Quand John Lennon tomba sous le charme psychédélique de Genesis

Publié le 28 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1973, John Lennon surprend en encensant l’album « Selling England By The Pound » de Genesis. Ce disque mêlant rock progressif et héritage psychédélique des Beatles marquera l’histoire musicale et propulsera le groupe vers une reconnaissance mondiale.


Au tout début de l’année 1973, John Lennon accorde à un journaliste américain un long entretien depuis son appartement du Dakota Building. Entre deux anecdotes sur la fin tumultueuse des Beatles, il glisse : « En ce moment, j’écoute pas mal de ce groupe anglais, Genesis… surtout leur nouveau disque. » La référence étonne : Lennon, figure absolue de la pop des sixties, encense un groupe alors considéré comme fer de lance du rock progressif, en pleine promotion de Selling England By The Pound. Pour les musiciens de Genesis, cet hommage inattendu fonctionne comme un adoubement. L’organiste Tony Banks se souviendra plus tard : « Entendre que Lennon écoutait notre album dans son salon new-yorkais, c’était surréaliste. »

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L’héritage psychédélique des Beatles et la voie tracée pour Genesis

Lorsque les Beatles cessent de se produire sur scène en août 1966, ils se muent en explorateurs de studio. De « Tomorrow Never Knows » à Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ils injectent dans la musique populaire des techniques inouïes : guitares inversées, bandes passées à l’envers, effets de flanging et de varispeed. Ces trouvailles ouvrent la porte aux excès sensoriels du psychedélisme. Les jeunes gens qui formeront plus tard Genesis – Peter Gabriel, Mike Rutherford, Tony Banks, Phil Collins et Steve Hackett – grandissent avec ces sons comme bande-son de leur adolescence. Hackett l’avouera : « Les guitares déformées, les boucles indiennes, les expérimentations… Tout vient de là. »

De Foxtrot à Selling England : une Grande-Bretagne en quête d’identité

À l’aube de 1973, Genesis achève une tournée éreintante pour défendre Foxtrot. Les cinq musiciens se replient dans une maison de campagne du Hampshire pour composer. Le Royaume-Uni traverse alors une crise économique sévère : inflation galopante, grèves à répétition, débats sur l’entrée dans la CEE. Peter Gabriel propose un titre ironique, « Selling England By The Pound », clin d’œil à un slogan politique qui promettait de « vendre » le pays au plus offrant. Cette satire sociale irrigue tout l’album, depuis l’ouverture Dancing With The Moonlit Knight jusqu’au délire narratif de The Battle Of Epping Forest.

Sessions à Island Studios : laboratoire sonore et influences psychédéliques

Les enregistrements débutent en août 1973 aux Island Studios de Basing Street, Londres, sous la houlette du coproducteur John Burns. À peine sortis de scène, les musiciens empilent claviers, pédales d’effet et bandes 16 pistes dans la régie encore imprégnée des expériences de Traffic et de Jethro Tull. Tony Banks installe un Mellotron Mark II, doublé d’un ARP Pro Soloist flambant neuf, dont les sonorités de flûte sur « Firth Of Fifth » accentuent l’atmosphère onirique. Hackett, fasciné par les textures inversées des Beatles, enregistre des phrases de Les Paul qu’il fait ensuite reculer sur la bande, créant un sustain irréel. La rythmique de Phil Collins, captée avec une reverb plate EMT, confère aux sections instrumentales un espace proche des studios psychédéliques de 1967, tout en conservant la précision mathématique qui deviendra la signature du groupe.

Dancing With The Moonlit Knight : l’entrée en transe

Premier titre écrit, « Dancing With The Moonlit Knight » démarre sur un chant a cappella de Gabriel enregistré au petit matin, la voix encore voilée. Dès que la guitare douze cordes rejoint l’orgue Hammond, la chanson bascule dans une farandole de motifs asymétriques à 9/8 puis 7/8, traversés de dissonances modales. Ce kaléidoscope d’accords, que Banks compare à « un vitrail où la lumière changerait chaque mesure », illustre l’idée même de **psychedélisme » : un voyage intérieur provoqué par la métamorphose incessante des couleurs harmoniques.

Firth Of Fifth : un concerto psychédélique

Pièce maîtresse de l’album, « Firth Of Fifth » combine une introduction au piano d’école classique et un long solo de guitare devenu culte. Hackett y emploie la technique de volume swells popularisée par George Harrison sur « I Need You », mais poussée ici jusqu’au vertige : chaque note semble naître sans attaque, comme un bourgeon sonore. Les nappes de Mellotron, enrichies de pédales d’écho à bande, enveloppent l’auditeur dans une brume éthérée qui évoque les expérimentations de « Strawberry Fields Forever ». En interview, Hackett confiera avoir voulu « peindre un paysage écossais au lever du soleil sous acide ». La section centrale, en 13/16, prouve qu’une construction savante peut se marier à une esthétique hallucinée : Genesis tisse le lien entre mathématique et rêve.

I Know What I Like (In Your Wardrobe) : le single inattendu

Contre toute attente, c’est la chanson la plus courte – quatre minutes – qui portera l’album dans les charts britanniques. Avec son refrain quasi-pop et son riff de sitar simulé sur guitare fuzz, « I Know What I Like » grimpe jusqu’à la 21ᵉ place des classements. Le label Charisma voit enfin dans Genesis un potentiel radio. Peter Gabriel, costumé en jardinier lors des concerts, transforme la chanson en performance dadaïste, rappelant les apparitions chamarrées de Lennon période Magical Mystery Tour.

The Battle Of Epping Forest et les visions hallucinées de Gabriel

Épopée de onze minutes inspirée par une rixe réelle entre gangs londoniens, « The Battle Of Epping Forest » mêle accents cockney, orgues d’église déformés et changements de tempo imprévisibles. Gabriel joue une dizaine de personnages, modulant sa voix avec filtres passés à travers un Marshall Supa Fuzz, méthode déjà pratiquée par Lennon sur « Yellow Submarine ». L’effet « basculement de réalité » s’apparente à un trip psychédélique : l’auditeur navigue entre burlesque et tragique sans repères stables.

Réception : quand John Lennon s’en mêle

À sa sortie le 28 septembre 1973, Selling England By The Pound atteint la troisième place des ventes au Royaume-Uni et se hisse au 70ᵉ rang du Billboard 200. Mais c’est la mention de John Lennon dans la presse américaine, quelques semaines plus tard, qui enflamme la curiosité du public outre-Atlantique. Lennon déclare : « Ces gars mélangent l’écriture anglaise traditionnelle avec un son complètement nouveau. Ça me rappelle notre propre quête vers le psychédélique, mais avec le cerveau d’étranges architectes. » Pour Genesis, toujours perçu comme un groupe de niche, l’effet est immédiat : les salles de la tournée nord-américaine affichent complet, notamment les six concerts au Roxy de Los Angeles en décembre 1973.

Un psychédélisme à la britannique

Qualifier Selling England By The Pound de « plus psychédélique » des albums de Genesis n’implique pas de nappes d’orgue saturées de distorsion à la Grateful Dead. L’album incarne plutôt un psychédélisme cérébral : narratif, théâtral, nourri de symboles typiquement anglais – pubs, services de bus, pelouses soignées. Là où The Beatles peignaient des jardins psychédéliques de papier crépon, Genesis préfère les parcs victoriens plongés dans la brume. Ce décalage confère à l’album une atmosphère hors du temps : la psyché rencontre la nostalgie.

La tournée : costumes, projections et illusions

Pour traduire sur scène cette densité sonore, Peter Gabriel conçoit une série de costumes : casque ailé pour « Dancing With The Moonlit Knight », masques grotesques pour « The Battle Of Epping Forest », robe de renard pour « Firth Of Fifth ». Des projections de diapositives saturées de couleurs complètent le tableau. Si l’idée initiale d’énormes gonflables psychédéliques est abandonnée après un incendie au Summerland Leisure Centre, le groupe n’en continue pas moins d’exploiter la lumière noire et les fumigènes pour plonger la salle dans une réalité parallèle.

Héritage et réévaluations critiques

Dans les années 1980, lorsque la vague néo-psychédélique remet au goût du jour les reverb abyssales et les guitares planantes, des artistes comme The Church, Marillion ou Porcupine Tree citent Selling England By The Pound comme référence matricielle : preuve que l’album a transcendé les frontières du rock progressif pour irriguer le rock atmosphérique. En 2014, la réédition en Blu-ray « Definitive Edition » remastérise les bandes analogiques, révélant des détails inédits : cloches enregistrées dans un corridor, chuchotements capturés sur la boucle d’introduction de « The Cinema Show ». Ces éléments confirment la dimension psychédélique : le disque est conçu comme un monde miniature où chaque écoute dévoile un recoin caché.

Impact sur les membres de Genesis

Pour Phil Collins, les polyrythmies de l’album serviront de laboratoire avant sa prise de pouvoir vocale sur A Trick Of The Tail. Steve Hackett exploite les techniques inversées et les delays multiples dans sa carrière solo, notamment sur « Spectral Mornings ». Peter Gabriel, lui, retiendra l’idée de performance totale : ses albums solos intègreront denses couches de synthés et d’effets, héritiers directs du psychédélisme Lennonien. Quant à Tony Banks, il poussera encore plus loin les harmonies planantes sur The Lamb Lies Down On Broadway, autre odyssée psychique.

Pourquoi John Lennon a-t-il adoré cet album ?

Lennon n’a jamais caché sa fascination pour les artistes capables de « raconter des histoires visuelles en trois minutes ». À la sortie de Selling England By The Pound, il reconnaît chez Genesis cette faculté augmentée : chaque morceau agit comme un court-métrage sonore, traversé de volets musicaux qui se répondent. En outre, la virtuosité d’écriture évoque les ambitions orchestrales que les Beatles caressaient mais n’avaient pu systématiser faute de moyens techniques à la fin des années 1960. Entendre cinq jeunes Anglais réaliser ce rêve avec des équipements plus modernes devait nourrir la curiosité de Lennon, alors en plein projet Mind Games.

Un pont suspendu entre deux époques

Plus d’un demi-siècle après sa parution, Selling England By The Pound demeure ce chaînon manquant qui relie l’explosion psychédélique des Beatles aux arabesques cérébrales du rock progressif. Par ses textures inversées, ses solos dilatés, ses narrations quasi oniriques, il incarne l’idée que la musique populaire peut être à la fois accessible et aventureuse. Que John Lennon ait choisi cet album pour ses soirées new-yorkaises rappelle que la frontière entre pop et prog n’existe que dans les schémas commerciaux ; pour les créateurs, il n’y a que des couleurs à mélanger. Genesis, en déposant un pied dans la palette psychédélique, a peint l’un des tableaux sonores les plus singuliers des seventies – et Lennon, éternel curieux, ne s’y est pas trompé.