Lorsque Paul McCartney compose « Here, There and Everywhere », il ne se doute peut-être pas encore qu’il est en train d’écrire l’une des plus belles ballades de l’histoire de la musique pop. Sortie sur l’album Revolver en 1966, cette chanson intimiste et élégante révèle toute la finesse mélodique et harmonique de McCartney, soutenue par l’ingéniosité des Beatles en studio. Véritable joyau de la discographie du groupe, « Here, There and Everywhere » est une chanson d’amour intemporelle, que McCartney considère lui-même comme sa préférée parmi ses propres compositions.
Sommaire
- Une inspiration née au bord d’une piscine
- Une reconnaissance immédiate de Lennon
- Une production en studio méticuleuse
- Une voix inspirée par Marianne Faithfull
- L’amour en filigrane
- Un héritage musical éternel
Une inspiration née au bord d’une piscine
L’histoire de « Here, There and Everywhere » débute dans un cadre étonnamment simple : la piscine de John Lennon, à Weybridge. McCartney attend que son complice se réveille et, pour tuer le temps, gratte quelques accords sur sa guitare acoustique. Très vite, une mélodie naît, douce et aérienne. Lorsque Lennon se lève, McCartney lui joue la chanson, qui est déjà pratiquement achevée. Le duo finalise ensemble les paroles, bien que McCartney assure que la composition lui appartient à 80 %.
Le titre lui-même s’inscrit dans une structure fascinante : chaque couplet explore une partie du titre, « Here », « There », puis « Everywhere », comme une manière poétique de symboliser la présence omniprésente de l’être aimé. Cette élégance lyrique est typique du génie d’écriture de McCartney.
Une reconnaissance immédiate de Lennon
Fait rare, Lennon, qui n’est pas connu pour distribuer facilement des compliments, se montre enthousiaste à l’écoute du morceau. Il déclare même dans une interview à All We Are Saying :
« Paul’s song completely, I believe. And one of my favourite songs of The Beatles. »
Un témoignage qui prend encore plus de poids lorsqu’on apprend que dès mars 1965, en Autriche, alors que les Beatles tournent le film Help!, Lennon avait déjà manifesté son admiration pour cette chanson. McCartney raconte dans Anthology :
« Nous étions en train d’enlever nos lourdes bottes de ski après une journée de tournage. Nous avons mis une cassette avec nos nouvelles chansons, et « Here, There and Everywhere » y figurait. Je me souviens de John disant : « Tu sais, je l’aime peut-être plus que toutes mes chansons sur cette bande. » Pour moi, venant de John, c’était un immense compliment. »
Une production en studio méticuleuse
L’enregistrement de la chanson se fait sur trois jours : les 14, 16 et 17 juin 1966. Le premier jour, quatre prises sont réalisées, mais seule la dernière est complète avec des voix. C’est alors que l’élément clé du morceau prend forme : les harmonies vocales sublimes de McCartney, Lennon et Harrison.
Le producteur George Martin minimise souvent son apport, mais son rôle dans la mise en place des harmonies est fondamental. Il explique dans The Complete Beatles Recording Sessions :
« Les harmonies sont très simples, juste des triades de base que les garçons ont fredonnées. Il n’y a rien de très compliqué, pas de contrepoint, juste des harmonies en blocs mouvants. Très simple à faire… mais très efficace. »
Le 16 juin, après plusieurs prises du rythme, la meilleure est sélectionnée et devient la base définitive. Le lendemain, McCartney double sa voix principale, peaufinant ainsi l’effet planant et délicat du morceau.
Une voix inspirée par Marianne Faithfull
McCartney, en grand mélodiste, cherche toujours à explorer différentes approches vocales. Pour « Here, There and Everywhere », il avoue s’être inspiré d’une chanteuse inattendue : Marianne Faithfull. Dans Many Years From Now, il raconte :
« Quand je l’ai chantée en studio, je me suis dit : « Je vais la chanter comme Marianne Faithfull », mais évidemment, c’était toujours ma voix. Si tu ne sais pas comment chanter un morceau, imagine Aretha Franklin ou Ray Charles le chanter. Pour celui-ci, c’était Marianne. J’ai utilisé une voix presque en falsetto et l’ai doublée. »
Le résultat est une interprétation délicate et aérienne qui renforce la dimension éthérée de la chanson.
L’amour en filigrane
Derrière cette chanson, il y a aussi une muse : Jane Asher, alors petite amie de McCartney. « Here, There and Everywhere » est une déclaration d’amour à la fois simple et profonde, inspirée par la présence de celle qui partage alors sa vie.
Avec des paroles telles que « Changing my life with a wave of her hand », McCartney capture la magie de ces petits gestes qui transforment une existence. Il confie dans The Lyrics: 1956 To The Present :
« Je regarde cette ligne maintenant et je me demande d’où elle vient. Pensais-je à la reine faisant un signe depuis son carrosse royal ? Ou juste au pouvoir d’un tout petit geste ? Elle agite la main et change ma vie. Cela évoque beaucoup de choses. »
Un héritage musical éternel
Depuis sa sortie, « Here, There and Everywhere » a été reprise par de nombreux artistes, de George Benson à Emmylou Harris, preuve de son intemporalité. La chanson apparaît également dans la bande originale du film Give My Regards To Broad Street de McCartney en 1984, confirmant son attachement profond à cette œuvre.
Avec Revolver, les Beatles explorent des sonorités nouvelles et des techniques d’enregistrement avant-gardistes. Mais avec « Here, There and Everywhere », Paul McCartney prouve qu’au-delà des expérimentations, la force d’une mélodie sublime et d’un texte sincère peut traverser les âges.
Loin d’être un simple titre d’album, cette ballade s’impose comme un chef-d’œuvre du romantisme pop, un écrin de douceur et d’émotion qui continue de résonner plus de cinquante ans après sa création. McCartney, en fin de compte, résume parfaitement l’impact de sa propre chanson :
« Si je devais choisir, je dirais que « Here, There and Everywhere » est ma préférée de toutes mes chansons. »