Sorti en 1979, Back To The Egg marque le dernier album studio de Wings. Paul McCartney renouvelle sa formation et s’inspire du punk et de la new wave pour un son plus brut. L’album, enregistré dans des lieux variés, comprend des morceaux énergiques comme Old Siam, Sir et Spin It On, ainsi que Rockestra Theme, joué par un supergroupe incluant Pete Townshend et John Bonham. Mal reçu à sa sortie, il est aujourd’hui réévalué comme une tentative audacieuse de réinvention musicale avant la dissolution de Wings.
Lorsque Paul McCartney publie Back To The Egg en juin 1979, l’album s’annonce comme un tournant aussi bien dans la discographie de Wings que dans la carrière de l’ancien Beatle. Après le succès mitigé de London Town (1978) et le départ de deux membres clés (Jimmy McCulloch et Joe English), McCartney recrute de nouveaux musiciens dans l’espoir d’insuffler une énergie inédite à son groupe, tout en étant inspiré par le vent frais du punk et de la new wave, mouvements en pleine explosion à la fin des années 1970. Ce disque, le septième et dernier véritable album studio de Wings, se veut donc un retour à des sonorités plus brutes, plus rock. Néanmoins, Back To The Egg connaîtra un accueil critique particulièrement difficile, tandis que son parcours commercial laissera le sentiment d’un rendez-vous manqué. Pourtant, à la lumière des années passées, il se dégage de ce projet une authenticité et une spontanéité rares, qu’il convient de remettre en perspective pour mieux saisir sa place dans l’histoire du rock et dans l’héritage post-Beatles de Paul McCartney.
Sommaire
- Une nouvelle formation pour une nouvelle direction
- L’idée du retour aux sources
- Multiplicité des lieux d’enregistrement
- Spirit of Ranachan Studio
- Lympne Castle
- EMI Studios
- Replica Studio
- Lympne Castle
- EMI Studios
- Replica Studio
- De la pop au punk : la variété des morceaux
- Un début intrigant
- La fougue rock
- La touche Denny Laine
- Le single rock
- La ballade soul-pop
- Le grand rassemblement
- Les mini-suites
- La touche finale
- La session Rockestra : un moment de gloire éphémère
- Un album très attendu, des singles contrastés
- Promotion et réception critique
- Les vidéos promotionnelles et le “Back To The Egg TV special”
- Le dernier tour de piste de Wings
- Une relecture a posteriori
- Héritage et rééditions
- Un testament pour Wings
- Un album à redécouvrir
Une nouvelle formation pour une nouvelle direction
à l’origine, Wings est né de la volonté de Paul McCartney de former un vrai groupe, distinct de l’aura fabuleuse des Beatles. De 1971 à la fin des années 1970, plusieurs line-up se succèdent. Vers 1977-1978, Wings compte cinq membres stables : Paul, sa compagne Linda (claviers et chœurs), Denny Laine (guitare et chant), Jimmy McCulloch (guitare) et Joe English (batterie). La genèse de l’album London Town se révèle compliquée : Linda est enceinte, McCulloch et English quittent tour à tour la formation, et London Town sort finalement en mars 1978, avec des critiques mitigées et un succès moindre que les précédents disques de Wings.
Après ce coup de frein, McCartney n’entend pas abandonner l’aventure. Il désire transformer Wings pour donner plus d’allant aux morceaux, retrouver une énergie live et, surtout, entamer une nouvelle tournée mondiale. à l’instigation de Denny Laine, deux musiciens rejoignent le groupe : le batteur Steve Holley, qui avait côtoyé Laine dans un village voisin, et le guitariste Laurence Juber, repéré lors d’une collaboration télévisée dans The David Essex Show. Cette sixième configuration de Wings (et, de fait, son ultime line-up effectif) se compose alors de :
- Paul McCartney : chant, basse, guitares, claviers
- Linda McCartney : chant, claviers
- Denny Laine : chant, guitares
- Laurence Juber : guitare principale
- Steve Holley : batterie, percussions
Afin de marquer le renouveau musical, McCartney convie également Chris Thomas comme coproducteur. Thomas n’est pas inconnu du grand public : il a déjà travaillé avec les Sex Pistols, The Pretenders et, plus tôt dans sa carrière, participé à certaines sessions des Beatles ou de Pink Floyd. Cette touche plus “punk/new wave” est censée apporter un son à la fois plus rugueux et plus actuel à la musique de Wings, en rupture avec le côté parfois trop lisse que l’on reprochait à London Town.
L’idée du retour aux sources
Le titre de l’album, Back To The Egg, incarne la volonté de “repartir de zéro”. Selon Paul McCartney, «c’était une sorte de retour au commencement. Le titre résumait bien l’idée de revenir à la case départ.» L’album devait symboliquement évoquer un groupe qui se prépare à reprendre la route, comme si l’on brisait la coquille protectrice pour se confronter aux réalités du live et de la scène. Durant la première phase de préparation, McCartney et les siens réfléchissent même à un fil conducteur plus ambitieux : ils imaginent une histoire sonore autour d’un groupe en mouvement, traversant des lieux différents pour rejoindre un concert. L’album aurait alors comporté de multiples transitions qui raconteraient ce voyage.
Linda McCartney résumait cette idée : «Cela a commencé comme un album-concept. Il y avait ce thème du groupe qui se rend au concert, partant en van sous la pluie, mais au final, cela s’est simplement transformé en un ensemble de chansons.» Malgré la dilution de ce concept au fil des sessions et des remaniements ultérieurs, on retrouve quelques bribes de cette narration, notamment dans les pistes introductives, «Reception» et «Getting Closer», où l’on a l’impression d’entendre quelqu’un chercher une station de radio dans sa voiture, ou encore dans «We’re Open Tonight», qui rappelle l’ouverture imminente d’un spectacle.
Multiplicité des lieux d’enregistrement
Contrairement à l’album London Town, principalement conçu entre Londres et un yacht dans les îles Vierges, Back To The Egg se caractérise par des sessions multiples, réparties sur plusieurs endroits :
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Spirit of Ranachan Studio
(Campbeltown, écosse), sur la ferme des McCartney
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Lympne Castle
(Kent, Angleterre)
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EMI Studios
(Abbey Road, Londres)
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Replica Studio
(sous-sol des bureaux MPL à Soho, Londres)
Linda venant d’accoucher de James McCartney durant les sessions de London Town, le couple ne souhaite plus partir enregistrer à l’autre bout du monde. L’écosse, où Paul possède une ferme, devient donc le premier site d’enregistrement. En juin-juillet 1978, Wings investit un studio mobile (prêté par RAK) dans une grange aménagée : c’est la Spirit of Ranachan Studio. Dans cette ambiance rurale, le groupe enregistre les bases de plusieurs titres phares, dont «Arrow Through Me», «Again And Again And Again» (signé Denny Laine), «To You», «Winter Rose», «Old Siam, Sir» ou encore «Spin It On».
Cette première session est particulièrement intense. McCartney, toujours soucieux de capter une atmosphère plus brute, veut que la plupart des prises soient jouées “live” en studio, c’est-à-dire avec l’ensemble des musiciens jouant en même temps. Laurence Juber insiste d’ailleurs sur le fait que beaucoup de morceaux ont été enregistrés en peu de prises, dans un esprit “garage band” cher à McCartney, déterminé à retrouver l’énergie des débuts.
Après l’écosse, les McCartney prennent une pause estivale, puis Wings se rend en septembre 1978 à
Lympne Castle
, un château médiéval situé dans le Kent. Du 11 au 29 septembre, le studio mobile RAK est de nouveau utilisé pour poser d’autres titres, dont «We’re Open Tonight», «Reception», «After The Ball», «Million Miles» et une version plus aboutie de «Love Awake». L’endroit est insolite : le batteur Steve Holley installe son kit dans la vaste cheminée du grand hall, tandis que Paul et Laurence enregistrent certaines parties acoustiques dans un escalier en colimaçon. Les propriétaires du château, Harold et Dierdre Margary, prêtent leur voix à des lectures d’extraits littéraires, destinées à être intégrées dans «Reception» et «The Broadcast». McCartney racontera plus tard qu’il aime sortir des sentiers battus en matière d’acoustique : «Nous aimons enregistrer dans des endroits inhabituels, parce que cela apporte une couleur plus fraîche et plus lumineuse aux morceaux.»
à l’automne 1978, l’enregistrement se déplace vers un lieu mythique :
EMI Studios
, plus connu sous le nom d’Abbey Road. Là, le 3 octobre, McCartney donne vie à un projet plus ambitieux : le «Rockestra», un ensemble de musiciens célèbres réunis pour jouer deux morceaux instrumentaux, «Rockestra Theme» et «So Glad To See You Here». Parmi les invités de marque figurent Pete Townshend (The Who), David Gilmour (Pink Floyd), John Bonham et John Paul Jones (Led Zeppelin), Ronnie Lane (The Faces), Hank Marvin (The Shadows), et encore plusieurs autres grands noms. Keith Moon était convié avant son décès prématuré, tandis qu’Eric Clapton ou Jeff Beck ne viendront finalement pas. Les participants qui répondent présents sont filmés, et l’on montera plus tard un documentaire de 40 minutes, baptisé Rockestra, constitué de ces images. McCartney se souviendra : «C’est incroyable de voir à quel point ils ont joué de manière serrée. Quand vous mettez 14 musiciens rock ensemble, on s’attend à un son plus brouillon. Mais ils étaient d’une précision redoutable.»
Enfin, une fois Abbey Road indisponible (le studio 2 étant requis par d’autres artistes), Paul se montre impatient et fait construire un espace calqué sur la régie d’Abbey Road dans le sous-sol des bureaux MPL à Soho. C’est le
Replica Studio
, actif de décembre 1978 à février 1979. Là, Wings peaufine certains arrangements de Back To The Egg, mais enregistre aussi «Goodnight Tonight» et sa face B «Daytime Nighttime Suffering», deux morceaux non destinés à l’album mais proposés en single autonome en mars 1979. à la fin de l’hiver 1979, Wings revient une ultime fois à Abbey Road pour finaliser l’album, ajoutant quelques overdubs et confiant à la Black Dyke Mills Band le soin d’enregistrer des cuivres sur la section «Love Awake».
De la pop au punk : la variété des morceaux
Malgré l’idée d’un album-concept autour d’un groupe en route pour un concert, Back To The Egg se présente comme un assemblage de chansons variées. Certaines sont signées exclusivement par Paul, d’autres marquent une collaboration plus discrète avec Denny Laine, Linda ou encore Steve Holley. Voici un panorama de l’ambiance musicale :
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Un début intrigant
: «Reception» installe un décor sonore imitant un changement de stations radio, comme si l’auditeur entrait dans l’album depuis une voiture en route vers un concert. Des voix parlées surgissent, dont celle de Dierdre Margary lisant «The Poodle and the Pug». L’idée est de donner une unité conceptuelle au projet, tout en créant une curiosité immédiate.
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La fougue rock
: «Getting Closer» et «Spin It On» affichent la volonté de McCartney de se rapprocher d’un style plus direct, à la frontière de la pop et de la new wave. «Spin It On» se distingue même par un tempo rapide, rarement pratiqué par Wings jusqu’alors. La production plus rugueuse suggère l’influence du punk, même si le résultat reste bien plus poli que les formations de l’époque telles que The Clash ou Sex Pistols.
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La touche Denny Laine
: «Again And Again And Again» est la seule chanson entièrement créditée à Laine sur l’album. Les fans y reconnaissent sa fibre mélodique, subtilement mêlée aux guitares. Le titre navigue entre un rock musclé et un élan pop, reflétant le rôle important que Laine avait joué sur London Town.
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Le single rock
: «Old Siam, Sir» constitue l’un des extraits phares. Basé sur un riff agressif et des claviers accrocheurs (mélangeant l’apport de Linda et une contribution de Holley pour certaines parties), le morceau fait écho à l’approche plus punk voulue par McCartney. Pourtant, malgré un solide potentiel rock, il ne brille pas particulièrement dans les charts britanniques (numéro 35).
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La ballade soul-pop
: «Arrow Through Me» tranche avec le reste par son ambiance plus douce, quasi R&B, reposant sur un piano Fender Rhodes et des touches de cuivres. Certains critiques y voient une parenté avec le style de Stevie Wonder ou la “techno-pop” naissante. C’est l’une des pièces qui rappellent la versatilité mélodique de McCartney.
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Le grand rassemblement
: «Rockestra Theme» et «So Glad To See You Here» sont interprétées avec la fameuse Rockestra. Les guitares de Pete Townshend, David Gilmour, Hank Marvin, la basse supplémentaire de John Paul Jones ou encore la batterie de John Bonham créent un mur sonore impressionnant. McCartney exprime alors son désir de fédérer d’importants musiciens autour d’un simple instrumental rock, ponctué d’une réplique humoristique : «Why haven’t I had any dinner?»
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Les mini-suites
: l’album comprend aussi deux collages de morceaux plus courts : «After The Ball/Million Miles» et «Winter Rose/Love Awake». McCartney aime parfois réunir deux idées musicales distinctes en un seul numéro, afin de renforcer la dynamique narrative. «After The Ball» adopte des accents gospel, tandis que «Million Miles» bascule dans un univers plus expérimental (le tout soutenu par un concertina). Même procédé pour «Winter Rose», introspectif et épuré, menant à «Love Awake», plus radieuse et enrichie par les cuivres de la Black Dyke Mills Band.
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La touche finale
: «The Broadcast», un autre instrumental ponctué de voix parlées, reboucle avec l’idée de l’ouverture radio de «Reception». Back To The Egg s’achève sur «Baby’s Request», petite ballade jazzy que McCartney avait initialement pensée pour le groupe vocal américain The Mills Brothers. Finalement, Paul l’enregistre seul, jugeant qu’elle s’intègre bien comme conclusion (douce) de l’album.
La session Rockestra : un moment de gloire éphémère
Le 3 octobre 1978, au studio d’Abbey Road, se déroule l’une des journées les plus mémorables de la création de Back To The Egg. Paul McCartney convie une pléiade de stars du rock pour former un supergroupe, baptisé Rockestra, et enregistrer deux pistes : «Rockestra Theme» et «So Glad To See You Here». La liste des invités est impressionnante :
- Pete Townshend (The Who)
- David Gilmour (Pink Floyd)
- Hank Marvin (The Shadows)
- John Paul Jones (Led Zeppelin)
- John Bonham (Led Zeppelin)
- Ronnie Lane (The Faces)
- Kenney Jones (The Faces, futur batteur des Who)
- Bruce Thomas (Elvis Costello & The Attractions)
Sans oublier le quatuor de cuivres qui accompagna Wings lors de la tournée 1975-1976 : Howie Casey, Tony Dorsey, Thaddeus Richard et Steve Howard. Certains absents de marque, comme Jeff Beck ou Eric Clapton, ne viendront pas, et Keith Moon aurait dû participer mais est mort peu de temps avant la session.
Filmé par Barry Chattington, cet événement génère 80 000 pieds de pellicule. Un documentaire de 40 minutes sera ensuite monté, sobrement intitulé Rockestra. Selon McCartney, ce fut un défi technique : une soixantaine de micros, deux consoles de mixage et un studio prêt à accueillir une quinzaine de musiciens simultanément. «C’est fou à quel point ils ont joué en cohésion dès le départ», racontera-t-il. Ce supergroupe éphémère donna au disque un atout d’image fort : un jam band de rêve qui, s’il n’a pas modifié l’accueil critique, a indéniablement marqué la mémoire de nombreux fans. Ironiquement, «Rockestra Theme» remportera un Grammy Award de la “Meilleure performance rock instrumentale” en 1980, ce qui constituera l’un des rares honneurs publics reçus par Back To The Egg.
Un album très attendu, des singles contrastés
Conscient du potentiel de l’album, Paul McCartney décide de précéder sa sortie par un single “hors album” : «Goodnight Tonight» (avec «Daytime Nighttime Suffering» en face B), paru en mars 1979. Enregistrée partiellement lors des sessions de London Town, cette chanson disco-pop obtient un succès considérable, se classant dans le top 5 des charts aux états-Unis et devenant l’un des plus gros tubes de Wings de l’année. De quoi entretenir l’espoir d’un accueil triomphal pour Back To The Egg. Pourtant, «Goodnight Tonight» ne figure pas sur l’album (sauf dans les rééditions CD ultérieures), car McCartney préfère en faire un bonus “hors concept”, renforçant l’idée d’un groupe capable de toucher à tous les genres.
Le premier single officiel extrait de l’album diffère selon les territoires :
- Au Royaume-Uni, c’est «Old Siam, Sir», sorti en juin 1979.
- Aux états-Unis, la priorité est donnée à «Getting Closer», plus pop-rock, soutenue par «Spin It On» en face B.
Ni l’un ni l’autre n’atteindra la consécration espérée. «Old Siam, Sir» stagne à la 35e place des charts britanniques. «Getting Closer» monte jusqu’à la 20e place du Billboard Hot 100 aux états-Unis. Certes, ce ne sont pas des échecs absolus, mais ces classements restent en deçà des standards de Wings. D’autres singles suivront (notamment «Arrow Through Me» aux états-Unis et «Getting Closer/Baby’s Request» en double face A au Royaume-Uni), sans parvenir à générer un énorme engouement.
Back To The Egg sort finalement le 8 juin 1979 au Royaume-Uni (le 24 mai aux états-Unis, selon certaines sources, ou le 11 juin selon d’autres), sur Parlophone (EMI) pour le marché britannique et sur Columbia Records pour l’Amérique du Nord. Le choix de Columbia résulte d’un contrat financier colossal : McCartney devient alors l’un des artistes les mieux payés au monde, la compagnie espérant que chaque nouveau disque explosera les ventes. De plus, Columbia permet à McCartney de racheter les droits d’exploitation de divers catalogues musicaux (dont certains œuvres de Frank Loesser), étoffant son empire éditorial déjà florissant.
Promotion et réception critique
Pour lancer l’album, McCartney voit grand : le 11 juin 1979, il organise une conférence de presse à Abbey Road, décorant le Studio Two comme une immense poêle à frire. Les murs sont recouverts de rideaux sombres, tandis que des parasols jaunes représentent des jaunes d’œufs sur les tables. On y diffuse l’album et un extrait du film Rockestra. L’événement suscite un certain buzz médiatique, mais ne parviendra pas à inverser la tendance d’une critique majoritairement hostile.
Le magazine Rolling Stone, par la plume de Timothy White, assène un jugement cinglant, parlant de «the sorriest grab bag of dreck in recent memory» (“le plus triste ramassis de débris dont on se souvienne récemment”). White accuse McCartney de laisser ses chansons dans un état inachevé. Le Melody Maker n’est pas plus tendre, évoquant un album sans réel fil directeur. Les éloges existent néanmoins : par exemple, Billboard le distingue en “Spotlight” (“produit phare de la semaine”), soulignant que si l’album ne contient pas de titres du calibre des classiques de McCartney, il propose malgré tout une production intéressante et variée. Sur le plan commercial, Back To The Egg ne parvient pas à dépasser la 6e place au Royaume-Uni et la 8e place aux états-Unis (Billboard). Si vendre un million d’exemplaires aux états-Unis constitue un succès incontestable pour beaucoup de groupes, cela ne correspond pas aux attentes placées en Paul McCartney, surtout au vu du contrat extrêmement avantageux signé avec Columbia Records.
Cette déception nourrit quelques tensions. Selon Paul, la maison de disques aurait produit trop d’exemplaires de l’album en anticipant un succès gigantesque, se retrouvant avec des stocks invendus. Du point de vue de Columbia, la responsabilité reposerait sur l’incapacité de McCartney à proposer des morceaux de la trempe des grands hits de Wings. Une période de dissensions réciproques s’installe, qui ne s’apaisera réellement qu’à l’expiration du contrat en 1985.
Les vidéos promotionnelles et le “Back To The Egg TV special”
Pour compenser l’absence de tournée immédiate (Wings ne se lancera sur les routes qu’en fin d’année 1979), McCartney commande à la société Keef & Co la réalisation de clips. Durant plusieurs jours (du 4 au 13 juin 1979), le groupe tourne en divers endroits : dans la grande salle de Lympne Castle, sur un aérodrome privé à Lympne, sur la plage de Camber Sands dans le Sussex, et dans les studios londoniens de Keef & Co. Les chansons mises en images sont «Getting Closer», «Old Siam, Sir», «Winter Rose/Love Awake», «Arrow Through Me», «Spin It On», etc. Ce montage vidéo global forme un programme d’environ 30 minutes, diffusé à la télévision américaine fin 1979, puis au Royaume-Uni sur la BBC en juin 1981. L’idée est de permettre aux fans de découvrir les morceaux sans attendre une grande tournée promotionnelle.
Le dernier tour de piste de Wings
En novembre et décembre 1979, Wings entreprend enfin une mini-tournée au Royaume-Uni, privilégiant des théâtres plutôt que des stades. Sur scène, le groupe interprète plusieurs titres de Back To The Egg, dont «Getting Closer», «Again And Again And Again», «Old Siam, Sir», «Spin It On» et «Arrow Through Me». Les ventes de billets sont satisfaisantes, l’ambiance se veut plus intime, et McCartney espère rallumer la flamme avant d’étendre la tournée à l’échelle mondiale en 1980.
Le 17 décembre 1979, Wings conclut sa série de concerts britanniques à Glasgow. Puis, le 29 décembre, Paul et sa formation se produisent au Hammersmith Odeon de Londres pour un événement de charité, “Concerts For The People Of Kampuchea”, à l’initiative de Kurt Waldheim (Secrétaire général de l’ONU). Wings partage l’affiche avec des groupes prestigieux comme The Who, Queen ou The Clash. Au cours de cette soirée, un moment fort est la version live de «Rockestra Theme» rassemblant plusieurs musiciens de l’enregistrement originel, dont John Bonham et Pete Townshend. Ce show sera gravé dans un double album caritatif, avec notamment des versions live de «Got To Get You Into My Life», «Every Night», «Coming Up», «Lucille» et «Let It Be».
Hélas, l’année 1980 débute mal. En janvier, Wings se rend au Japon pour entamer une tournée mondiale ; Paul McCartney est arrêté à l’aéroport de Tokyo pour détention de marijuana. Il passe neuf jours en prison, et toute la tournée est annulée. Cet épisode jette un froid et accentue l’instabilité autour du groupe. Denny Laine finira par quitter Wings en 1981. Back To The Egg demeure dès lors l’ultime témoignage studio complet de la formation.
Une relecture a posteriori
Si la presse fut sévère en 1979, certains critiques et historiens du rock nuancent le jugement avec le recul. Certes, Back To The Egg souffre d’une forme de dispersion : le concept initial reste trop flou pour unifier réellement les morceaux, et les tentatives de McCartney d’embrasser la new wave ou le punk ne rivalisent pas avec la radicalité des formations de l’époque. Toutefois, ce disque recèle de beaux moments d’inspiration, qu’il s’agisse d’une ballade soyeuse («Arrow Through Me»), d’un rock énergique («Old Siam, Sir») ou d’un patchwork imaginatif («After The Ball/Million Miles», «Winter Rose/Love Awake»).
La présence d’un collectif d’invités prestigieux sur «Rockestra Theme» apporte à l’album un souffle hors norme. Bien que l’idée puisse sembler un effet d’annonce, l’osmose musicale est au rendez-vous et la piste décroche même un Grammy. Le sentiment de se trouver face à un “work in progress” est tenace : McCartney a empilé beaucoup d’idées, parfois trop, pour un disque qui demeure inégal mais jamais dénué d’intérêt. La production de Chris Thomas, par ailleurs, apporte une certaine cohérence à l’ensemble, si l’on excepte l’éclatement stylistique voulu par Paul.
Commercialement, Back To The Egg ne s’est pas hissé à la hauteur de ses prédécesseurs. Le succès n’a pas été minime (plus d’un million d’exemplaires vendus aux états-Unis, classé numéro 8 au Billboard, numéro 6 au Royaume-Uni), mais reste inférieur à ce que Wings avait connu avec Band On The Run (1973), Venus And Mars (1975) ou même Wings At The Speed Of Sound (1976). En outre, l’accord pharaonique conclu avec Columbia Records a nourri l’idée qu’un échec relatif était en réalité un gigantesque flop. Paul McCartney lui-même dira : «Pour n’importe quel autre groupe, vendre un million d’albums serait un énorme succès. Mais dans notre cas, les attentes sont plus élevées.»
Héritage et rééditions
Après la dissolution effective de Wings en 1981, Paul McCartney poursuit une carrière solo prolifique, explorant des styles variés dans les années 1980. Pendant longtemps, Back To The Egg est resté un album un peu boudé par la critique et sous-estimé par une partie du grand public. Mais les fans de Wings continuent d’y voir un visage plus audacieux de McCartney, entre l’écho de la new wave et la volonté de ressusciter l’esprit rock des débuts.
Sur le plan discographique, Back To The Egg est réédité en 1989 (première version CD), accompagné de trois plages bonus : «Daytime Nighttime Suffering», «Wonderful Christmastime» et «Rudolph The Red-Nosed Reggae». En 1993, dans le cadre de la série The Paul McCartney Collection, l’album ressort dans une version remasterisée, conservant les mêmes bonus. Puis en 2007, il fait son apparition sur iTunes, enrichi d’un remix long de «Goodnight Tonight». Depuis, les fans attendent une réédition “Archive Collection” dans la lignée d’autres opus de McCartney, même si celle-ci n’a pas encore vu officiellement le jour au moment où l’on évoque ces faits.
Un testament pour Wings
Au-delà de son statut d’album mal-aimé, Back To The Egg incarne le chant du cygne pour Wings, ce groupe qui avait permis à Paul McCartney de tourner la page Beatles tout en se frottant, tout au long des années 1970, aux tendances musicales de l’époque. Les intentions initiales — un retour à l’énergie brute, la préparation d’une vaste tournée et la collaboration avec des musiciens vedettes — témoignent de l’ambition de McCartney de renouveler sans cesse sa création. L’échec relatif du disque s’explique autant par l’évolution du goût du public (de plus en plus tourné vers le disco, le punk, la new wave sans concession) que par l’immense attente placée sur l’ancien Beatle.
C’est un paradoxe : Back To The Egg est à la fois trop classique pour les fans de new wave, trop punk pour les fans de la pop soignée de McCartney, trop éclectique pour se construire une identité solide. La pochette, signée Hipgnosis, où l’on voit Wings dans une pièce, contemplant la Terre à travers une trappe comme si elle flottait dans l’espace, symbolise néanmoins un geste artistique fort : un groupe qui se veut uni autour d’un nouveau départ, un “œuf” protecteur — mais un départ qui se heurtera à la réalité du marché musical et aux aléas de la vie (notamment l’arrestation de Paul au Japon).
Le virage amorcé par Back To The Egg aurait pu se confirmer si Wings avait perduré. Malheureusement, l’aventure se fracasse sur le scandale tokyoïte, puis les dissensions internes. Linda, de son côté, continue d’accompagner Paul dans ses projets, Denny Laine quitte le navire, et Laurence Juber ou Steve Holley entament leurs propres carrières. Lorsqu’on écoute aujourd’hui les morceaux de Back To The Egg, on ressent clairement l’envie de bousculer la routine : jouer plus fort, tester des lieux insolites, ajouter des passages parlés, s’entourer d’une “dream team” sur un titre instrumental…
Un album à redécouvrir
Avec le recul, il n’est pas rare que des fans de Paul McCartney ou de Wings reconsidèrent Back To The Egg en y voyant une audace sous-estimée. Des titres comme «Spin It On» ou «Old Siam, Sir» révèlent une vigueur quasi punk, «Arrow Through Me» déploie une sophistication pop-soul, et «Rockestra Theme» reste une prouesse collective unique dans l’histoire du rock de la fin des années 1970. Par ailleurs, la tendance à inclure des mini-suites comme «After The Ball/Million Miles» et «Winter Rose/Love Awake» rappelle l’approche plus expérimentale de McCartney lorsqu’il mêlait plusieurs idées dans un même morceau (comme il le faisait parfois chez les Beatles, sur Abbey Road par exemple).
Enfin, ce disque recèle quelques traces de l’humour et de l’insouciance de Paul, notamment dans l’outro “Why haven’t I had any dinner?” sur «Rockestra Theme» ou dans la légèreté d’»Again And Again And Again», comme si le groupe s’amusait d’abord pour lui-même en studio, sans redouter le regard des critiques. à ce titre, Back To The Egg est sans doute l’un des albums de Wings qui méritent une réévaluation. Les années 1970 s’achèvent avec lui, et la page se tourne, ouvrant la voie à la carrière solo de McCartney dans les années 1980, marquée par des collaborations avec Michael Jackson ou Stevie Wonder, et le grand retour sur scène au milieu de la décennie.
Aujourd’hui, en écoutant Back To The Egg, on perçoit l’effort sincère de Paul McCartney pour réinventer Wings, un groupe qui avait déjà prouvé sa capacité à conquérir les stades (lors de la tournée Wings Over The World en 1975-1976) et à aligner les tubes mondiaux. Le pari était osé : surfer sur le dynamisme de la new wave, embrasser la rugosité du punk, tout en gardant la patte mélodique de McCartney. Le résultat peut paraître inégal, voire incohérent, mais témoigne d’une fougue et d’un désir de surprendre. L’absence de réel tube d’envergure planétaire a pu décevoir ceux qui espéraient un nouveau «Band On The Run».
Mais, comme le dira plus tard Paul, «c’est parfois agréable d’avoir quelques albums qui ne visent pas le sommet des charts. Je ne l’avais pas conçu pour qu’il soit underground, mais c’est sympa qu’il ait cette aura.» Au fond, Back To The Egg constitue un album de transition, un ultime baroud d’honneur de Wings. Dans les sillons, on sent à la fois la virtuosité d’un McCartney et la difficulté à retrouver l’alchimie parfaite. Peut-être que si l’histoire avait pris un autre cours, s’il n’y avait pas eu l’épisode malheureux au Japon et les tensions internes, Wings aurait pu poursuivre la route dessinée par cet album, approfondir le retour à l’énergie brute du rock, et proposer une tournée mondiale d’envergure.
Back To The Egg reste donc un chapitre charnière dans la saga McCartney. Dernier véritable opus de Wings, c’est un disque bourré de contradictions : accueilli fraîchement, mais devenu culte pour une frange de fans ; trop ambitieux et trop pressé à la fois ; contenant des tentatives punk-new wave, mais toujours ancré dans la pop mélodique. Il incarne à merveille la trajectoire d’un artiste qui, après avoir été l’un des quatre Beatles, tente sans relâche de se réinventer et de surprendre, au risque de déplaire ou de dérouter. Et pour celles et ceux qui souhaitent découvrir les nombreuses facettes d’un groupe en quête de renouveau, y compris la folie douce d’une super-session rock avec les meilleurs musiciens britanniques, Back To The Egg mérite amplement une (ré)écoute attentive.