Une querelle de titans : Paul McCartney, Quincy Jones et la vieille rivalité entre jazz et rock

Publié le 15 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 2018, Quincy Jones choque le monde en qualifiant Paul McCartney de « pire bassiste ». Une déclaration qui ravive les tensions historiques entre jazz et rock. Paul répond avec humour, défend son style instinctif face à l’élitisme technique, et rend hommage à Jones après sa mort. Une querelle révélatrice de visions musicales opposées mais complémentaires.


En 2018, un séisme inattendu secoua l’univers feutré de la musique populaire. Le producteur et compositeur légendaire Quincy Jones, monument de la musique afro-américaine, auteur de collaborations immortelles avec Michael Jackson, Frank Sinatra ou Ray Charles, s’en prenait frontalement aux Beatles. Dans une interview donnée au New Yorker, il qualifiait le groupe de Liverpool de « pires musiciens du monde ». Plus étonnant encore, il ciblait nommément Paul McCartney : « le pire bassiste que j’aie jamais entendu ».

Ces propos cinglants ne laissèrent personne indifférent. L’émoi fut d’autant plus grand que Jones, figure tutélaire respectée par toutes les générations, avait toujours été considéré par les Beatles eux-mêmes comme une référence, un maître de l’arrangement, un artisan du groove. Cette sortie tonitruante semblait donc relever moins de l’analyse posée que d’un accès de fiel. Paul McCartney, touché, choisit la voie de l’humour et de la diplomatie, tout en répliquant avec un flegme typiquement britannique : « Si tu avais vraiment dit ça, tu sais ce que je t’aurais répondu ? Fuck you, Quincy Jones ! ».

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L’éternelle fracture entre deux mondes

Pour comprendre la portée de cette querelle, il faut remonter aux fondements culturels et esthétiques qui séparent les mondes du jazz et du rock. Le jazz, né dans les communautés afro-américaines du début du XXe siècle, s’est toujours revendiqué comme un art savant, fondé sur l’improvisation, la complexité harmonique, la virtuosité instrumentale. Le rock, enfant de la révolte adolescente des années 1950, s’est développé sur une esthétique brute, directe, parfois fruste, mais dotée d’une puissance émotionnelle inégalée.

Dès l’apparition des Beatles, cette ligne de fracture se fit sentir. Tandis que les musiciens de jazz dédaignaient cette « musique de gamins », les rockers, eux, se méfiaient du pédantisme des jazzmen. Quincy Jones, élevé dans le creuset du be-bop et du swing, avait toutes les raisons de regarder les Beatles avec circonspection. Pourtant, dans leur œuvre foisonnante, les Fab Four ont souvent fait preuve d’une curiosité musicale hors norme, allant puiser dans les musiques indiennes, le classique, la soul, et même parfois dans les orchestrations jazzy.

Paul McCartney, bassiste instinctif ou génie sous-estimé ?

Quincy Jones reprochait à Paul McCartney un manque de technicité. Et pourtant, dans les milieux rock, McCartney est régulièrement salué comme l’un des bassistes les plus influents de l’histoire. Il a su donner à son instrument un rôle mélodique inédit, transcendé par des lignes de basse devenues mythiques dans « Something », « Rain » ou encore « With a Little Help from My Friends ». Sa maîtrise harmonique, bien que non académique, repose sur une oreille musicale exceptionnelle et une compréhension intuitive des équilibres sonores.

Dans l’ouvrage L’Intégrale Beatles – Les Secrets De Leurs Chansons, on retrouve de nombreuses analyses soulignant la contribution décisive de McCartney à l’architecture musicale du groupe. Son approche du contrepoint, son usage subtil des modulations et son art de l’arrangement vocal en font un musicien complet, bien loin de l’amateurisme dénoncé par Jones. Il serait plus juste de dire que McCartney incarne une forme de génie populaire, instinctif, qui s’oppose à l’érudition académique des jazzmen.

Ringo Starr et le procès injuste de la virtuosité

Autre cible de Quincy Jones : Ringo Starr, le batteur des Beatles. Le producteur évoquait une séance d’enregistrement laborieuse où Ringo aurait mis trois heures à réussir un passage de quatre mesures. Pourtant, cette anecdote doit être contextualisée. Ringo, loin d’être un virtuose à la Buddy Rich, n’en demeure pas moins un batteur d’une redoutable efficacité. Son jeu simple mais inventif, son sens du groove et de la dynamique ont façonné le son des Beatles. John Lennon disait de lui : « Il a le meilleur timing du monde. »

McCartney, dans sa réponse à Jones, va jusqu’à retourner l’attaque : « C’est comme si Buddy Rich disait que Ringo ne savait pas jouer. Mais venant de notre univers, Buddy Rich, c’est du pipeau. » Cette phrase, au-delà de la provocation, illustre parfaitement le choc de deux cultures : la démonstration technique contre l’émotion brute, la performance contre l’invention.

La réconciliation par l’humour et le respect

Malgré la rudesse initiale des propos de Quincy Jones, l’échange entre les deux légendes s’est finalement soldé par une réconciliation empreinte d’humour. Jones a rapidement appelé McCartney pour lui assurer qu’il n’avait jamais eu l’intention de le blesser, affirmant même ne pas se souvenir de ses propres déclarations. McCartney, fidèle à son tempérament affable, a choisi de tourner l’affaire en dérision, tout en réaffirmant son estime pour Jones.

Ce geste d’apaisement rappelle combien le respect entre musiciens transcende parfois les désaccords esthétiques. D’ailleurs, à la mort de Quincy Jones en 2024, Paul McCartney fut l’un des premiers à saluer sa mémoire avec émotion, parlant d’un homme « au talent suprême », et rappelant leur longue amitié. Preuve que, malgré les divergences, les ponts entre jazz et rock ne sont jamais totalement rompus.

Deux visions de la musique, un même amour de l’art

Au fond, cette passe d’armes verbale révèle bien plus qu’une simple querelle d’ego. Elle illustre deux conceptions de la musique, deux approches de la création. L’une, savante, exigeante, soucieuse de perfection technique. L’autre, instinctive, fondée sur l’énergie, l’expérimentation, le rapport immédiat au public. Les Beatles n’ont jamais prétendu être des virtuoses. Mais ils ont su, par la force de leur créativité, réinventer les codes, repousser les frontières, bouleverser la musique populaire.

Quincy Jones, malgré ses critiques, ne pouvait ignorer l’impact planétaire du quatuor de Liverpool. Et Paul McCartney, en dépit de son apparente légèreté, a toujours témoigné d’un profond respect pour les grandes figures du jazz. Leur dialogue, même conflictuel, participe d’une histoire musicale commune, riche, contrastée, et terriblement humaine.

Le débat est donc loin d’être clos. Mais il est rassurant de constater que, même dans l’arène impitoyable de l’opinion publique, deux géants peuvent encore se tendre la main. Et que la musique, en dépit des querelles de chapelle, reste un langage universel, capable d’unir ce que les styles opposent.