Sean Ono Lennon, le gardien fatigué : tenir la flamme Beatles à l’ère du swipe

Publié le 24 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a quelque chose de légèrement absurde à devoir “surveiller” un héritage que tout le monde croit déjà connaître. Et pourtant, Sean Ono Lennon se retrouve là, au milieu du bruit, dans ce rôle de custode qu’on n’envie à personne : maintenir vivant ce qui risque de devenir décor. Dans un entretien accordé à CBS Sunday Morning, il lâche une inquiétude inattendue : oui, il craint désormais que John Lennon — et même les Beatles — puissent être oubliés. Pas rayés des catalogues, non : dilués, fragmentés, réduits à des refrains capturés par l’algorithme. En parallèle, Yoko Ono s’efface peu à peu, et la passation se fait en silence, avec une exigence héritée d’elle : préserver le standard, pas seulement la marque. Archives, rééditions, documentaires, “War Is Over!”… comment transmettre sans trahir, moderniser sans aplatir, faire entendre avec des “oreilles neuves” ? Et si, au fond, le vrai gardien, c’était aussi nous ?


Il y a quelque chose d’absurde, presque comique, dans l’idée même d’un héritier chargé de surveiller un trésor que des millions de gens croient déjà posséder. Comme si l’ombre d’une cathédrale pouvait être confiée à un seul sacristain. Et pourtant, c’est exactement la position dans laquelle se retrouve Sean Ono Lennon aujourd’hui : non pas “fils de”, non pas simple continuateur, mais custode — le mot est lourd, le mot est froid, le mot sonne comme une fonction administrative déposée sur une âme.

Dans un entretien récent accordé à CBS Sunday Morning, Sean a prononcé une phrase qui, sous ses dehors modestes, ressemble à une confession. Il dit, en substance, que le monde entier est aussi le gardien de l’héritage de son père. Puis il ajoute qu’il fait simplement de son mieux pour que la jeune génération n’oublie pas les Beatles, John et Yoko. On pourrait entendre là une évidence, une politesse, une formule. Mais il y a, dans la manière dont il l’assume, quelque chose de plus inquiet : l’impression que l’évidence n’en est plus une.

Le moment où l’interview bascule, c’est lorsqu’on lui demande s’il craint réellement que l’œuvre de son père soit un jour oubliée. Sean répond qu’il le craint, oui, et qu’il ne le craignait pas avant. Cette petite fissure dans le mythe — peur de l’oubli au sujet du groupe le plus commenté, le plus analysé, le plus réédité de l’histoire de la pop — dit beaucoup de l’époque. Parce que l’époque n’oublie pas seulement. Elle “swipe”. Elle “zappe”. Elle passe à la suite. Et elle le fait sans haine, sans critique, sans même l’effort d’un jugement. Un glissement du pouce, et la légende devient un contenu parmi d’autres.

L’héritage des Beatles a longtemps semblé immunisé. Un monument stable, un soleil fixe. Mais Sean, lui, vit au ras du sol. Il voit les usages, les plateformes, les conversations, l’érosion douce. Il voit surtout un phénomène plus subtil que l’ignorance : la dilution. Connaître The Beatles par fragments, par refrains reconnus dans une publicité, par choruses découpés sur des vidéos, c’est parfois n’en connaître que l’empreinte, pas le corps. Ce n’est pas “oublier”, au sens traditionnel. C’est vivre dans un monde où tout devient échantillon, et où même John Lennon peut finir par être une silhouette sans chair, un nom sans contexte, une photo iconique déliée de l’histoire qui la rendait brûlante.

Sommaire

  • Un héritier malgré lui : la passation silencieuse de Yoko à Sean
  • Le mot “custode” dans un monde d’algorithmes : l’oubli n’est plus une panne, c’est un mode de fonctionnement
  • Yoko Ono, la gardienne originelle : tenir debout dans la tempête
  • “Peace and love”, oui, mais pas seulement : l’activisme comme humour et comme méthode
  • Les archives comme champ de bataille : quand “faire vivre” signifie choisir ce qui sera entendu
  • “Happy Xmas (War Is Over)” : la chanson qui revient chaque année, et la guerre qui refuse de se taire
  • Sean musicien : vivre sous un nom qui dévore, et quand même inventer
  • Les Beatles après les Beatles : une légende qui continue de se reconfigurer
  • Peut-on vraiment oublier les Beatles ? La question qui ressemble à une provocation, mais qui cache une vérité
  • La responsabilité du monde : un héritage partagé, ou l’art de ne pas laisser les icônes devenir des produits

Un héritier malgré lui : la passation silencieuse de Yoko à Sean

Sean n’a pas “choisi” ce rôle comme on choisit une carrière. Il l’endosse comme on endosse une météo. Il le dit d’ailleurs sans emphase : Yoko Ono, âgée de 92 ans, a ralenti, s’est retirée, et c’est pour cela qu’il essaie de faire le travail qu’elle faisait avant. Ce retrait n’est pas une disparition, plutôt une forme de recul vital : à un âge où l’on ne doit plus rien à la scène, où l’on protège sa paix comme un dernier territoire. Yoko a longtemps été une présence publique, parfois combattue, souvent caricaturée, mais toujours active : gestion des archives, projets mémoriels, décisions artistiques, contrôle d’un récit. Aujourd’hui, elle laisse la main — et ce geste, en soi, a quelque chose d’émouvant. Comme si l’histoire, qui s’est toujours obstinée à les mettre sous projecteurs, acceptait enfin une zone d’ombre.

Dans l’entretien, Sean parle aussi de la pression qu’il ressent : il veut faire aussi bien que sa mère, parce qu’elle a mis la barre très haut dans la manière de traiter la musique de John, et “le truc Beatles”. Il y a là un détail fascinant : Sean ne dit pas seulement qu’il veut “préserver”. Il veut préserver le standard. La qualité. L’exigence. Autrement dit : il ne s’agit pas de garder un musée poussiéreux. Il s’agit d’empêcher que l’héritage ne soit géré comme une simple marque, un logo vintage sur des produits. Il s’agit de tenir une ligne, une éthique.

Et ce qui rend cette passation encore plus singulière, c’est que Sean est aussi un artiste. Un musicien, un producteur, un auteur. Pas un notaire. Pas un gestionnaire né. Dans l’interview, il lâche une phrase très révélatrice : il adore écrire et enregistrer, et il déteste “finir”. On entend là le musicien, celui qui vit pour l’élan, pas pour la clôture. Or être le gardien d’un héritage, c’est précisément l’art de la clôture : valider, trier, décider, figer parfois. Quand on est soi-même un créateur, on sait combien figer peut être une violence.

Il y a donc, chez Sean, une tension permanente : faire vivre sans abîmer, exhumer sans trahir, moderniser sans réduire. Et le plus difficile n’est pas juridique, ni même commercial. Le plus difficile est spirituel : comment maintenir le souffle, l’intensité, la nécessité d’une œuvre née dans un monde qui croyait encore au futur ?

Le mot “custode” dans un monde d’algorithmes : l’oubli n’est plus une panne, c’est un mode de fonctionnement

L’oubli, dans la culture du XXe siècle, avait un visage : l’effacement progressif, le temps, la disparition des supports, l’usure des bandes, la fin d’une génération. Aujourd’hui, l’oubli a changé de masque. Il ne vient pas forcément après la mémoire. Il coexiste avec elle, comme une brume. Nous avons tout, tout le temps, mais nous ne retenons presque rien. L’accès ne garantit pas l’attention. La disponibilité n’implique pas la transmission.

C’est là que l’inquiétude de Sean prend tout son sens. Dans un monde où l’on peut écouter Abbey Road en deux clics, on pourrait croire que l’œuvre est invulnérable. Mais l’algorithme n’a pas de respect. Il n’a pas de hiérarchie morale. Il n’a pas d’idée de “classique”. Il optimise une probabilité de rétention, pas une profondeur. Et ce que Sean craint, ce n’est pas que les Beatles disparaissent des catalogues. Il craint qu’ils disparaissent des vies. Qu’ils cessent d’être un passage. Qu’ils ne soient plus un choc fondateur, mais une option décorative.

Il existe une autre dimension, plus intime : la mémoire familiale. Car préserver l’héritage de John Lennon et Yoko Ono, ce n’est pas seulement préserver un pan de l’histoire de la musique. C’est préserver l’histoire de ses parents. Et cette histoire n’a rien d’une fable lisse. Elle est traversée par des conflits, des douleurs, des controverses, des images injustes, des simplifications brutales. On peut aimer les Beatles et, dans le même mouvement, réduire Yoko à un cliché. On peut célébrer John et oublier que l’homme a été contradictoire, parfois dur, parfois perdu, souvent en lutte contre lui-même. Protéger un héritage, c’est aussi protéger une complexité.

Sean parle d’une dette personnelle : ses parents lui ont tant donné que c’est le minimum qu’il puisse faire, dit-il, de soutenir leur héritage de son vivant. Cette phrase pourrait passer pour une formule de fils reconnaissant. Mais on y entend aussi une responsabilité existentielle : comme si le sens même de sa place dans le monde passait par cette mission. Ce n’est pas un hobby, ce n’est pas un poste. C’est une manière d’habiter son nom.

Yoko Ono, la gardienne originelle : tenir debout dans la tempête

On ne mesure pas assez ce que signifie, pour Yoko Ono, avoir été pendant des décennies la principale architecte de la mémoire lennonienne. Après 1980, elle a dû composer avec une douleur intime, un traumatisme public, une idolâtrie mondiale et une suspicion persistante. Tout le monde avait une opinion. Beaucoup parlaient sans savoir. Et au milieu de ce bruit, elle a construit, projet après projet, une sorte de sanctuaire mouvant : des initiatives artistiques, des appels à la paix, des objets mémoriels, des décisions éditoriales.

Que l’on aime ou non certains choix, le résultat est là : l’œuvre de John, sa présence dans l’imaginaire collectif, sa continuité dans la culture populaire, tout cela n’est pas arrivé “naturellement”. Cela a été travaillé. Nourri. Défendu. Il faut une volonté pour que la mémoire ne devienne pas caricature. Il faut une main ferme pour éviter que la marchandisation ne dévore tout.

Sean le reconnaît implicitement en parlant de “haut standard”. Et ce standard, c’est aussi une sensibilité : la manière dont Yoko a insisté sur la dimension politique et humaniste de John, sans l’enfermer dans une statue. Le risque, avec les icônes, est double. Soit on les abîme en les humanisant mal. Soit on les tue en les sacralisant trop. Yoko a navigué entre ces deux écueils. Souvent, elle a été le paratonnerre. Souvent, elle a encaissé pour protéger le cœur.

Aujourd’hui, Sean hérite de cette charge. Mais il hérite aussi d’une époque où les querelles anciennes reviennent sous forme de “hot takes” et de vidéos de quinze secondes. On ne débat plus. On tranche. On simplifie. Et le travail du gardien consiste alors à reconstruire du contexte, à redonner de l’épaisseur, à rappeler que l’histoire ne tient pas dans une punchline.

“Peace and love”, oui, mais pas seulement : l’activisme comme humour et comme méthode

Dans l’entretien, Sean dit qu’il voit l’héritage de ses parents comme “peace and love”. Puis il nuance : ce n’est pas seulement “paix et amour”, c’est une attitude envers l’activisme, une manière de faire de la politique avec humour et amour. Là encore, la nuance est essentielle, parce qu’elle déplace l’héritage du slogan vers la pratique.

On caricature souvent John Lennon en prophète hippie, comme si son message se résumait à des fleurs dans les cheveux et des chorales planantes. C’est oublier qu’il a aussi été un satiriste, un provocateur, un homme qui savait que le rire est une arme, que la tendresse peut être un sabotage du cynisme. Le “peace and love” lennonien n’est pas une naïveté. C’est une stratégie émotionnelle face à un monde violent. Une manière de refuser le langage de l’ennemi.

Et l’humour, chez John et Yoko, n’est pas un détail. Les bed-ins, les slogans, les affiches, cette façon de retourner les codes médiatiques contre eux-mêmes : tout cela parle d’une intelligence du spectacle. Un art de la performance, au sens presque situationniste. On peut trouver cela daté. On peut trouver cela kitsch. Mais on ne peut pas nier la puissance : ils comprenaient que les médias fabriquent la réalité, alors ils ont choisi de jouer avec les médias plutôt que de se laisser broyer par eux.

Sean, en rappelant ce point, semble vouloir éviter une lecture édulcorée. Il ne s’agit pas de vendre une image “gentille”. Il s’agit de rappeler une méthode : agir sans perdre son humanité. Protester sans se transformer en machine à colère. Résister sans renoncer à la joie. Cela, dans un XXIe siècle saturé d’indignation permanente, sonne presque comme un conseil de survie.

Les archives comme champ de bataille : quand “faire vivre” signifie choisir ce qui sera entendu

Le patrimoine des Beatles et de Lennon est immense, mais sa gestion est un art délicat. Les archives ne sont pas neutres. Chaque réédition, chaque documentaire, chaque bande sortie d’un tiroir, chaque mixage “amélioré” raconte une histoire sur ce que l’on veut que le public retienne. Il y a une tentation permanente : nourrir la légende, produire de l’événement, sortir la “version ultime”. Et il y a, en face, une responsabilité : ne pas transformer l’œuvre en mine à exploiter.

C’est là que le rôle de Sean devient passionnant, parce qu’il se situe à une intersection rare : il connaît l’intimité, mais il est aussi un homme de studio. Il comprend l’audio, la production, les choix de prise. Il sait ce qu’est un arrangement, ce que signifie l’énergie d’une voix, la fragilité d’une démo. Et cela change tout. Parce que le custode n’est pas seulement celui qui signe des autorisations. C’est celui qui comprend ce que l’on risque de perdre si l’on “optimise” trop.

Le documentaire One to One: John & Yoko, récemment mis en avant dans la même séquence médiatique, illustre cette logique d’archives vivantes. Ce type d’objet n’est pas un simple “contenu” pour fans. C’est une manière de remettre en circulation une période, un climat, un New York du début des années 70, un couple qui invente une forme de militantisme médiatique tout en cherchant une stabilité. Et l’intérêt, ici, n’est pas seulement de revoir John en mouvement. C’est d’entendre, parfois, des matériaux que même Sean n’avait pas forcément intégrés à son écoute quotidienne. L’archive, quand elle est bien utilisée, ne fige pas le passé : elle le réveille.

Mais ce réveil exige une conscience : qu’est-ce qu’on montre ? qu’est-ce qu’on cache ? qu’est-ce qu’on contextualise ? L’erreur serait de croire que tout inédit est automatiquement précieux. La vraie valeur n’est pas la rareté, c’est la signification. Un fragment inconnu peut éclairer une œuvre, ou au contraire la banaliser. Il peut densifier un récit, ou le diluer. Le gardien doit trier, et trier, c’est assumer une responsabilité narrative.

“Happy Xmas (War Is Over)” : la chanson qui revient chaque année, et la guerre qui refuse de se taire

Il y a des chansons qui vieillissent en silence. Et puis il y a celles qui reviennent, obstinées, comme des rendez-vous. Happy Xmas (War Is Over) fait partie de ces hymnes saisonniers qui, paradoxalement, portent une menace : celle de devenir un décor. Une chanson de Noël parmi d’autres, glissée entre deux standards, écoutée sans écouter.

C’est précisément contre cette routine que Sean a travaillé avec War Is Over!, ce court-métrage d’animation récompensé aux Oscars, inspiré par l’esprit de la chanson. L’idée, au fond, est très lennonienne : changer l’angle pour que le message redevienne audible. Faire un pas de côté. Toucher une émotion neuve. Réintroduire du sens là où l’habitude a anesthésié.

Le titre, “War Is Over!”, est lui-même un piège à conscience. Parce que la phrase a toujours été une provocation : la guerre n’est “finie” que si l’on décide qu’elle l’est, que si l’on change de logique, que si l’on refuse le langage du fatalisme. Et aujourd’hui, dans un monde où les conflits n’ont pas disparu, où les images de guerre circulent en flux continu, la chanson prend une autre dimension : elle peut sembler naïve, ou au contraire terriblement radicale. Tout dépend de la manière dont on la reçoit.

En choisissant l’animation, Sean adopte un médium capable de parler aux plus jeunes sans tomber dans la leçon. L’animation permet la fable, l’allégorie, la douceur qui n’efface pas la gravité. C’est un outil de transmission. Et la transmission, c’est exactement la question de départ. Comment faire en sorte que “John Lennon” ne soit pas seulement un visage sur un t-shirt, mais une voix qui continue de dire quelque chose ?

Sean explique qu’il veut aider les gens à entendre la chanson “avec des oreilles neuves”. Cette formule est capitale. Dans l’univers Beatles, l’obsession de la nouveauté est paradoxale : tout est archi-connu, mais tout peut redevenir neuf si l’on change le prisme. On ne réécoute pas Revolver de la même manière à 15 ans, à 30 ans, à 60 ans. Mais encore faut-il que quelqu’un, à 15 ans, tombe vraiment dessus, et ne se contente pas d’en attraper un écho.

Sean musicien : vivre sous un nom qui dévore, et quand même inventer

Il y a une cruauté silencieuse à porter un nom mythologique. Chaque note que Sean écrit, chaque album qu’il sort, chaque concert qu’il donne, se trouve comparé à un fantôme. La comparaison est injuste, parce qu’elle est impossible. Et pourtant, elle est automatique. L’héritier est condamné à être évalué à l’aune d’un héritage dont il n’est pas responsable.

Sean a pourtant construit une trajectoire réelle : il a joué, produit, écrit, collaboré, navigué entre les mondes, parfois loin du grand récit Beatle. Il a des projets qui ne cherchent pas à rejouer The Beatles, mais à explorer. C’est peut-être cela, la vraie fidélité : ne pas faire semblant d’être John, mais rester dans l’idée que l’art doit rester une aventure.

Dans l’entretien, il parle aussi de ce qu’il aime dans la création : écrire et enregistrer. La phrase “je déteste finir” est presque touchante, parce qu’elle dit l’homme qui préfère le laboratoire au verdict. Or l’héritage, lui, exige des verdicts. Il exige de “finir” des choses : finaliser des éditions, décider d’un mix, approuver un montage, trancher dans un chaos de possibilités.

C’est là que son rôle devient tragiquement moderne. Sean est un artiste qui doit parfois agir comme un administrateur du sacré. Et s’il ressent la pression, c’est aussi parce qu’il sait ce qu’il risque : la simplification. Le mauvais goût. L’exploitation. L’abaissement. Quand il dit que sa mère a mis un standard élevé, il dit aussi que ce standard n’est pas acquis. Il faut le maintenir.

À côté de ce rôle, Sean continue d’être actif musicalement, y compris dans des collaborations qui, forcément, attirent l’attention. On a récemment reparlé d’un morceau conçu avec James McCartney et Zak Starkey, dans un contexte où la tentation médiatique est immédiate : “les fils des Beatles rejouent les Beatles”. Sean lui-même a pris soin de désamorcer la lecture sensationnaliste : faire une chanson ensemble ne signifie pas recréer le groupe, cela signifie simplement s’apprécier et vouloir jouer. Autrement dit : normaliser l’acte musical, même quand les patronymes crient plus fort que les instruments.

Cette normalisation est un geste important. Parce que le piège, pour les héritiers, est de devenir des personnages, pas des musiciens. Sean, quand il insiste sur l’amitié et la spontanéité, défend un droit à la légèreté. Et c’est cohérent avec ce qu’il dit de l’activisme “avec humour”. L’humour n’est pas un accessoire. C’est un antidote contre la monumentalité.

Les Beatles après les Beatles : une légende qui continue de se reconfigurer

Il y a quelque chose de fascinant dans la longévité culturelle des Beatles : ce n’est pas seulement une longévité d’écoute, c’est une longévité de métamorphoses. Le groupe n’est plus un groupe : c’est une langue. Un réservoir. Une mythologie. Un terrain d’adaptations.

On l’a vu ces dernières années avec la multiplication des projets audiovisuels, des restaurations, des rééditions, des retours d’images. On le voit aussi avec la manière dont la technologie recompose le rapport aux archives, permettant d’isoler des voix, de clarifier des prises, de révéler des détails auparavant enterrés dans la boue d’un enregistrement. Cela peut être merveilleux, ou dangereux. Merveilleux, parce que l’on entend autrement. Dangereux, parce que l’on peut réécrire le passé en le “nettoyant” trop, en le rendant plus parfait qu’il ne l’a jamais été.

Et puis il y a les grandes machines à venir, comme ce projet gigantesque de films centrés sur chacun des Beatles, annoncé pour la fin de la décennie, avec une ambition assumée : re-raconter l’histoire, la rendre “bingeable” au cinéma, transformer la biographie en événement mondial. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en méfie, cela prouve une chose : l’héritage des Beatles n’est pas figé. Il est en mouvement permanent, soumis à des relectures, à des appropriations, à des interprétations.

Dans ce flux, le rôle de Sean n’est pas de tout contrôler. Il le dit lui-même : le monde est aussi gardien. Mais il peut influencer la qualité de ce que le monde reçoit. Il peut défendre une vision qui ne réduit pas John à un slogan, ni Yoko à une caricature. Il peut rappeler que l’histoire des Beatles n’est pas seulement une histoire de tubes. C’est une histoire de tensions, de ruptures, de transformations artistiques, de combats intimes.

Peut-on vraiment oublier les Beatles ? La question qui ressemble à une provocation, mais qui cache une vérité

À première vue, la peur de l’oubli semble excessive. Comment oublier un tel monument ? Mais l’époque nous a appris que l’évidence n’existe plus. Les bibliothèques brûlent autrement. Elles brûlent par saturation. Elles brûlent parce que tout le monde parle en même temps. Elles brûlent parce que l’attention est devenue un marché.

Oublier, aujourd’hui, ne signifie pas “ne plus avoir accès”. Cela signifie : ne plus avoir de place intérieure pour accueillir. Ne plus avoir le temps de s’asseoir avec un disque, de lire un livret, de comprendre un contexte, d’entendre une progression. Or les Beatles, plus que beaucoup d’autres artistes, demandent une écoute qui est aussi une traversée. On peut aimer un seul morceau, bien sûr. Mais pour saisir ce que ce groupe a bouleversé, il faut sentir la vitesse, la mutation, l’arc narratif. Il faut entendre comment on passe d’un rock’n’roll encore adolescent à des mondes sonores qui ont reconfiguré la pop.

Sean, en évoquant la jeune génération, parle en creux d’un enjeu : la transmission culturelle n’est plus automatique. Elle ne se fait plus seulement de parents à enfants, de grands frères à petits frères, de collections de disques à chambres d’adolescents. Elle se fait par plateformes, par recommandations, par fragments viraux. Elle se fait parfois très bien. Elle se fait parfois très mal.

Et l’inquiétude de Sean est peut-être un signal : même un héritage gigantesque peut se fragiliser si l’on cesse de lui donner du sens. La musique ne meurt pas quand elle n’est plus jouée. Elle meurt quand elle n’est plus comprise. Quand elle devient un bruit de fond prestigieux.

La responsabilité du monde : un héritage partagé, ou l’art de ne pas laisser les icônes devenir des produits

La phrase la plus importante de Sean, finalement, n’est peut-être pas celle sur la peur de l’oubli. C’est celle où il dit que le monde est aussi le custode. Il renvoie la responsabilité à l’auditeur. Il dit : ce n’est pas mon affaire seulement. C’est une affaire collective. Et ce déplacement est sain. Parce qu’aucun héritage ne survit par décret. Il survit par usage. Par amour réel. Par curiosité active.

Cela implique quelque chose d’exigeant : ne pas consommer les Beatles comme une nostalgie facile. Les écouter comme une force vivante. Lire, comprendre, débattre, contextualiser, transmettre. Et accepter aussi les contradictions. John Lennon n’est pas un saint. Yoko Ono n’est pas une sorcière. Les Beatles ne sont pas un objet sacré intouchable : ce sont des artistes, avec leurs génies et leurs angles morts, leurs grandeurs et leurs failles. C’est précisément cela qui rend leur histoire durable : elle n’est pas parfaite, elle est humaine, donc elle continue de parler.

Sean, en endossant le rôle de gardien, ne cherche pas à verrouiller. Il cherche à maintenir une qualité de mémoire. À empêcher que le récit ne se transforme en caricature algorithmique. À rappeler que John et Yoko n’étaient pas seulement des icônes, mais des êtres qui ont tenté, parfois maladroitement, souvent courageusement, de donner une forme à une idée : que la pop peut être un outil de conscience, que l’art peut être une manière de refuser l’indifférence.

La meilleure façon d’honorer ce travail, c’est peut-être de faire exactement ce que Sean semble espérer : ne pas oublier, non pas par devoir, mais par nécessité. Parce qu’il y a, dans ces chansons, une énergie qui traverse les époques. Et parce que, même si le monde change, il y a des voix qui continuent de dire quelque chose de très simple et de très rare : on peut être tendre sans être faible, drôle sans être cynique, engagé sans devenir une machine à haine. Ce n’est pas seulement un héritage musical. C’est une proposition de vie.