Lorsque The Beatles sortent leur White Album en novembre 1968, ils offrent au monde un double-album aussi éclaté que foisonnant, une fresque musicale où se côtoient expérimentations sonores, hommages aux racines du rock et incursions psychédéliques. Parmi ces perles aux multiples facettes, Happiness Is A Warm Gun se distingue comme l’un des morceaux les plus captivants et complexes jamais composés par John Lennon.
Sommaire
- Une chanson en plusieurs mouvements
- L’origine d’un titre controversé
- Des paroles sous acide
- Une alchimie Beatlesienne sous tension
- Un morceau culte et une énigme musicale
Une chanson en plusieurs mouvements
Dès les premières mesures, Happiness Is A Warm Gun s’impose comme un OVNI. Construit en quatre parties distinctes, ce titre est un assemblage de fragments musicaux disparates que Lennon a savamment cousus ensemble. Une première section hypnotique et sibylline, un intermède halluciné aux accents bluesy, un passage fiévreux où Lennon scande « Mother Superior jump the gun » et enfin, un final enlevé, quasi doo-wop, qui martèle son titre énigmatique. La construction, changeante et imprévisible, en fait une sorte de mini-symphonie pop compressée en 2 minutes 43.
L’enregistrement, dirigé par le producteur Chris Thomas et l’ingénieur du son Ken Scott, a nécessité pas moins de 95 prises étalées sur trois jours, preuve de la complexité du morceau et du perfectionnisme des Beatles en studio.
L’origine d’un titre controversé
Le titre Happiness Is A Warm Gun est issu d’une publication improbable : un magazine américain spécialisé dans les armes à feu, The American Rifleman, dont un numéro de mai 1968 arborait un article intitulé Happiness Is A Warm Gun. John Lennon, interpellé par cette déclaration paradoxale, y voit une provocation ironique :
« George Martin m’a montré la couverture d’un magazine qui disait ‘Happiness is a warm gun’. J’ai trouvé ça à la fois fantastique et complètement fou. Un pistolet chaud signifie que vous venez de tirer sur quelque chose. » – John Lennon (Anthology)
Le contraste entre la promesse du bonheur et la froideur létale d’une arme chargée fascine Lennon, qui s’empare du concept pour en faire une chanson aussi cryptique que brûlante d’intensité.
Des paroles sous acide
L’écriture de la chanson puise dans un cocktail de références à la fois absurdes et viscérales. Plusieurs vers sont le fruit d’un trip au LSD partagé par Lennon, le publiciste d’Apple Derek Taylor, Neil Aspinall et Pete Shotton. La première ligne, « She’s not a girl who misses much », est une expression typiquement liverpuldienne, tandis que « the touch of the velvet hand » fait référence à un fétichiste croisé par Taylor sur l’île de Man, amateur de gants en peau de taupe pour des raisons… sensuelles.
La ligne « I need a fix ’cause I’m going down » constitue l’une des allusions les plus directes de Lennon à l’héroïne, bien qu’il ait toujours nié qu’il s’agissait d’une référence à la drogue :
« Encore une chanson qui a été bannie à la radio. Ils disaient qu’elle parlait de drogue, alors que la chanson venait d’un magazine sur les armes. C’était tellement absurde que j’en ai fait une chanson. Mais il n’était pas question d’héroïne. » – John Lennon (Anthology)
La section « Mother Superior jump the gun » est tout aussi intrigante. Mother Superior était un surnom que Lennon donnait à Yoko Ono, et le jump the gun (brûler les étapes) peut être interprété comme une allusion à leur relation fusionnelle et charnelle, qui allait bientôt bouleverser l’équilibre du groupe.
Une alchimie Beatlesienne sous tension
Si Lennon en est l’architecte principal, Happiness Is A Warm Gun ne serait pas ce qu’elle est sans la performance magistrale des Beatles. Paul McCartney y livre une ligne de basse sinueuse et hypnotique, Ringo Starr démontre toute sa finesse rythmique en jonglant entre différentes signatures temporelles, et George Harrison, fidèle à son goût pour les textures électriques abrasives, déploie un solo de guitare fuzz tranchant.
Les voix sont un autre élément-clé de la réussite du morceau. Lennon chante avec une intensité brûlante, porté par des harmonies spectrales de McCartney et Harrison qui ajoutent une profondeur quasi mystique à l’ensemble.
Un morceau culte et une énigme musicale
Avec ses changements abrupts de rythme et d’atmosphère, Happiness Is A Warm Gun est une pièce fascinante qui défie les conventions de la pop. Son évolution fulgurante et sa richesse thématique en font un incontournable du White Album, et l’un des morceaux les plus passionnants de l’œuvre des Beatles.
Au fil des décennies, ce titre est devenu un symbole du génie créatif de Lennon et du foisonnement musical de la fin des années 60. Loin d’être un simple collage psychédélique, il témoigne d’une ambition artistique sans limites et de l’insatiable soif d’expérimentation qui animait encore les Beatles, malgré les tensions croissantes au sein du groupe.
En somme, Happiness Is A Warm Gun est une énigme musicale qui continue de fasciner. Un puzzle de sonorités, d’images et de sous-entendus, où le talent des Beatles brille d’une lumière trouble et incandescente.