Double Fantasy : l’album-testament de John Lennon avant la tragédie

Publié le 22 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1980, après cinq ans d’absence, John Lennon revient avec Double Fantasy, un album conçu comme un dialogue musical avec Yoko Ono. Inspiré par une traversée mouvementée vers les Bermudes, il renoue avec l’écriture et enregistre un disque mêlant ballades pop et expérimentations new wave. À sa sortie, l’album reçoit un accueil mitigé, mais son statut change tragiquement après l’assassinat de Lennon le 8 décembre. Double Fantasy devient alors un adieu poignant, marqué par des titres comme Woman et Watching the Wheels, immortalisant l’artiste dans une ultime déclaration d’amour et de sérénité.


Lorsque Double Fantasy paraît en novembre 1980, le public ne le sait pas encore, mais ce sera le dernier album de John Lennon publié de son vivant. Depuis cinq ans, Lennon n’a plus sorti de disque de compositions originales : il s’est retiré pour se consacrer à son fils Sean, né en 1975, tandis que Yoko Ono assure la stabilité financière du foyer. Durant ce long silence, l’ex-Beatle vit comme un père au foyer, ce qu’il qualifie plus tard de « househusband », se consacrant à la cuisine, au pain fait maison, à la contemplation de sa relation amoureuse et familiale.

Sommaire

Le contexte : la « Househusband era » et la réévaluation personnelle

En 1975, Lennon divorce symboliquement de la scène rock pour se rapprocher de la vie domestique. Il interrompt sa carrière musicale après un parcours tumultueux, marqué par la séparation des Beatles, des expérimentations politiques (Some Time in New York City), un « Lost Weekend » fait d’excès à Los Angeles, puis un retour vers la sobriété avec Walls and Bridges (1974) et Rock ‘n’ Roll (1975). À la naissance de Sean, il décide d’être père à temps plein. « J’ai pris une Polaroid de ma première miche de pain », raconte-t-il plus tard avec enthousiasme.

Cette parenthèse, qu’il espère transitoire, se prolonge cependant. Sans contrat de disque depuis la compilation Shaved Fish (1975), libéré de l’obligation de produire des albums, Lennon se sent d’abord soulagé, puis peu à peu envahi par l’ennui. Il enregistre de nombreuses démos sur des cassettes, sans forcément les aboutir.

Un déclic aux Bermudes

La vie semble figée, jusqu’à l’été 1980, où Yoko Ono l’incite à voyager. Lennon opte pour un périple vers les Bermudes à bord d’un voilier, le Megan Jaye. La traversée s’avère périlleuse : frappé par une tempête, le bateau affronte des vagues de 6 mètres, et Lennon doit tenir la barre des heures durant. Etonnamment, il vit cette expérience comme une renaissance :

« J’étais là, accroché à la barre, me faisant constamment recouvrir par l’eau. Je criais des chants de marins, hurlant vers les dieux ! Ça m’a fait sentir vivant, c’était comme un éveil. »

Arrivé aux Bermudes, réénergisé par cette aventure, il compose ou retravaille plusieurs ébauches. Dans un night-club local, il entend « Rock Lobster » des B-52’s et fait le rapprochement avec l’univers sonore de Yoko Ono, ce qui le conforte dans l’idée de produire un album avec elle. Sur place, il découvre également une fleur baptisée Double Fantasy, dont le nom lui semble parfait pour symboliser cette nouvelle étape.

La genèse de l’album : une œuvre à deux voix

Rentré à New York, Lennon contacte le producteur Jack Douglas. Il veut enregistrer rapidement avec une équipe de musiciens chevronnés : Tony Levin (basse), Earl Slick et Hugh McCracken (guitares), Andy Newmark (batterie), etc. Les répétitions débutent début août 1980 au Dakota Building, où Lennon réside. Puis, à partir du 6 août, les sessions se déroulent au Hit Factory.

Lennon et Ono conçoivent l’album comme un dialogue amoureux : une chanson de Lennon suivie d’une chanson d’Ono, évoquant leur union, leur famille, leur renaissance. Yoko Ono, de son côté, apporte des pièces plus avant-gardistes, inspirées par la vague new wave (The B-52’s, Talking Heads) qu’elle perçoit comme proche de son travail expérimental des années 1960. Lennon, lui, exprime son bonheur domestique et sa sérénité retrouvée, tout en restant hanté par quelques doutes ou nostalgies.

Cependant, dans la pratique, John et Yoko n’enregistrent guère ensemble. Jack Douglas révèlera plus tard que leurs séances ont souvent lieu à des horaires séparés, pour éviter les tensions. Ono travaille en journée, Lennon le soir. C’est un double projet, mais chacun peaufine ses chansons séparément. Malgré tout, ils mixent le tout pour créer un album « alterné », à la structure homme-femme, un « heart play » (pièce de cœur).

Les chansons phares : un mélange de douceur et d’expérimentation

L’album s’ouvre avec « (Just Like) Starting Over », single phare qui symbolise la renaissance de Lennon. Sur un rythme doo-wop/rockabilly rappelant les années 1950, il évoque l’envie de repartir à zéro dans sa relation conjugale et dans sa carrière.

Lennon livre également des titres émouvants comme « Beautiful Boy (Darling Boy) », dédié à son fils Sean, où l’on retrouve la phrase fameuse : « Life is what happens to you while you’re busy making other plans. » La chanson prend une dimension poignante, étant donné le destin tragique de Lennon peu après la sortie de l’album.

Autre moment-clé, « Woman », ballade pop délicate où Lennon remercie Yoko Ono (et en filigrane, toutes les femmes) pour son soutien et son amour. Dans « Watching the Wheels », il assume le choix de la retraite, répondant à ceux qui l’ont jugé pour avoir quitté la scène durant cinq ans.

Du côté d’Ono, des morceaux comme « Kiss Kiss Kiss » ou « Give Me Something » adoptent un style plus nerveux, rythmé, proche de la new wave, avec des sonorités avant-gardistes. « I’m Your Angel », en revanche, pastiche la musique de cabaret des années 1930, créant un contraste fort avec le style de Lennon. Ono varie ainsi entre expérimentation et mélodies rétro, révélant son éclectisme artistique.

Un contrat inattendu avec Geffen

Sans contrat depuis cinq ans, Lennon et Ono suscitent la curiosité de toutes les grandes maisons de disques. David Geffen, fondateur tout nouveau de Geffen Records, décroche la signature en acceptant de négocier avec Ono au même titre que Lennon. Bien que l’album ne soit pas terminé, Geffen se montre confiant et ne demande même pas d’écouter les chansons.

La promotion peut ainsi être lancée : Lennon donne des interviews, explique son « retour ». Le single « (Just Like) Starting Over » sort en octobre 1980, suscitant un intérêt modéré mais déjà palpable. Double Fantasy est planifié pour le 17 novembre.

L’accueil initial : perplexité et critiques mitigées

À sa sortie, l’album rencontre un accueil tiède. Aux états-Unis, il entre directement dans le Top 30 du Billboard, mais sans monter à la première place d’emblée. Au Royaume-Uni, il n’atteint que la 14ᵉ position, puis dégringole. Les critiques sont moyennement enthousiastes : on reproche à Lennon de se répéter, de tomber dans la mièvrerie conjugale. L’album alterne des ballades pop classiques et des morceaux plus expérimentaux d’Ono, ce qui déroute une partie du public.

Ainsi, certains journaux comme NME ou Melody Maker trouvent la thématique amoureuse trop centrée sur leur vie privée, alors que d’autres louent le courage de publier un album si personnel et résolument optimiste. Lennon, pour sa part, ne s’en inquiète pas outre mesure : il considère Double Fantasy comme le début d’un nouveau chapitre. D’ailleurs, il prévoit déjà un album suivant (ce qui deviendra Milk and Honey).

Le 8 décembre 1980 : la tragédie change la donne

Trois semaines après la sortie, le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota Building par Mark David Chapman. Le monde entier est sous le choc. Aussitôt, les ventes de Double Fantasy explosent. L’album grimpe au sommet des classements américains et s’installe pour huit semaines au numéro un du Billboard. Au Royaume-Uni, après avoir stagné autour de la 46ᵉ place, il remonte en flèche et se classe deuxième durant sept semaines, avant d’atteindre la première position.

Ce coup de projecteur posthume rebat toutes les cartes : les critiques, à chaud, retiennent surtout la dimension testamentaire du disque. Les chansons de Lennon, telles que « Watching the Wheels » ou « Woman », deviennent des adieux poignants. Même les morceaux d’Ono gagnent un regain d’intérêt : soudain, tout geste artistique de Lennon est scruté, magnifié.

En 1981, Double Fantasy reçoit le Grammy Award de l’« Album of the Year ». Yoko Ono, bouleversée, se voit remettre la récompense au nom de Lennon. Le disque, désormais auréolé d’une réputation émotionnelle, s’écoule par millions à travers le monde et reste dans les mémoires comme l’ultime témoignage de l’ex-Beatle.

Analyse rétrospective : un album partagé

Vu rétrospectivement, Double Fantasy est à la fois salué pour la sincérité de Lennon et décrié pour son côté « tranches de vie de couple ». Il faut rappeler que le disque est pensé comme un « dialogue » : chaque piste de Lennon répond à celle d’Ono. Les titres de Lennon, convenus mais mélodiquement solides, contrastent avec les audaces new wave d’Ono. Certains y voient un équilibre, d’autres jugent le mélange déséquilibré.

Cependant, des pièces comme « Beautiful Boy » ou « Woman » ont gagné leur statut de classiques. « Watching the Wheels », confession d’un Lennon qui ne veut plus être pris dans la frénésie du show business, sonne, dans le contexte posthume, comme la sagesse ultime d’un artiste cherchant la paix.

Ono, dans « Kiss Kiss Kiss » ou « Give Me Something », montre un sens de la modernité plus aigu, en affinité avec la scène new yorkaise branchée. On remarque qu’elle n’imite pas Lennon, mais poursuit son propre langage créatif. Les critiques de l’époque, sévères, ont été réévaluées : certains considèrent désormais qu’Ono apporte la plus grande originalité au projet, là où Lennon se tourne vers la nostalgie, la douceur, l’éloge de la vie de famille.

Rééditions et héritage

Plusieurs rééditions jalonnent l’histoire du disque. En 2000, Double Fantasy est remastérisé, agrémenté de trois titres bonus dont « Help Me to Help Myself » (une démo inachevée), « Walking on Thin Ice » (un single d’Ono et Lennon) et un court extrait d’une balade dans Central Park. En 2010, Yoko Ono et Jack Douglas proposent Double Fantasy Stripped Down, version épurée réduisant certaines couches de production afin de mettre la voix de Lennon en avant. L’exercice suscite un débat : certains apprécient la clarté nouvelle, d’autres estiment que la production originale est indissociable de l’œuvre.

Malgré ces controverses, Double Fantasy demeure un jalon majeur. Il représente la renaissance artistique d’un Lennon apaisé, puis se mue en adieu tragique après l’assassinat. Impossible de dissocier l’album de ce contexte. On peut y voir l’aboutissement optimiste d’un homme qui a enfin trouvé un équilibre, après tant de combats intérieurs (cf. Plastic Ono Band), de bouleversements (cf. la fin des Beatles) et de turbulences (cf. les années 1970).

Un « cœur à cœur » émouvant

Double Fantasy n’est pas simplement un album de chansons d’amour ; c’est un instantané de la vie d’un couple mythique à un moment précis, celui d’une nouvelle harmonie redécouverte. L’ironie tragique veut que ce retour en forme, cette sérénité retrouvée, soient brutalement interrompus. La figure de Lennon, radieux sur la pochette en train d’embrasser Yoko Ono, s’inscrit comme un symbole d’un amour brisé, à jamais figé dans la mémoire collective.

Et pourtant, au-delà du drame, l’album témoigne d’un chemin de résilience et de complicité artistique. Yoko Ono y est traitée en égale, ses chansons répondent à celles de Lennon comme dans une conversation intime. On peut ressentir la sincérité de l’approche, même si elle peut paraître trop étroitement liée à leur bulle sentimentale. C’était une « fantaisie » au sens d’une célébration libre de leur relation, où la répartition exacte est assumée : sept titres de Lennon, sept titres d’Ono, comme un jeu de miroir.

Enfin, l’influence de Double Fantasy s’exprime dans l’explosion posthume de « Woman » et « (Just Like) Starting Over » dans les charts, ainsi que la reconnaissance critique ultérieure. Lennon y offre des pièces à la fois universelles et définitivement personnelles. Pour beaucoup, l’album reste une « lettre ouverte » où Lennon exprime tout ce qui compte : l’amour, la paix retrouvée, la paternité, la complicité. Sa mort tragique confère à ce disque une intensité difficile à séparer des chansons elles-mêmes, tant l’émotion est forte.

Qu’on voie Double Fantasy comme un chef-d’œuvre inabouti, un adieu poignant ou une simple ode au bonheur conjugal, il demeure un repère essentiel pour comprendre la démarche artistique et la philosophie de Lennon dans ses derniers mois. Ono, quant à elle, reprendra certaines idées sur Milk and Honey (1984), album posthume incluant d’autres enregistrements de ces mêmes sessions, perpétuant ainsi le « cœur à cœur » entamé dans Double Fantasy.

En définitive, l’album reste un témoignage de la volonté de Lennon d’embrasser la simplicité, l’amour familial, tout en réaffirmant son identité musicale. Et, surtout, il devient un testament émouvant, le rappel cruel que l’existence peut être interrompue au moment même où on retrouve enfin le plaisir de créer.