L'inventaire des rêves

Publié le 05 novembre 2025 par Lorraine De Chezlo
de Chimamanda Ngozi Adichie

Roman - 650 pages

Editions Gallimard - mars 2025

Elles sont quatre femmes d'origine ouest-africaine et vivent leurs vies, parfois rêvées parfois subies, dans les années 2010-2020. Il y a la belle et riche Chiamaka, née dans une riche famille nigériane, vivant aux Etats-Unis, qui enchaîne les conquêtes amoureuses et les voyages qui inspirent ses articles. Il y a sa meilleure amie Zikora, aisée également, sans enfant également, mais qui attend patiemment le jour où elle pourra être mère, jusqu'au jour où elle accouchera dans la douleur et la solitude. Il y a la cousine de Chiamaka, Omelogor, une femme nigériane d'allure arrogante qui n'a pas sa langue dans sa poche, et évolue dans les hautes sphères financières. Elle refuse les mariages, elle refuse la maternité socialement imposée, elle refuse aussi de poursuivre dans ce milieu corrompu et décide de reprendre des études sur la pornographie aux Etats-Unis. Et puis il y a Kadiatou, Peule de Guinée qui après avoir vécu le décès de son promis, de son père, de sa sœur Binta, émigre aux Etats Unis, comme serveuse puis femme de ménage, serveuse. 

J'ai retrouvé avec grand plaisir l'écriture aisée et foisonnante de Chimamanda Nogzi Adichie. On imagine lire beaucoup de la vie et des avis de l'autrice à travers Chiamaka, Zikora et Omelogor. Kadiatou, elle, tient une toute autre place dans le roman. Femme pauvre émigrée pour une vie meilleure, et non-anglophone, elle sera victime de racisme, de viols, et le procès qui l'opposera à un politique français très haut placé qui l'a agressée dans une chambre d'hôtel fera la une des journaux. Car l'autrice, en plus de donner corps à des femmes dans un roman choral pour faire entendre des causes féministes, elle place les histoires très fortement dans l'actualité de ces années 2020 : la pandémie de la Covid-19, l'affaire DSK - Nafissatou Diallo, les traditions africaines contestées pour l'excision et les mariages arrangés. Et à travers Kadiatou, une femme noire dans la sphère privée de Chiamaka, comme les deux autres, il est fait place à une "sœur" en intégrant un personnage d'une autre origine, autre langue maternelle, autre catégorie sociale, pour sortir des portraits de femme noire aisée ou intellectuellement très éduquée. 

Extrait :

"Face à leurs mots, Kadiatou se replia sur elle-même, l'estomac tout remué, imaginant ces mêmes mots échangés dans un endroit plus vaste, un tribunal où tout lui serait étranger, avec des Américains parlant vite, son nom prononcé par des inconnus hachant son histoire en menus morceaux avec un couteau, comme si elle était la seule à ne pouvoir discerner ce qui lui était réellement arrivé. La vision menaçante de ce tribunal prenait toute la place dans son esprit. Ils la découperaient avec une machette et inviteraient des vautours à festoyer alors qu'elle serait étendue là, encore en vie, ses blessures exposées à tous les regards."

Oscillant entre les deux continents, le continent originel et le nouveau monde, le roman imbrique de manière subtile les fragments de vies des différentes femmes, en les faisant parfois se croiser, se fréquenter. Un roman dense où il est question d'amour, de souhaits affectifs de quarantenaires, mais aussi de la pression sociale face à la maternité, au patriarcat, aux inégalités de genre... Les extraits du blog d'Omelogor, formenonly, qui s'adresse avec malice et pédagogie aux hommes à tendance masculiniste, sont un pur régal.

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