L’album Walls And Bridges, sorti le 4 octobre 1974 au Royaume-Uni et le 26 septembre de la même année aux États-Unis, est l’un des chapitres les plus fascinants et complexes de la carrière solo de John Lennon. Parmi ses pièces maîtresses, « Old Dirt Road » se distingue par son atmosphère intime et introspective, une réflexion musicale née d’une période tumultueuse de la vie de Lennon, souvent désignée sous le nom de « Lost Weekend ». Ce morceau, coécrit avec l’incontournable Harry Nilsson, capte parfaitement l’esprit de cette époque de dérive et de recherche de soi, tout en marquant un moment charnière dans la carrière de Lennon.
Sommaire
- L’Envers du Décor : Une Collaboration Nécessairement Chaotique
- Une Chanson, un Moment d’Inspiration
- Enregistrement et Versions Alternatives : Un Processus Chaotique mais Créatif
- L’Héritage de « Old Dirt Road » : Une Chanson qui Traverse le Temps
- L’Approche Musicale : Une Mélange de Mélancolie et de Rock
- La Légende de la Période « Lost Weekend » : Réflexion sur une Époque de Dérive
L’Envers du Décor : Une Collaboration Nécessairement Chaotique
La genèse de « Old Dirt Road » est intimement liée à la collaboration de Lennon et Nilsson, deux figures du rock qui s’étaient retrouvées dans un tourbillon créatif et personnel difficile à contenir. L’histoire de leur collaboration est d’ailleurs marquée par une série de péripéties liées à des excès de tous ordres. John Lennon et May Pang, sa compagne de l’époque, louaient une maison de plage à Santa Monica, où ils vivaient avec Nilsson, Keith Moon et Ringo Starr. Ce groupe d’artistes déjantés, avec ses excès et ses déboires, ne semblait pas propice à la productivité. Cependant, Lennon, dans une sorte de recul volontaire, prit la décision de continuer à avancer malgré le chaos environnant.
« [On l’a fait] juste pour écrire une chanson. Vous savez, puisque nous sommes coincés ensemble dans cette bouteille de vodka, autant essayer de faire quelque chose », racontait Lennon en 1980 à David Sheff dans All We Are Saying.
Bien que le Lost Weekend de Lennon soit souvent perçu comme une période marquée par l’alcool et les drogues, il faut nuancer cette vision. Lennon lui-même a expliqué qu’il n’était pas constamment en proie à l’alcoolisme et que, malgré les difficultés, il gardait une certaine lucidité : « Tout à coup, je suis devenu celui qui n’était plus dans le lot, celui qui se retirait, et j’ai fini l’album du mieux que je pouvais. »
Une Chanson, un Moment d’Inspiration
La collaboration entre Lennon et Nilsson pour « Old Dirt Road » s’inscrit dans ce moment où les deux artistes étaient en quête d’authenticité au milieu du tourbillon qui les entourait. Nilsson, que Lennon admirait profondément pour ses talents de chanteur et compositeur, avait été une source d’inspiration pour lui dès la sortie de son premier album Pandemonium Shadow Show en 1967. Cependant, à ce moment-là, la voix de Lennon avait été profondément marquée par des années d’excès.
Nilsson raconte dans une interview de 1990 : « Quand tu disais quelque chose de brillant ou de bien, il se jetait dessus. Quand il écrivait ‘Old Dirt Road’, il avait déjà commencé la mélodie, et il était déjà au-delà du premier couplet, je suppose, quand des ‘costumes’ sont arrivés. Il a dit : ‘Harry, quel serait un bon américainisme ?’ Et pourquoi cela m’est venu à l’esprit, je ne sais pas, mais j’ai dit : ‘C’était comme essayer de pelleter de la fumée avec une fourche dans le vent.’ Et il a répondu : ‘Oh, génial, génial, fantastique ! Tu brûles, mon vieux, vas-y !’ »
L’échange qui s’ensuivit entre Lennon et Nilsson témoigne de la dynamique de leur collaboration. En dépit des distractions et du chaos qui régnaient autour d’eux, la création musicale n’a jamais cessé d’être leur boussole. « Et il parlait aux ‘costumes’ au-dessus du piano, et nous avons écrit un autre couplet, et je devais vérifier de temps en temps, comme une secrétaire, revenir au piano, et il disait ‘Ouais, ouais, tu es en feu maintenant.’ »
Enregistrement et Versions Alternatives : Un Processus Chaotique mais Créatif
L’enregistrement de « Old Dirt Road » se fit dans un cadre tout aussi tumultueux. Un essai de répétition, enregistré en juillet 1974, a été publié plus tard dans l’album posthume Menlove Ave. C’est à ce moment-là que les bases de Walls and Bridges furent posées, et la chanson commença à prendre forme. La version définitive de « Old Dirt Road » fut ensuite enregistrée dans les studios de New York, une fois que Lennon et May Pang avaient quitté Los Angeles pour retrouver une certaine stabilité. Lennon, dans une tentative de redressement personnel et artistique, s’isola pour se concentrer sur l’album, mais Nilsson le rejoignit parfois pour finaliser certaines parties du projet.
L’album Walls and Bridges reflète cette recherche de renouveau. Ce travail, qui se nourrit d’instants de création, d’instants de doute et de lutte, reste un témoignage d’une époque où Lennon se réinventa après les tumultes de sa vie. Une version alternative de « Old Dirt Road » figure dans la boîte à musique John Lennon Anthology de 1998, offrant un aperçu fascinant du processus créatif de Lennon. Il s’agit d’une version inachevée avec un faux départ, ce qui renforce encore l’aspect organique et brut du morceau.
L’Héritage de « Old Dirt Road » : Une Chanson qui Traverse le Temps
« Old Dirt Road » n’est pas seulement une chanson, mais un reflet de l’un des moments les plus complexes de la carrière de John Lennon. L’art brut et émouvant de ce morceau témoigne de la fragilité de l’artiste à une époque où sa carrière prenait un tournant majeur. Le morceau ne se contenta pas de capturer l’esprit du Lost Weekend ; il incarnait également un aspect de la personnalité de Lennon qui était plus introspectif, plus nuancé que l’image qu’en donnait la presse à l’époque.
Nilsson, de son côté, enregistra également une version de « Old Dirt Road » en 1979. Cette version, incluse dans son album Flash Harry, marque la fin de sa carrière discographique. La reprise de Nilsson témoigne de l’impact durable de cette chanson dans le monde musical. En effet, bien que « Old Dirt Road » soit moins célébrée que d’autres morceaux de l’album Walls and Bridges, elle reste une perle cachée, une réflexion sur les relations humaines et les défis personnels.
L’Approche Musicale : Une Mélange de Mélancolie et de Rock
Musicalement, « Old Dirt Road » est un parfait équilibre entre la douceur d’un piano mélancolique et les textures plus électriques créées par les guitares de Jesse Ed Davis et Eddie Mottau. Le piano, joué par Nicky Hopkins, donne à la chanson un ton à la fois intime et expansif, tandis que la basse de Klaus Voormann et la batterie de Jim Keltner ancrent le morceau dans le rock de la période.
L’ensemble des arrangements, y compris les harmonies vocales de Nilsson, révèle la magie d’une époque où les deux artistes étaient au sommet de leur forme créative, même si, à l’intérieur de leur vie personnelle, ils se débattaient avec des démons internes. La production de Lennon, bien qu’elle ne soit pas aussi raffinée que celle de ses albums précédents, dégage une sincérité brute qui fait de « Old Dirt Road » un morceau inoubliable.
La Légende de la Période « Lost Weekend » : Réflexion sur une Époque de Dérive
Le Lost Weekend de Lennon, période de sa vie qui s’étend de 1973 à 1974, demeure l’une des plus fascinantes et controversées de son existence. Bien que cette époque soit souvent vue sous un jour négatif, marquée par des excès de boisson et de drogues, elle a également été une période de créativité débridée et de collaboration artistique. Lennon, même dans ses moments les plus sombres, n’a jamais cessé de créer, et « Old Dirt Road » en est la preuve. La chanson, née de l’osmose entre deux artistes fatigués mais déterminés, nous rappelle que l’art naît souvent dans le chaos.
Ainsi, à travers « Old Dirt Road », John Lennon et Harry Nilsson ont offert au monde non seulement une chanson, mais un témoignage de leur époque, un reflet de la fragilité humaine et de la recherche de sens à travers la musique. Ce morceau, à la fois doux et tranchant, résonne aujourd’hui comme une page d’histoire, capturant l’essence même d’une époque marquée par l’ambiguïté et la créativité sans compromis.
Et c’est peut-être cela, finalement, que nous laissent les artistes : des traces de leur époque, aussi imparfaites et chaotiques soient-elles, mais qui, dans leur sincérité, prennent toute leur valeur.