McCartney seul sur “The Road” : quand les Beatles se désunissent

Publié le 26 juin 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1968, Paul McCartney enregistre seul “Why Don’t We Do It In The Road?”, un morceau brut et instinctif, sans Lennon ni Harrison. Ce choix blesse John Lennon, qui s’en plaint après la séparation. McCartney se défend, pointant que Lennon a souvent agi de la même manière. Cette chanson du White Album illustre la rupture grandissante au sein du groupe, entre tensions, incompréhensions et solitude créative. Une œuvre minimaliste mais révélatrice d’un groupe au bord de l’éclatement.


À mesure que les Beatles s’approchaient de la fin, leur collaboration légendaire laissait place à des tensions sourdes, parfois éclatantes. Parmi les nombreux épisodes révélateurs de cette désunion progressive, la chanson “Why Don’t We Do It In The Road?”, extraite du White Album (1968), illustre à merveille la rupture grandissante entre Paul McCartney et John Lennon. Derrière sa légèreté apparente, le titre raconte l’histoire d’un groupe qui ne travaille plus en symbiose, et d’un Lennon blessé de ne pas avoir été invité à participer à un morceau devenu emblématique.

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Une période de métamorphose

Lorsque le White Album voit le jour, les Beatles ne sont déjà plus les « quatre garçons dans le vent » en costard. Ils ont cessé de tourner depuis 1966, se sont éloignés du format traditionnel des concerts, et privilégient désormais les expérimentations en studio. Le style change : les vestes militaires multicolores, les barbes fournies et les idées spirituelles prennent le pas sur la pop joyeuse et unie des débuts.

Mais c’est surtout en interne que la mutation est la plus flagrante. L’esprit collectif des débuts s’érode. Chaque membre enregistre de plus en plus de titres en solo, souvent sans consulter les autres. Le White Album, double LP aux styles éclatés, en est la preuve la plus éclatante. Il marque à la fois une richesse artistique unique et une fragmentation silencieuse.

Un enregistrement en solitaire

C’est dans ce contexte que McCartney compose et enregistre “Why Don’t We Do It In The Road?”. Le morceau, d’une simplicité brute, inspiré d’une scène observée en Inde où deux singes copulaient au milieu d’une route, est enregistré rapidement, presque à la sauvette. Seuls Paul et Ringo Starr y participent. Paul chante, joue du piano, de la basse, et même de la batterie.

Lors d’une interview post-séparation, John Lennon révélera à quel point il s’est senti exclu : « C’était ça, Paul. Il l’a enregistrée tout seul, dans une autre pièce. C’était comme ça à cette époque. On arrivait, et il avait déjà fait le morceau au complet. Il jouait, chantait, faisait les arrangements. Peut-être qu’il ne parvenait pas à rompre avec l’idée des Beatles. Je ne sais pas. J’aimais bien le morceau, mais ça me blessait toujours quand Paul sortait un titre sans nous en parler. »

Paul McCartney répond aux critiques

De son côté, Paul McCartney n’a jamais caché qu’il comprenait mal les reproches de Lennon, estimant qu’il avait lui-même souvent agi de la sorte. Il cite par exemple “Revolution 9” ou “Julia”, deux titres que John a réalisés presque intégralement seul. Paul s’exclame, amer : « Ce n’était pas intentionnel. John et George étaient occupés à finir un autre morceau. Moi et Ringo étions libres, alors j’ai dit : “Allons-y.” Mais lui a fait pareil avec Revolution 9. Personne n’en parle. John est toujours le gentil, et moi, je suis le salaud. C’est ce qui se répète tout le temps. »

Cette remarque acerbe traduit un ressentiment profond : celui d’être constamment vu comme le patron autoritaire du groupe, tandis que Lennon était perçu comme l’artiste pur. Pourtant, McCartney ne faisait, selon lui, que prendre la relève dans une dynamique devenue chaotique, notamment depuis la mort de leur manager Brian Epstein.

Le White Album, laboratoire d’individualités

Le White Album, officiellement intitulé The Beatles, est le reflet exact de cette dynamique. Chaque Beatle y affirme son style, son univers, parfois même son envie de s’émanciper du collectif. On y trouve des titres de McCartney aussi différents que “Helter Skelter” ou “Blackbird”, des expérimentations signées Lennon comme “Revolution 9”, et des compositions de George Harrison parmi les plus inspirées, à commencer par “While My Guitar Gently Weeps”.

Mais ce foisonnement est aussi le symptôme d’un groupe qui travaille de moins en moins ensemble. Les studios d’Abbey Road deviennent des terrains d’expérimentation individuelle, et les sessions se chevauchent sans véritable direction commune. La fracture est bien réelle, et les tensions entre McCartney et Lennon, autrefois complémentaires, deviennent douloureuses.

Une chanson minimaliste, mais révélatrice

Avec ses paroles crues et répétitives, “Why Don’t We Do It In The Road?” détonne dans le répertoire habituel des Beatles. Elle tranche radicalement avec les orchestrations sophistiquées du Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band de l’année précédente. Pourtant, c’est bien cette spontanéité sauvage, cette volonté de revenir aux sources du rock, qui en fait un moment-clé du disque.

Et c’est peut-être là que réside le vrai paradoxe : en voulant fuir les tensions et les lourdeurs du groupe, McCartney compose un morceau instinctif… qui cristallise pourtant les ressentiments de Lennon.

La fin d’un cycle

Trois ans après la sortie du White Album, les Beatles ne sont plus. Lennon, McCartney, Harrison et Starr ont suivi leur propre route. Mais ce qui s’est joué dans les studios en 1968, notamment autour de cette chanson, était déjà le prélude à cette séparation.

Aujourd’hui, “Why Don’t We Do It In The Road?” reste un morceau atypique, mais essentiel pour comprendre la fin des Beatles. Derrière son apparente légèreté se cache une lutte d’égos, une fatigue accumulée, et un groupe qui, tout en créant des chefs-d’œuvre, s’effilochait à vue d’œil.