« Give Peace A Chance » : comment John Lennon et Yoko Ono ont changé l’histoire depuis un lit d’hôtel

Publié le 28 juillet 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1969, John Lennon et Yoko Ono transforment leur lit d’hôtel à Montréal en scène mondiale pour prôner la paix. De cette performance naît « Give Peace A Chance », devenu un hymne planétaire contre la guerre du Viêt Nam et repris depuis dans d’innombrables manifestations. Premier single solo de Lennon, enregistré avec des invités inattendus, il incarne encore aujourd’hui un cri universel en faveur de la non-violence.


Lorsque John Lennon et Yoko Ono annoncent qu’ils passeront une semaine entière alités au Queen Elizabeth Hotel de Montréal pour promouvoir la paix, la presse d’alors croit à une provocation d’artistes. Pourtant, le couple veut simplement transformer la routine quotidienne – dormir, lire, discuter – en manifestation politique. Dans la suite 1742, décorée de pancartes « Hair Peace » et « Bed Peace », défile une mosaïque de journalistes, d’étudiants et de célébrités interpellées par la guerre du Viêt Nam. Au sixième jour, Lennon saisit sa guitare et improvise un slogan : « All we are saying is give peace a chance ». L’instant devient chanson. Moins de cinq minutes plus tard, le micro Revox prêté par l’ingénieur québécois André Perry immortalise un chœur hétéroclite où s’entremêlent les voix de la chanteuse britannique Petula Clark, du gourou du LSD Timothy Leary, du poète Allen Ginsberg, du beatlemania manager Derek Taylor ou encore de l’animateur new-yorkais Murray the K. Cette captation en une prise constitue le premier single solo de Lennon sous la bannière Plastic Ono Band.

Sommaire

  • Le couple Lennon-Ono : de la lune de miel au bed-in
  • Une session enregistrée sur le vif
  • Le premier 45-tours « post-Beatles »
  • Des classements aux manifestations : la trajectoire des charts
  • La guerre du Viêt Nam en toile de fond
  • Les visages multiples d’un refrain
  • La face B « Remember Love » : l’empreinte discrète de Yoko Ono
  • De la cassette au Ultimate Mix
  • Héritage et raretés : le sillon se prolonge
  • Un modèle d’appropriation collective
  • « Tout ce que nous disons… » : actualité d’un slogan
  • Un lit, une guitare, une révolution douce

Le couple Lennon-Ono : de la lune de miel au bed-in

Trois mois auparavant, John et Yoko se sont mariés à Gibraltar. Plutôt que de céder aux flashs traditionnels, ils passent leur lune de miel enfermés dans la chambre 702 de l’hôtel Hilton d’Amsterdam, lançant le concept de bed-in. L’idée est simple : si les leaders politiques « font la guerre », eux feront la paix en restant couchés, accessibles 24 heures sur 24 à quiconque voudra parler désarmement ou droits civiques. La première étape, couverte massivement par la télévision néerlandaise, s’achève sur une promesse : rééditer l’expérience en Amérique du Nord. Montréal, ville bilingue et carrefour culturel, apparaît alors comme un choix stratégique, à mi-chemin entre la sphère anglo-saxonne et l’Europe que les Beatles dominent encore. Avec la complicité des promoteurs montréalais et l’approbation prudente de la direction du Queen Elizabeth, la seconde retraite pacifiste s’ouvre le 26 mai 1969. Dans ce décor neutre de palace, Lennon compose le couplet-liste : « Ev’rybody’s talkin’ ’bout / revolution, evolution, flagellation… ». En nommant pêle-mêle politiciens, artistes et slogans populaires, il résume le brouhaha médiatique des sixties avant de conclure : « All we are saying… ».

Une session enregistrée sur le vif

Contrairement aux studios Abbey Road où l’ex-Beatle jouit d’un équipement à la pointe, la chambre 1742 n’offre qu’un magnétophone huit pistes et le mobilier d’origine. Lennon, assis en tailleur, gratte un simple accord de La, tandis que le comédien Tommy Smothers, moitié du duo folk-comique The Smothers Brothers, l’accompagne sur une Martin acoustique. Autour du lit, les invités frappent sur les murs, les valises ou les plateaux-repas, créant la pulsation que l’on entend dès l’intro. Le chant instinctif de Yoko Ono assure les contre-chants tandis que le groupe local de la Radha Krishna Temple, présent par hasard à l’hôtel, ajoute cymbales et percussions. Perry, penché sur sa console portable, capte la réverbération naturelle de la pièce ; on distingue même les cliquetis d’appareils photo. Cette qualité « lo-fi » donnera à la chanson son caractère d’instantané militant, bien loin des orchestrations léchées de Sgt. Pepper.

Le premier 45-tours « post-Beatles »

Le 4 juillet 1969, Apple Records commercialise « Give Peace A Chance » au Royaume-Uni, suivi trois jours plus tard aux États-Unis. C’est la première fois qu’un Beatle apparaît sur un disque sans ses trois comparses, bien que le label crédite encore la signature Lennon-McCartney pour des raisons contractuelles. Le choix du nom Plastic Ono Band – inventé quelques semaines plus tôt pour un concert imaginaire dans le Daily Sketch – offre à Lennon une liberté créative tout en brouillant les pistes avec son groupe d’origine. En face B, Yoko Ono propose « Remember Love », ballade chuchotée que John accompagne doucement à la guitare. L’association artistique – et amoureuse – du couple apparaît désormais indissociable.

Des classements aux manifestations : la trajectoire des charts

Porté par le poids médiatique du bed-in, le single grimpe aussitôt à la deuxième place du classement britannique, bloqué par « Honky Tonk Women » des Rolling Stones. Aux États-Unis, il atteint la quatorzième position du Billboard Hot 100 début septembre 1969 : un exploit pour un enregistrement sans studio, ni plan marketing traditionnel. Mais l’histoire se joue surtout dans la rue : le 15 novembre 1969, un demi-million de manifestants réunis à Washington pour le Vietnam Moratorium Day reprennent le refrain en boucle sous la direction de Pete Seeger, qui intercale : « Are you listening, Nixon ? ». L’image d’une foule multigénérationnelle chantant cette supplique simple, presque naïve, transforme la chanson en slogan planétaire.

La guerre du Viêt Nam en toile de fond

Quand Lennon compose « Give Peace A Chance », l’offensive du Têt résonne encore dans les mémoires, et les premières images de cercueils américains diffusées en couleur marquent la conscience collective. Les campus, de Columbia à Berkeley, s’enflamment ; Martin Luther King et Robert Kennedy ont été assassinés l’année précédente. Dans ce contexte, le refrain devient une prière laïque. Le gouvernement américain jugera la chanson assez subversive pour placer Lennon sous surveillance ; ses dossiers du FBI, déclassifiés dans les années 2000, révèlent l’inquiétude de l’administration Nixon face à ce Britannique capable de mobiliser la jeunesse.

Les visages multiples d’un refrain

Dès 1970, les étudiants français entonnent « Donnez une chance à la paix » à l’Odéon occupé ; en 1971, c’est au tour des militants irlandais de la reprendre à Belfast. Lennon lui-même la joue au festival de Toronto en compagnie d’Eric Clapton, Klaus Voormann et Alan White, version brute parue sur l’album Live Peace in Toronto 1969. En 1972, il l’interprète durant le téléthon caritatif de Jerry Lewis, prouvant que l’œuvre a dépassé le strict cadre contestataire. Durant les années 1980, U2, Paul McCartney ou Ringo Starr l’intègrent à leurs tournées, chacun y voyant un hommage à l’ami assassiné en 1980. Yoko Ono, quant à elle, supervise en 1991 une version collective baptisée Peace Choir, rassemblant plus de quarante artistes – de Lenny Kravitz à LL Cool J – pour protester contre la première guerre du Golfe.

La face B « Remember Love » : l’empreinte discrète de Yoko Ono

Souvent réduite au rôle de muse, Yoko offre avec « Remember Love » une écriture minimaliste qui prolonge l’idée de John : la paix commence dans l’intimité. Son souffle presque chuchoté, soutenu par les arpèges délicats de Lennon, crée un contraste saisissant avec la scansion martiale du titre principal. Cette complémentarité artistique, incomprise par une partie du public en 1969, sera pleinement réévaluée lors des rééditions ultérieures du catalogue Ono-Lennon.

De la cassette au Ultimate Mix

La bande originale, stockée des années durant dans les archives d’Apple, a fait l’objet d’un vaste travail de restauration pour le coffret Gimme Some Truth – The Ultimate Mixes paru en 2020, puis pour l’édition « John Lennon/Plastic Ono Band – The Ultimate Collection » sortie en 2021. Les ingénieurs d’Abbey Road ont isolé la voix de John, atténué le souffle du magnétophone et restitué les percussions d’origine sans trahir le côté « reportage » de l’enregistrement. Le clip officiel, mis en ligne le 9 octobre 2020 – date qui aurait marqué le 80ᵉ anniversaire de Lennon – mêle images Super 8 inédites et dessins d’archives, rappelant la parole de John : « Si quelqu’un pense qu’une chanson peut changer le monde, qu’il l’écrive ».

Héritage et raretés : le sillon se prolonge

En décembre 2023, Yoko Ono et son fils Sean Ono Lennon font presse-r une série limitée d’acétates de « Give Peace A Chance », gravés à la main à Abbey Road, et les offrent à cinquante associations caritatives. Chaque disque est vendu aux enchères pour financer des programmes humanitaires en Ukraine, à Gaza ou au Soudan. La boucle est bouclée : l’enregistrement né comme simple slogan devient outil concret d’entraide, plus d’un demi-siècle après son invention.

Un modèle d’appropriation collective

Avec sa structure répétitive et ses deux accords, « Give Peace A Chance » est l’archétype du protest song : facile à mémoriser, impossible à confisquer. Au fil des décennies, on l’a entendu lors des marches anti-nucléaires britanniques, des rassemblements pour la paix en Irlande du Nord, jusqu’aux manifestations contre l’invasion de l’Ukraine en février 2022 où des foules berlinoises chantaient « All we are saying… ». Cette plasticité confirme l’intuition de Lennon : « Nous ne prêchons pas la bonne parole, nous proposons un modèle alternatif. »

« Tout ce que nous disons… » : actualité d’un slogan

À l’heure où les réseaux sociaux transforment le débat public en flux continu, la formule de 1969 semble étrangement moderne. En substituant l’idée de « chance » à celle d’injonction, le couple Ono-Lennon invitait chacun à réfléchir par lui-même plutôt qu’à suivre un mot d’ordre. Depuis 2024, plusieurs universités américaines utilisent la chanson dans leurs cours d’histoire contemporaine, l’analysant comme cas d’étude de la communication non violente. Même la NASA, lors du lancement de la mission Artemis III programmée pour 2027, a diffusé le refrain dans le centre de contrôle, hommage discret à l’utopie planétaire portée par la génération Apollo.

Un lit, une guitare, une révolution douce

Du point de vue purement musical, « Give Peace A Chance » n’est qu’un chant scandé sur un motif primaire. Mais c’est justement cette simplicité qui en fait une œuvre majeure : en 1969, John Lennon passe du rôle de rock-star à celui de porte-voix citoyen, tandis que Yoko Ono inscrit l’art conceptuel dans la culture pop. Ensemble, ils démontrent qu’un enregistrement improvisé, réalisé hors studio avec des moyens limités, peut rivaliser avec les productions les plus sophistiquées des sixties et marquer durablement l’histoire. Plus de cinquante-cinq ans après son cri du cœur, la chanson demeure un rappel : tant que retentira ce refrain, l’idée de paix ne cessera jamais d’avoir une chance.