Quand l’amitié vire au vitriol : John Lennon, Paul McCartney et le morceau venimeux qui a soulagé George Harrison

Publié le 21 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1971, John Lennon attaque Paul McCartney via la chanson « How Do You Sleep? », un brûlot acide enregistré avec George Harrison en soutien discret. Ce règlement de comptes musical, réponse à une pique de McCartney, illustre les tensions post-Beatles.


Au moment où s’achèvent les prises de Abbey Road en août 1969, les Beatles ne fonctionnent déjà plus comme un quatuor soudé. La mort de leur manager historique, Brian Epstein, la querelle financière autour d’Apple Corps et l’arrivée du féroce homme d’affaires Allen Klein dressent des murailles entre quatre collègues qui, six ans plus tôt, partageaient la même chambre d’hôtel. John Lennon proclame vouloir « divorcer » du groupe dès septembre 1969 ; George Harrison, frustré de ne voir qu’une ou deux de ses chansons figurer sur chaque album, parle d’« étranglement artistique ». Dans ce climat tendu, Paul McCartney demeure l’unique moteur : il persuade ses camarades de filmer le projet Get Back, puis d’enregistrer un ultime disque. Certains y voient du leadership, d’autres un dirigisme mal vécu.

Sommaire

  • Too Many People : la pique douce-amère de Paul
  • Lennon contre-attaque : genèse de How Do You Sleep?
  • Une séance électrique à Ascot : le rôle de George Harrison
  • Analyse des paroles : un règlement de comptes sans précédent
  • Accueil critique et commercial du morceau
  • Dear Friend et les lettres ouvertes : la réponse de Paul
  • Harrison témoin et arbitre : un malaise diffus
  • Le contexte juridique : Allen Klein, Apple et le procès de 1971
  • Apaisement progressif : la hache de guerre s’enterre
  • Héritage : du diss‐track rock aux clashs contemporains
  • La création comme catharsis — et comme miroir

Too Many People : la pique douce-amère de Paul

Au printemps 1971, McCartney publie Ram, son second album post-Beatles. Entre ses atmosphères bucoliques se glisse « Too Many People », chanson en apparence anodine. Pourtant, la toute première ligne — « Too many people preaching practices » — vise clairement le couple Lennon-Ono, omniprésent dans les médias avec leurs bed-ins pacifistes et leurs déclarations à l’emporte-pièce. Paul l’admettra plus tard : « C’était un petit coup de griffe, rien de plus. » Un autre vers, « You took your lucky break and broke it in two », suggère que Lennon a gâché la magie collective des Fab Four. Pour un homme dont l’identité artistique repose sur la collaboration, c’est un reproche cinglant.

Lennon contre-attaque : genèse de How Do You Sleep?

Touché au vif, Lennon ne se contente pas d’une remarque en interview ; il prépare la riposte sur bande magnétique. L’été 1971, pendant les sessions d’Imagine dans son manoir d’Ascot, il façonne « How Do You Sleep? ». Dès l’introduction, des effets de cordes inquiétants évoquent le générique d’un film noir ; puis la batterie lourde d’Alan White et la ligne de basse de Klaus Voormann installent une marche funèbre. Lennon murmure d’abord, avant de cracher : « So Sgt. Pepper took you by surprise… », insinuant que l’album de 1967 est l’œuvre d’un McCartney mégalomane. Le refrain, scandé comme une sentence : « How do you sleep at night? » — « Comment dors-tu la nuit ? » — fait office de coup de massue moral.

Une séance électrique à Ascot : le rôle de George Harrison

Pour amplifier l’attaque, Lennon invite George Harrison à poser une guitare slide venimeuse. Présent un seul après-midi, Harrison enchaîne les traits sifflants qui semblent découper les couplets de McCartney en lamelles sonores. Après des années passées dans l’ombre du tandem Lennon-McCartney, « le Beatle tranquille » savoure de pouvoir se tenir, pour une fois, du côté de l’accusation : « J’aimais mieux être dans ce camp-là que sur la sellette », confiera-t-il plus tard. Il ne dira jamais s’il regrette ou non cet appui, mais il reconnaît volontiers le soulagement de ne pas être la cible.

Analyse des paroles : un règlement de comptes sans précédent

Lennon excelle dans l’art de mêler sarcasme et doigt accusateur. « Those freaks was right when they said you was dead » renvoie à la rumeur « Paul is dead » de 1969, que McCartney tient en horreur. Plus loin : « The only thing you done was Yesterday » — impossible d’ignorer le chef-d’œuvre de 1965, qui devient ici le symbole d’une créativité prétendument fanée. À ce stade, la danse s’apparente moins à un duel qu’à une exécution publique. Là où McCartney s’est permis deux vers sibyllins, Lennon écrit une chanson entière, cinq minutes trente, montée comme une plaidoirie à charge.

Accueil critique et commercial du morceau

Imagine parait en septembre 1971 et grimpe au sommet des classements anglo-saxons. La chanson-cible fait couler une encre acide : pour la presse britannique, Lennon signe « le plus cruel règlement de comptes de l’histoire du rock ». Aux États-Unis, quelques critiques saluent la franchise, mais beaucoup jugent l’acharnement « trop personnel ». Sur les ondes, « How Do You Sleep? » s’impose malgré son amertume, preuve que le public reste fasciné par la saga post-Beatles. McCartney, lui, se mure dans le silence : il refuse d’alimenter la machine médiatique et se concentre sur la naissance imminente de son nouveau groupe, Wings.

Dear Friend et les lettres ouvertes : la réponse de Paul

La contre-réplique arrive pourtant, mais sur un ton diamétralement opposé. En décembre 1971, Wings sort l’album Wild Life. Le dernier titre, « Dear Friend », s’étire comme une prière. Paul y demande : « Are you afraid, or is it true? » Loin du sarcasme, il propose, à demi-mot, un armistice émotionnel. La même semaine, il accorde une interview fleuve au Melody Maker, reprochant à John la violence injustifiée de son attaque. Lennon rédige alors une lettre incendiaire au magazine, publiée in extenso, où il lui conseille d’« enregistrer un bon disque au lieu de pleurnicher ». La joute épistolaire prolonge l’affrontement sonore.

Harrison témoin et arbitre : un malaise diffus

Pendant ce temps, George Harrison profite du succès colossal de son triple album All Things Must Pass et organise en août 1971 le Concert for Bangladesh. Lennon devait y participer mais, furieux que Yoko Ono ne soit pas officiellement invitée sur scène, il claque la porte. Ce faux pas ternit l’amitié entre les deux hommes. Néanmoins, Harrison accepte toujours les sessions ponctuelles avec Lennon, preuve qu’il compartimente : la musique d’un côté, les querelles de l’autre. Pour lui, l’essentiel est de ne pas se retrouver sous le feu croisé. « J’étais heureux qu’on ne m’ait pas tiré dessus », glissera-t-il au fil d’une interview. Le guitariste sait combien la plume de Lennon peut être tranchante ; en 1969, celui-ci avait déjà éreinté la chanson I Me Mine en la qualifiant de « musique de Maxwell House ».

Le contexte juridique : Allen Klein, Apple et le procès de 1971

À la hargne artistique s’ajoute la bataille d’avocats. McCartney refuse qu’Allen Klein gère ses intérêts, tandis que Lennon, Harrison et Starr lui confient les rênes. En décembre 1970, McCartney saisit la Haute Cour de Londres pour dissoudre légalement le partenariat des Beatles. Le jugement, rendu en mars 1971, lui donne raison ; mais la scission judiciaire alimente la rancœur. Lennon se sent trahi, convaincu que Paul privilégie ses revenus au détriment de l’esprit de fraternité. Quand il compose « How Do You Sleep? », cette dispute financière est encore brûlante ; chaque vers transpire la frustration de voir la marque Beatles transformée en champ de mines corporatif.

Apaisement progressif : la hache de guerre s’enterre

Au fil des années 1970, le temps polit les blessures. En 1974, lors d’une jam nocturne à Los Angeles — la fameuse « session A-to-M » avec Stevie Wonder — Paul et John retrouvent, l’espace de quelques heures, la complicité sonore de leurs débuts. Lennon, fraîchement débarqué de son « Lost Weekend », téléphone ensuite à McCartney ; la conversation, disent-ils, dure jusqu’à l’aube. L’année suivante, la signature d’un nouveau contrat de distribution chez Capitol les réunit brièvement dans le même bureau. Lorsque Lennon se retire à New York pour élever son fils Sean, il confie : « Paul est comme un frère qu’on ne voit pas souvent, mais qu’on retrouve toujours. » De son côté, McCartney répète en 1980 : « La pire chose que John m’ait dite, je la préfère toujours à l’indifférence de quelqu’un d’autre. » La réconciliation reste incomplète — le décès brutal de Lennon, le 8 décembre 1980, scelle l’histoire sans permettre un véritable duo d’adieu —, mais l’animosité qui nourrissait Imagine s’estompe.

Héritage : du diss‐track rock aux clashs contemporains

Aujourd’hui, « How Do You Sleep? » est souvent présenté comme l’ancêtre des diss-tracks du hip-hop : attaque nominative, humour noir, références directes au catalogue de l’adversaire. Là où les rappeurs se servent de métriques féroces, Lennon emploie la guitare slide et des arrangements luxuriants pour darder sa colère. Le morceau rappelle que le rock, né dans la fraternité des clubs, peut devenir tribunal impitoyable dès que la gloire et l’argent ajoutent leur poison. Il rappelle aussi qu’une chanson reste, malgré tout, un exutoire. Sans ce défouloir artistique, la discorde aurait peut-être viré à l’aigreur irréversible.

La création comme catharsis — et comme miroir

La rivalité entre John Lennon et Paul McCartney, avec George Harrison en témoin lucide, montre combien la créativité dépend d’un subtil équilibre entre admiration et jalousie. Lorsque l’équation se dérègle, la musique sert à régler les comptes. « Too Many People » ouvre la brèche ; « How Do You Sleep? » s’y engouffre comme une tempête ; « Dear Friend » tente de panser les plaies. George, lui, esquive la balle et se félicite de n’être que guitariste, pas cible. Plus de cinquante ans plus tard, l’épisode demeure fascinant parce qu’il révèle l’envers du décor : derrière l’image immaculée des Beatles, il y avait quatre hommes aux susceptibilités aiguës, capables du meilleur génie mélodique mais aussi du feu le plus cruel.

Au terme de cette joute, chacun a poursuivi sa route. Et l’histoire retient surtout ceci : même lorsqu’ils se déchirent, les Beatles nous offrent de la musique qui traverse les générations. Le venin de « How Do You Sleep? » aura finalement servi la création, et c’est sans doute la raison pour laquelle George Harrison pouvait se permettre de sourire : mieux valait être sur scène, guitare à la main, que sur la ligne de mire d’un Lennon enragé.