Quand John Lennon voyait Chuck Berry comme plus qu’un homme

Publié le 01 août 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon, malgré sa gloire planétaire, avouait ne pas pouvoir voir Chuck Berry comme un simple être humain. De l’admiration adolescente aux rencontres marquantes, il reconnaissait en Berry le véritable pionnier du rock, source d’inspiration et modèle indépassable.


Au panthéon des idoles de la jeunesse britannique des années 1950, peu de noms résonnent avec l’intensité de Chuck Berry. Pour un adolescent de Liverpool fasciné par les 78 tours américains, ses riffs de guitare et ses histoires de Cadillac incarnaient la promesse d’un ailleurs où tout semblait possible. Des décennies plus tard, devenu l’une des plus grandes icônes de la culture populaire, John Lennon reste pourtant saisi d’un vertige quasi mystique chaque fois qu’il évoque l’auteur de « Johnny B. Goode » : « Je ne pouvais pas le voir comme un humain ; il était le disque que je tournais à seize ans », confiera-t-il en 1974. Comment un Beatle, adulé sur toute la planète, peut-il être encore impressionné au point de perdre ses moyens ? Cette confession en dit long sur la relation ambivalente qu’entretiennent les légendes entre elles, sur le poids de la dette artistique, mais aussi sur la conscience aiguë qu’avait Lennon de l’injustice dont furent victimes les pionniers afro-américains du rock ’n’ roll.

Sommaire

  • Aux racines d’une fascination adolescente
  • Du pub de Hambourg au hit-parade : Berry dans l’ADN des Beatles
  • La rencontre sur le plateau de Mike Douglas (1972)
  • « Un disque qui prend vie » : la perception mythifiée de Lennon
  • Une collaboration avortée, des hommages récurrents
  • La question raciale et l’injustice historique
  • Berry, un mentor malgré lui
  • De l’idolâtrie à la reconnaissance réciproque
  • La métaphore du miroir : héros et héritiers face à face
  • Héritage croisé : du jukebox à la salle de classe
  • La leçon d’humilité des géants
  • Quand l’idole dépasse la star

Aux racines d’une fascination adolescente

Dans les rues encore criblées d’échafaudages du Liverpool d’après-guerre, la musique américaine arrive en contrebande : les marins de la ligne transatlantique rapportent des singles Sun, Chess ou Atlantic, vendus sous le manteau dans les échoppes de Matthew Street. Lennon, comme McCartney ou Harrison, passe ses après-midi à disséquer la structure de « Roll Over Beethoven », à déchiffrer les paroles d’argot de « Maybellene », à s’entraîner devant le miroir au fameux duck-walk. Pour eux, Berry n’est pas un simple interprète : il est un sésame vers l’Amérique, terre mythifiée où l’on roule cheveux au vent et guitare en bandoulière. Dans la grisaille ouvrière du Merseyside, cette perspective agit comme un feu d’artifice intérieur.

Du pub de Hambourg au hit-parade : Berry dans l’ADN des Beatles

Quand le quatuor s’exile en 1960 sur les scènes enfumées de Hambourg, le répertoire se compose pour un tiers de compositions de Chuck Berry : « Sweet Little Sixteen », « Rock and Roll Music », « Too Much Monkey Business ». Les accents syncopés, les paroles-fleuves bourrées de rimes internes, le jeu de guitariste chanteur qui mène la danse : tout cela façonne la gestuelle des Beatles avant même qu’ils n’entrent en studio. À tel point que, lorsque George Martin les auditionne en 1962, Lennon réclame d’emblée de reprendre « Rock and Roll Music » ; le producteur, séduit, enregistre la version qui figurera sur le Beatles For Sale (1964), célébra- tion implicite d’une dette jamais reniée.

La rencontre sur le plateau de Mike Douglas (1972)

La première rencontre officielle entre Lennon et Berry se déroule à Philadelphie, en février 1972, devant les caméras du Mike Douglas Show. Lennon, qui coanime l’émission toute la semaine avec Yoko Ono, insiste pour inviter « son héros ». Le direct vire au moment d’anthologie : assis côte à côte, Berry et Lennon entonnent « Memphis Tennessee » puis « Johnny B. Goode ». Lennon, nerveux, multiplie les regards admiratifs. Lorsque Berry lance un riff, le Beatle esquisse machinalement un duck-walk minimal, comme s’il redevenait l’adolescent du Quarry Men. À la fin, il balbutie un « Thank you, Chuck, thank you » qui laisse deviner l’ampleur de l’émotion. Le public, médusé, comprend que l’idole du jour se place soudain à hauteur de fan.

« Un disque qui prend vie » : la perception mythifiée de Lennon

Interrogé l’année suivante par le journaliste Dennis Elsas, Lennon explicite son trouble : « Quand vous avez passé des nuits entières, casque vissé sur les oreilles, à rêver sur une voix sortie d’un haut-parleur, vous ne pouvez plus ramener cette voix à un simple organisme. Chuck Berry reste pour moi un objet sonore, pas un corps de chair et d’os ». Cette phrase révèle un mécanisme psychologique : la star ne se conçoit plus comme le sommet d’une hiérarchie, mais comme l’aboutissement d’une lignée où l’aîné garde son aura sacrée. Sa propre gloire ne dissout pas l’aura de celui qui l’a inspiré ; au contraire, elle la ravive.

Une collaboration avortée, des hommages récurrents

Après le Mike Douglas Show, Lennon caresse l’idée d’un album commun. Il propose d’enregistrer, à New York, un medley de classiques Berry agrémenté de nouveaux titres signés à quatre mains. Pour des raisons contractuelles — Berry est alors engagé auprès de Chess Records — le projet échoue. Lennon n’en persiste pas moins : sur le LP Rock ’n’ Roll (1975), il enregistre « You Can’t Catch Me » et « Sweet Little Sixteen », respectant scrupuleusement la structure d’origine. Là encore, son interprétation n’est pas un pastiche : c’est une déclaration d’amour quasi scolaire où le timbre nasillard de Berry résonne en filigrane dans chaque phrasé.

La question raciale et l’injustice historique

Dans la même interview de 1974, Lennon évoque la frustration de voir Berry et ses pairs — Little Richard, Bo Diddley, Fats Domino — relégués dans les marges d’une industrie qu’ils ont pourtant fondée : « Nous, les Blancs, avons récolté l’essentiel de la reconnaissance et des royalties, alors que ces gars-là ont ouvert la voie. Ça me hante ». Cette conscience politique nourrit son engagement ultérieur pour les droits civiques : il porte un badge Power to the People, finance des concerts pour Angela Davis. Là encore, la dette artistique se double d’une dette morale que Lennon tente, modestement, d’éponger.

Berry, un mentor malgré lui

Chuck Berry, de son côté, reste sobre sur l’influence qu’il exerce. Il remercie les Beatles pour les droits d’édition qui affluent après chaque reprise, mais refuse le statut de « père fondateur » que la presse lui colle. Dans ses mémoires, il décrit Lennon comme « un gamin trop poli pour un rocker », amusé de voir l’ex-Beatle perdre son aplomb. Il avoue cependant avoir vibré en entendant « Back in the U.S.S.R. », pastiche d’« Back in the U.S.A. », preuve que leurs trajectoires demeurent entremêlées.

De l’idolâtrie à la reconnaissance réciproque

Au fil des années, les rôles finissent par s’inverser : Berry, vieillissant, s’appuie sur la notoriété de Lennon pour attirer une nouvelle génération. Lors d’un concert au Madison Square Garden (1973), il dédie « Reelin’ and Rockin’ » « à John, ce type qui sait encore comment faire crier une guitare ». Le Beatle, présent incognito dans la salle, écrira dans son journal : « J’ai senti la boucle bouclée ».

La métaphore du miroir : héros et héritiers face à face

Le trouble de Lennon face à Berry illustre un phénomène plus large : l’impossibilité, pour un artiste, de se situer dans la même réalité que la figure tutélaire qui l’a façonné. Cette posture n’est pas feinte ; elle témoigne d’une gratitude essentielle et d’une humilité rare, surtout chez une célébrité de ce calibre. En coulisses, Lennon confiera à un technicien d’Abbey Road : « Je peux rivaliser avec Dylan sur le plan des textes, avec McCartney sur les mélodies, mais jamais je n’aurai l’attaque rythmique de Chuck. Il me manque ce claquement de corde, cette propulsion ».

Héritage croisé : du jukebox à la salle de classe

Aujourd’hui, dans les programmes universitaires consacrés à la musique populaire, il n’est pas rare de présenter « Johnny B. Goode » et « I Want To Hold Your Hand » comme les deux faces d’une même pièce. La première a défini l’alphabet du rock, la seconde l’a exporté dans le monde entier. Sans la matrice Berry, Lennon n’aurait sans doute pas trouvé la clé du songwriting en trois minutes ; sans l’amplification planétaire des Beatles, Berry ne serait peut-être resté qu’une légende de juke-box. Cette symbiose, Lennon l’a parfaitement comprise, d’où son incapacité à « réduire » Chuck Berry à un simple confrère.

La leçon d’humilité des géants

En définitive, cette anecdote révèle un aspect rarement mis en avant dans les récits de la pop : la capacité d’un artiste adulé à demeurer un fan. Lennon, malgré les stades remplis, garde dans un coin de son esprit le gamin de Woolton grattant une guitare rapportée d’Allemagne. C’est cette lucidité qui lui permettra d’écrire des chansons aussi désarmantes que « Working Class Hero » ou « God », où il détrône ses propres mythes pour retrouver l’essence de la création humaine.

Quand l’idole dépasse la star

Que John Lennon avoue son incapacité à considérer Chuck Berry comme un simple mortel témoigne moins d’une idolâtrie naïve que d’une reconnaissance profonde : celle de l’homme qui, le premier, a tracé la route du rock ’n’ roll, au point de rester à jamais inégalé dans le cœur de ceux qui l’ont suivi. En assumant ce vertige, Lennon rappelle au public que, derrière chaque trophée, il y a un disque poussiéreux qui a tout déclenché, une vibration primitive qui échappe aux statues comme aux classements. La leçon est précieuse : on peut devenir une légende et rester l’admirateur ému d’un bluesman qui, un jour, a transformé douze mesures en éternité.