Joué 386 fois par Lennon, « Twist and Shout » fut la chanson la plus interprétée par les Beatles sur scène. Hymne sauvage et cri primal, elle incarne l’énergie scénique brute du groupe et le défouloir ultime pour John Lennon.
Depuis des décennies, une rumeur tenace prétend que les Beatles n’étaient pas un véritable groupe de scène. Le refrain est connu : après avoir remisé les amplis en 1966, ils se seraient réfugiés définitivement dans les studios d’Abbey Road. Pourtant, le chiffre — 1 487 concerts — balaye d’un revers de manche cette légende urbaine. À titre de comparaison, les Rolling Stones, qui sillonnent les routes depuis 1962, n’ont donné qu’environ 690 concerts de plus. Autrement dit, dans leur courte existence scénique, les Fab Four ont joué presque autant que leurs rivaux en plus d’un demi-siècle.
Sommaire
- L’adolescence électrique d’un groupe de baroudeurs
- Quand l’acoustique trahit la Beatlemania
- La tournée 1966 : le chant du cygne
- Le retour contrarié de Lennon sur scène
- Dix performances seulement : l’étrange sobriété scénique du Plastic Ono Band
- Les chansons des Beatles réinjectées dans les sets solo
- Twist and Shout : le morceau fétiche de Lennon
- Un cri qui traverse les époques
- La relation ambiguë de Lennon à son propre passé
- 1980 : l’ombre d’une tournée qui n’aura pas lieu
- Héritage : « Twist and Shout » comme ADN scénique
- Quand le twist devient confession
L’adolescence électrique d’un groupe de baroudeurs
Ce total vertigineux s’explique par les origines prolifiques du quartet. Entre les caves humides du Cavern Club de Liverpool et les nuits sans fin des clubs du Reeperbahn à Hambourg, les jeunes Liverpuldiens se sont forgé une réputation foudroyante. Pour John Lennon, qui sortait d’une enfance marquée par les deuils successifs de sa mère et de son oncle, la scène fut un exutoire. Il y découvrit le frisson incandescent d’un public compact, prêt à vivre l’instant comme un soulèvement culturel.
Quand l’acoustique trahit la Beatlemania
En 1964, la Beatlemania explose. Les salles traditionnelles, équipées de systèmes de sonorisation rudimentaires, se révèlent incapables de couvrir les hurlements suraigus des fans. Lennon ironisera plus tard : « Nous aurions aussi bien pu jouer des violons en carton, personne ne nous entendait ». L’historien David Byrne, dans How Music Works, évoque ces contraintes architecturales : un espace forge l’œuvre qu’il accueille. Tant que les stades n’étaient pas sonorisés pour des volumes rock, les Beatles se heurtaient à une barrière technologique insurmontable.
La tournée 1966 : le chant du cygne
L’été 1966 marque la fin des tournées. Les Fab Four s’épuisent sous la pression, menacés de mort aux Philippines et conspués pour une petite phrase de Lennon sur Jésus. Après le concert du 29 août 1966 au Candlestick Park de San Francisco, ils rangent les guitares de tournée. Dès lors, chacun va redéfinir sa relation au public.
Le retour contrarié de Lennon sur scène
Libéré du carcan beatlien, Lennon proclame qu’il ne veut plus « chanter des bluettes pour se tenir par la main » une fois l’âge adulte atteint. Pourtant, les planches lui manquent. En décembre 1968, il apparaît avec Yoko Ono au Rock ’n’ Roll Circus des Rolling Stones, sous le nom de Dirty Mac. Eric Clapton est à la guitare, Keith Richards à la basse, Mitch Mitchell (the Jimi Hendrix Experience) à la batterie. Lennon sort euphorique : « The buzz was incredible ».
L’année suivante, il improvise le 13 septembre 1969 un set rugueux au Toronto Rock ’n’ Roll Revival. Devant 20 000 personnes, son groupe — bientôt baptisé Plastic Ono Band — catapulte Yer Blues, Dizzy Miss Lizzy ou encore Come Together. Mais l’expérience tourne court : Lennon panique en l’air et manque d’annuler dans l’avion ; il n’aura d’ailleurs jamais refait un voyage transatlantique pour un concert.
Dix performances seulement : l’étrange sobriété scénique du Plastic Ono Band
Entre 1969 et 1975, John Lennon ne donnera qu’une dizaine de prestations publiques authentifiées. Deux seulement prennent la forme d’un concert complet : Toronto 1969 et le double show « One to One » au Madison Square Garden le 30 août 1972. Les autres apparitions sont télévisées (Top of the Pops, Salute to Lew Grade), caritatives ou semi-improvisées (comme la jam avec Elton John au Madison le 28 novembre 1974 où il chante I Saw Her Standing There).
Les chansons des Beatles réinjectées dans les sets solo
Durant ces rares concerts, Lennon ne tourne pas totalement le dos au répertoire de son ancien groupe. On y retrouve pêle-mêle Yellow Submarine (clin d’œil moqueur à Ringo), Yesterday (qu’il introduit sur le ton de la plaisanterie), Come Together, Yer Blues, Lucy in the Sky with Diamonds et même I Saw Her Standing There, morceau pourtant chanté à l’origine par Paul McCartney.
Twist and Shout : le morceau fétiche de Lennon
Parmi les près de 200 titres que les Beatles ont répétés en public entre 1960 et 1966, c’est « Twist and Shout » qui décroche la palme. Le standard de Phil Medley et Bert Russell — popularisé par les Isley Brothers — devient un rite de clôture lors des marathons hambourgeois, puis la conclusion frénétique des concerts hollywoodiens, jusqu’au Cow Palace de Daly City le 31 août 1965. Les archives montrent que Lennon et le groupe l’ont jouée 386 fois, bien devant Long Tall Sally (259 exécutions) ou She Loves You (218).
Pourquoi ce choix ? D’abord parce que le morceau autorise Lennon à pousser sa voix jusqu’à la saturation, comme un écho à son amour du rock ’n’ roll primaire. Ensuite parce qu’il offre une interaction immédiate : trois accords, un refrain à hurler, un pont incendiaire. Sur scène, les Beatles l’utilisaient comme un exutoire final, captant l’énergie d’un public déjà hystérique.
Un cri qui traverse les époques
En 1963, George Martin demande à Lennon de garder Twist and Shout pour la fin de la séance d’enregistrement de l’album Please Please Me, afin de préserver la voix du chanteur. John sort du studio aphone, mais la take est gravée pour l’éternité. Le procédé est identique en concert : la chanson arrive en dernier, quand plus personne ne tenait de toute façon le fil mélodique dans le vacarme.
Même lors des shows américains de 1964-1965, où l’acoustique était abominable, Lennon parvenait à projeter ce cri guttural par-dessus le tapis d’hystérie. Les enregistrements pirates des tournées mondiales — Paris, Melbourne, Tokyo — confirment l’effet cathartique : le public exulte dès l’intro, Lennon rugit, Paul et George harmonisent tant bien que mal, Ringo martèle un shuffle d’une simplicité déconcertante.
La relation ambiguë de Lennon à son propre passé
Quand il aborde sa carrière solo, John revendique un nouveau répertoire : Imagine, Instant Karma!, Mother, autant de compositions introspectives ou militantes. Mais la question des anciens tubes le taraude. Doit-il renier son empreinte pop ou l’assumer ? À Toronto comme à New York, il conserve Come Together — pourtant récent —, et se permet un clin d’œil à Twist and Shout lors des balances. Preuve qu’il ne s’est jamais totalement débarrassé de cette furie adolescente.
1980 : l’ombre d’une tournée qui n’aura pas lieu
En 1980, fraîchement sorti d’un semi-retrait consacré à élever Sean, Lennon prépare son retour. Il vient d’enregistrer Double Fantasy et annonce à la presse : « J’ai envie de reprendre la route ». Les rumeurs évoquent alors un set mêlant nouveautés et quelques classiques des Beatles — dont Twist and Shout, jamais gravé par lui en solo mais toujours convoqué comme totem. L’assassinat du 8 décembre fauche ce projet en plein vol.
Héritage : « Twist and Shout » comme ADN scénique
Plus de soixante ans après la première reprise au Cavern, « Twist and Shout » demeure le titre Beatles le plus repris par d’autres artistes. Son inclusion dans Ferris Bueller’s Day Off (1986) ou dans la série Ted Lasso l’a remis au premier plan d’une génération qui n’était même pas née quand Lennon le hurlait. Le riff reste symbole de vitalité juvénile ; la voix de Lennon, enrouée, continue de galvaniser les stades dès qu’un groupe ose s’y frotter.
Quand le twist devient confession
Si l’on devait condenser l’âme scénique de John Lennon en un seul morceau, ce serait « Twist and Shout ». Il y a son goût des grands standards américains, son appétence pour le défoulement physique, et cette once de provocation sous-jacente. Chaque interprétation était un acte de rébellion contrôlée : Lennon se consumait en direct, conscient que sa voix se briserait peut-être le lendemain.
Au sortir de la dernière note, il lançait souvent un clin d’œil à ses camarades, comme pour leur signifier : « Nous sommes allés au bout — encore une fois ». Et le public, extatique, répondait par un hurlement collectif. En sept petites années, ce rituel s’est répété 386 fois, faisant de « Twist and Shout » la chanson des Beatles que John Lennon a le plus jouée sur scène. Un chiffre, certes, mais surtout le témoignage d’un artiste pour qui chaque concert était une libération. Aujourd’hui encore, il suffit d’entendre ces trois premiers accords pour ressentir le rugissement d’un homme qui n’a jamais cessé de chercher, à travers la musique live, le moyen le plus direct de parler à nos tripes.