En 1970, George Harrison surprend le monde avec All Things Must Pass, un triple album monumental produit par Phil Spector. Riche de compositions accumulées durant les années Beatles, l’œuvre mêle rock, gospel et spiritualité hindoue. Véritable manifeste d’indépendance, ce coffret confirme que le « Quiet Beatle » n’était pas dans l’ombre mais un créateur visionnaire, capable de rivaliser avec Lennon et McCartney.
À l’automne 1970, le public découvre ébahi un coffret vinyle de trois disques, arborant la photo austère d’un homme assis parmi quatre nains de jardin ; au-dessus, un titre ambitieux : All Things Must Pass. L’auteur n’est autre que George Harrison, longtemps surnommé le « Quiet Beatle ». En l’espace de six faces, soit près de deux heures de musique, le guitariste dévoile un univers foisonnant qui mêle rock, folk, gospel, country et spiritualité hindoue, sous la houlette du producteur Phil Spector. Pourquoi un triple album ? Comment un musicien réputé discret en arrive‑t‑il à publier la livraison solo la plus gargantuesque jamais signée par un ex‑Beatle ? Retour sur un manifeste artistique qui redéfinit les frontières de la créativité post‑Beatles.
Sommaire
- Un stock de chansons inemployées : l’ardoise accumulée des années Beatles
- La thérapie Spector : wall of sound et densité orchestrale
- Les musiciens : une confrérie électrique autour de George
- Apple Jam : chronique d’un disque bonus inattendu
- Spiritualité et abondance : l’album‑temple comme offrande
- Stratégie éditoriale : devancer LennON et Macca
- Maîtriser l’après‑Beatles : un coup d’avance pour la carrière solo
- Les contraintes du vinyle : technique et logistique
- Impact critique et commercial à long terme
- L’héritage recontextualisé : rééditions et bonus inédits
- Les critiques récurrentes : longueur, inégale ? Oui, mais…
- Influence sur la scène rock et pop contemporaine
- Le triple album comme déclaration d’indépendance
Un stock de chansons inemployées : l’ardoise accumulée des années Beatles
Depuis 1966, Harrison présente régulièrement des maquettes à ses partenaires John Lennon et Paul McCartney. Mais le duo monopolise la quasi‑totalité des faces A. Sur Abbey Road, George glisse enfin Here Comes the Sun et Something, prouvant qu’il atteint désormais le même niveau d’excellence que ses compagnons. Cependant, le tiroir déborde : « Isn’t It a Pity », esquissé en 1966, a été rejeté pour Revolver ; « All Things Must Pass » et « Hear Me Lord » n’ont pas trouvé place sur Let It Be. Au moment de la séparation officielle, Harrison possède une cinquantaine de compositions abouties ou semi‑achevées. Plutôt que de distiller ces titres sur plusieurs disques, il choisit de frapper fort : publier tout ou presque dans un seul coffret, afin d’asseoir immédiatement sa légitimité d’auteur‑compositeur.
La thérapie Spector : wall of sound et densité orchestrale
Au printemps 1970, Harrison fait appel à Phil Spector, déjà impliqué dans le mix final de Let It Be. Le producteur californien, célèbre pour son Wall of Sound, encourage la démesure : couches de guitares, échos de chambre d’écho Gold Star, cuivres, chorales gospel. Harrison, libéré du minimalisme imposé par les Beatles lors des dernières sessions, cède au vertige orchestral. Sur Wah‑Wah, on dénombre plus de dix pistes de guitare superposées. Sur Awaiting on You All, les cuivres de Jim Price et Bobby Keys emplissent l’espace. L’exigence sonore justifie déjà l’expansion : un tel foisonnement réclame de l’oxygène vinyle, que ne peuvent offrir deux faces standard.
Les musiciens : une confrérie électrique autour de George
En studio, Harrison convoque un aréopage de talents : Eric Clapton, en cure de désintoxication émotionnelle, apporte sa Les Paul ; les membres de Derek and the Dominos se chargent de la section rythmique, tandis que Billy Preston enflamme l’orgue Hammond. Ringo Starr tient la batterie sur plusieurs titres, Klaus Voormann assure la basse, Pete Drake colore de pedal‑steel, et la troupe des Delaney & Bonnie ajoute des chœurs d’église sudiste. Le studio d’Abbey Road se transforme en kibboutz rock, où chacun improvise, jamme, répète. Les bobines tournent jour et nuit, engrangeant plus de quatre‑vingts heures de prises. Dans ce maelström, Harrison enregistre non seulement des chansons, mais aussi des jam sessions instrumentales qui finiront sur le troisième disque, Apple Jam.
Apple Jam : chronique d’un disque bonus inattendu
Le troisième volume d’All Things Must Pass déroute : cinq longues plages instrumentales, dont Out of the Blue et I Remember Jeep, improvisées autour de riffs bluesy. Pour Harrison, ces jams ont un double rôle. D’abord, capturer l’énergie spontanée de ses invités — Eric Clapton, Dave Mason, Gary Wright — comme un carnet de route sonore. Ensuite, régler un détail contractuel : un disque « bonus » vendu prix fort rapporte davantage de droits mécènes aux musiciens participants qu’un double album classique. Le leader assume : « Ces sessions reflètent la camaraderie du moment ; elles valent la peine d’être partagées, même si ce n’est pas de la Great American Songbook ».
Spiritualité et abondance : l’album‑temple comme offrande
All Things Must Pass n’est pas seulement une compilation personnelle ; c’est un autel musical. Harrison, influencé par les enseignements du Bhagavad‑Gita et la méditation transcendantale apprise auprès du Maharishi Mahesh Yogi, inonde les textes de références spirituelles : My Sweet Lord fusionne Hallelujah judéo‑chrétien et Hare Krishna hindou ; Beware of Darkness évoque l’illusion maya ; Art of Dying aborde la réincarnation. La profusion sonore devient métaphore : pour exprimer l’infini, il faut dépasser le format terrestre du 33‑tours traditionnel. Un triple album matérialise l’idée hindoue de la création cyclique : naissance, vie, dissolution — trois titres pour trois états.
Stratégie éditoriale : devancer LennON et Macca
Fin 1970, les autres Beatles préparent leur première salve solo : John Lennon/Plastic Ono Band se veut dépouillé, confessionnel ; McCartney affiche un home‑studio champêtre. Harrison comprend que la comparaison sera inévitable. Miser sur un triple album lui offre un avantage narratif : tandis que ses ex‑partenaires sortent respectivement 35 et 38 minutes de musique, lui propose 105 minutes inédites. Aux yeux de la presse, le contraste est saisissant : le « guitariste secondaire » livre l’œuvre la plus ambitieuse. La critique s’enthousiasme ; Rolling Stone parle de « festival de merveilles », Billboard salue un « monument de maturité ». Les ventes suivent : numéro 1 aux États‑Unis durant sept semaines, disque d’or en dix jours.
Maîtriser l’après‑Beatles : un coup d’avance pour la carrière solo
En publiant autant de chansons d’un coup, Harrison se crée un matelas. Pendant que McCartney et Lennon s’enferment en studio pour préparer leur deuxième opus, George dispose déjà d’un stock d’inédits prévu pour plus tard. Effectivement, plusieurs chutes de All Things Must Pass — Woman Don’t You Cry for Me, Rocking Chair in Hawaii, Beautiful Girl — referont surface, retravaillées sur Thirty Three & 1/3 (1976) et Brainwashed (2002). Le triple album agit comme une banque de titres : il garantit la longévité créative de son auteur, qui pourra piocher dans ses archives sans pression commerciale.
Les contraintes du vinyle : technique et logistique
En 1970, un LP standard admet 18‑20 minutes par face sans compromettre la dynamique. Or, la moyenne des morceaux d’Harrison dépasse quatre minutes, certains excèdent sept. Pour conserver la qualité audio — compression minimale, graves profonds —, il faut étaler la matière sur davantage de faces. Phil Spector milite pour cette option : son wall of sound réclame de l’espace, au risque de saturer les sillons. Le label Apple Records accepte, même si le coût de production triple : pochette luxueuse en carton gaufré, poster inclus, mixages stéréo sur trois bandes magnétiques 16 pistes… Le ticket pour le consommateur grimpe, mais l’image de prestige compense : acquérir le coffret revient à investir dans une œuvre‑totem, prolongement physique de la vision artistique.
Impact critique et commercial à long terme
Trois ans après sa sortie, All Things Must Pass totalise plus de sept millions d’exemplaires, un record pour un ex‑Beatle. Le single My Sweet Lord devient numéro 1 mondial, malgré la polémique de plagiat (similitude mélodique avec He’s So Fine des Chiffons). Le coffret influence la scène folk‑rock californienne : Crosby, Stills, Nash & Young envisagent un quadruple live, Yes publie Tales from Topographic Oceans (1973) en double conceptuel, Stevie Wonder s’inspire des textures gospel pour Innervisions. Le format « album fleuve » devient un indicateur d’ambition : on ne conçoit plus une œuvre‑monde sans au moins un double vinyle.
L’héritage recontextualisé : rééditions et bonus inédits
En 2001, Harrison supervise une première remasterisation, agrémentée de « I Live for You » et d’une version acoustique de Beware of Darkness. Vingt ans plus tard, la 50th Anniversary Edition orchestrée par Dhani Harrison offre un mix stéréo modernisé, des démos brutes et des rehearsals. On y découvre la genèse de titres jamais finalisés : Cosmic Empire, Mother Divine. Cette édition confirme que la matière première du triple album aurait pu constituer un quadruple, voire un quintuple, si le vinyle l’avait permis.
Les critiques récurrentes : longueur, inégale ? Oui, mais…
Certaines voix estiment que la face Apple Jam relève du remplissage. D’autres regrettent le caractère anecdotique d’It’s Johnny’s Birthday, pastiche buddy‑hollyen offert à Lennon. On reproche à Phil Spector des arrangements saturés qui diluent parfois la guitare slide de George. Pourtant, l’unité thématique reste palpable : de la déclaration d’amour mystique (I’d Have You Anytime) au blues funéraire (Isn’t It a Pity), l’album raconte le cycle de la perte, la dissolution de l’ego, puis la renaissance. La redondance sert l’obsession, la longueur épouse le propos philosophique : tout passe, tout se transforme, même la patience de l’auditeur.
Influence sur la scène rock et pop contemporaine
Dès 1971, Elton John cite All Things Must Pass comme « le standard de la production rock moderne » ; Tom Petty s’en inspire pour les harmonies de Wildflowers ; Jeff Lynne appliquera plus tard la recette sur les albums d’ELO et le Traveling Wilburys, collectif monté avec… George Harrison. Noel Gallagher proclame que « Be Here Now » d’Oasis n’aurait pas existé sans la majesté du coffret Apple. Le format maxi‑album refait surface dans les années 2000 avec Speakerboxxx/The Love Below d’Outkast et Stadium Arcadium des Red Hot Chili Peppers, tous deux citant Harrison parmi les références conceptuelles.
Le triple album comme déclaration d’indépendance
En choisissant de condenser quatre ans de frustration créative dans un triple vinyle, George Harrison ne vise pas la démesure gratuite ; il scelle symboliquement sa libération. All Things Must Pass agit comme une catharsis et un manifeste : « Je n’étais pas l’ombre silencieuse, j’étais un volcan en dormance ». L’ambition quantitative devient qualitative : plus qu’un alignement de titres, le coffret érige un paysage intérieur, traversé de doutes, de louanges et d’éclats de guitare slide. Cinquante‑cinq ans plus tard, il demeure un phare pour quiconque croit qu’une œuvre pop peut englober la réflexion spirituelle, l’expérimentation sonore et la générosité mélodique sans sacrifier la cohérence. Oui, tout finit par passer ; mais certaines fulgurances traversent le temps — et celle‑ci, triple ou non, continue de résonner comme la preuve irréfutable que le « Quiet Beatle » savait parfaitement se faire entendre.