions solides à son actif, notamment Taxman, qui ouvre l’album, ou Love You To, où il explore les sonorités indiennes. Mais en coulisses, la frustration monte. Nombre de ses démos, jugées « secondaires » par Lennon et McCartney, sont rejetées ou mises de côté. Une pratique récurrente qui poussera Harrison à accumuler une réserve impressionnante de chansons non utilisées, dont beaucoup formeront l’ossature de son chef-d’œuvre post-Beatles : All Things Must Pass (1970), triple album d’une richesse inouïe.
McCartney, à qui Harrison doit en partie son intégration initiale dans le groupe, devient paradoxalement celui qui freine son éclosion artistique. Paul, par habitude, par réflexe hiérarchique, traite souvent George comme « le petit frère ». Même lorsqu’Harrison propose des pièces aussi profondes que While My Guitar Gently Weeps ou Something, il doit lutter pour s’imposer. Ces tensions culmineront lors des sessions houleuses de Let It Be.
Let It Be : le point de rupture
Tournées sous l’œil impitoyable des caméras en janvier 1969, les séances de Let It Be offrent un spectacle désolant de désunion. Dans ce documentaire à la fois fascinant et douloureux, récemment restauré par Peter Jackson (Get Back), le spectateur assiste à la lente décomposition d’un groupe autrefois fusionnel.
On y voit McCartney donner des consignes, orienter les arrangements, reprendre Ringo sur son jeu, corriger George sur une ligne de guitare. Harrison, exaspéré, finit par lâcher un cinglant : « OK, alors je jouerai ce que tu veux, ou je ne jouerai pas du tout si tu préfères. » Quelques jours plus tard, il quitte temporairement les sessions. Il reviendra, mais à contrecœur, et uniquement après que les autres auront accepté d’intégrer Billy Preston pour détendre l’atmosphère.
Cette scène emblématique illustre parfaitement le point de rupture. Harrison n’est plus un adolescent timide. Il a 26 ans, il est marié, spirituellement engagé, et aspire à un environnement créatif fondé sur le respect mutuel. Or, avec McCartney, il se heurte à un mur d’habitudes ancrées, à une forme de paternalisme musical insupportable.
Une image figée dans le passé
En 1995, interrogé pour la série documentaire The Beatles Anthology, Harrison résume cette impasse d’une remarque mi-amère, mi-sarcastique : « Paul a toujours eu neuf mois de plus que moi… même aujourd’hui, il a toujours neuf mois de plus. » Cette phrase, au-delà de l’humour, témoigne d’une perception persistante d’infériorité imposée, comme si McCartney n’avait jamais su considérer Harrison comme un égal.
Dans une autre déclaration, Harrison cite Gandhi : « Crée et préserve l’image de ton choix. » Il évoque ainsi la difficulté d’être perçu selon ce qu’on est devenu, et non selon ce qu’on a été. Pour lui, Lennon et McCartney ont conservé de lui l’image du petit frère, de l’élève, refusant d’accepter sa métamorphose en auteur-compositeur à part entière.
L’après-Beatles : libération créative et revanche douce
La dissolution des Beatles en 1970 ouvre pour Harrison une période d’épanouissement artistique inédite. All Things Must Pass, produit par Phil Spector, connaît un immense succès critique et public. Pour la première fois, George est aux commandes. Il invite ses pairs (Eric Clapton, Ringo Starr, Billy Preston, Gary Wright), collabore avec Bob Dylan, organise le premier concert caritatif de l’histoire du rock (The Concert for Bangladesh), et trace sa voie entre méditation, humanisme et pop élaborée.
Ce succès post-Beatles constitue une forme de revanche silencieuse. Harrison n’a plus besoin de convaincre quiconque de sa valeur. Il n’a plus à se battre pour faire entendre ses chansons. Il peut enfin écrire, composer, jouer dans un cadre qui lui ressemble, loin des dynamiques hiérarchiques figées.
Une douleur sans rancœur
Pour autant, Harrison ne nourrira jamais une rancune tenace envers McCartney. Leur relation restera complexe, teintée de respect et d’agacement, d’amitié ancienne et de blessures jamais totalement refermées. Dans ses dernières années, Harrison évoquera souvent Paul avec un mélange de tendresse ironique et de lassitude philosophique. Il savait que ce qui les avait unis dès le départ — une passion commune pour la musique — ne suffisait plus, au fil du temps, à masquer leurs divergences de tempérament.
George Harrison n’a jamais cherché à s’imposer par la force. Son combat était intérieur, silencieux, mais profond. Dans un groupe où l’égo s’exprimait souvent à travers les décibels, il incarnait la retenue, l’introspection, la patience. Et c’est précisément ce contraste qui a enrichi la musique des Beatles.
L’héritage d’un homme resté fidèle à lui-même
Aujourd’hui, à l’aune de l’histoire, il apparaît avec évidence que George Harrison fut bien plus qu’un « troisième homme ». Il fut un contrepoint, une conscience tranquille, une force artistique sous-estimée, mais déterminante. Son parcours au sein des Beatles est celui d’un homme qui, malgré les humiliations feutrées et les portes closes, a su préserver sa voix, sa vision, sa vérité.
Et peut-être est-ce là, finalement, le secret de sa grandeur : ne jamais s’être renié, même au cœur du groupe le plus mythique de l’histoire de la musique.