Derrière le vernis soyeux de Say Say Say, il y a un choc de civilisations pop. En 1981, Paul McCartney sort à peine de l’onde de choc Lennon et retrouve George Martin pour remettre de l’ordre dans sa vie musicale. Au même moment, Michael Jackson, déjà triomphant depuis Off the Wall, se prépare à changer d’échelle. Ils se croisent, ils s’apprivoisent, écrivent vite dans les bureaux de MPL, puis la chanson voyage : Londres, Los Angeles, sections rythmiques recommencées jusqu’au “bon feeling”, cuivres, guitare funk, harmonie vocale en miroir. En octobre 1983, le single devient un événement mondial et un numéro 1 américain. Mais l’histoire ne s’arrête pas au clip façon western : dans l’ombre, une discussion sur les catalogues et les droits d’édition ouvre la porte au feuilleton ATV et au malentendu le plus célèbre de l’ère moderne autour du patrimoine Beatles. Comment un tube aussi souriant a-t-il pu devenir le prologue d’une guerre froide du copyright ? On replonge dans la rencontre de deux empires — et dans ce que la pop cache quand elle sourit.
Il y a des chansons qui sonnent comme des cartes postales, et d’autres qui ressemblent à des dossiers d’archives. “Say Say Say”, à première écoute, appartient à la première catégorie : une pop luxuriante, souriante, calibrée pour la radio, avec ce groove souple des années 80 qui fait scintiller les synthés comme des néons mouillés par la pluie. Mais dès qu’on gratte le vernis, la chanson bascule dans l’autre monde, celui des histoires trop grandes pour tenir dans un 45-tours : l’amitié, l’admiration, le business, l’ego, le malentendu, la question du pouvoir, et cette ironie presque cruelle d’un refrain qui répète « dis, dis, dis » alors que, précisément, on ne s’est pas tout dit.
“Say Say Say” n’est pas seulement un tube. C’est un carrefour. D’un côté, Paul McCartney, ex-Beatle devenu institution vivante, survivant de l’âge d’or, homme qui a déjà tout prouvé mais qui continue de chercher la bonne façon d’exister dans le présent. De l’autre, Michael Jackson, au moment où il commence à se transformer en phénomène planétaire : un artiste qui ne se contente pas d’être une star, mais qui aspire à devenir un système solaire. Quand ils se retrouvent sur le même disque, ce n’est pas seulement une collaboration : c’est l’image de deux dynasties qui se serrent la main.
Ce qui rend l’histoire fascinante, c’est que tout paraît simple sur le papier. Deux chanteurs, deux voix immédiatement reconnaissables, un producteur mythique, une chanson écrite vite, enregistrée en plusieurs étapes, sortie au bon moment. Le résultat : un numéro 1 massif et un clip qui passe en boucle. Et pourtant, tout ce qui entoure le morceau suggère l’inverse : des temporalités qui se croisent, des studios à Londres et à Los Angeles, une chanson conçue comme un jeu d’excitation mutuelle, puis retouchée jusqu’à trouver « le bon feeling ». Et, dans l’ombre, cette conversation devenue légende sur les droits d’édition et la valeur d’un catalogue, conversation qui transformera une collaboration heureuse en prélude à l’un des feuilletons les plus commentés de l’histoire de la musique.
À l’échelle de Yellow-Sub.net, il y a évidemment une raison particulière de regarder “Say Say Say” de près : parce que McCartney ne cesse jamais d’être un Beatle, même quand il n’en parle pas. Parce que derrière la pop 80s, il y a l’écho de George Martin, la présence d’un homme qui a façonné les Beatles en studio, et qui revient, presque comme un spectre familier, pour donner un cadre à un duo improbable. Parce que ce single, aussi léger qu’il en a l’air, parle indirectement de la chose la plus lourde qui soit dans l’univers Beatles : la question de la propriété, du contrôle, de qui tient les clés de la légende.
Sommaire
- 1980-1981 : McCartney après Lennon, Jackson avant l’ivresse totale
- Dans les bureaux de MPL : la naissance rapide de “Say Say Say”
- Le studio comme champ de bataille doux : Londres, Los Angeles, et la quête du « bon feeling »
- Une pop de friction : le son “Say Say Say” entre post-disco, funk et ADN mccartneyien
- Une chanson sur le malentendu, devenue symbole d’un malentendu plus vaste
- Octobre 1983 : sortie, remixes, et règne mondial
- Le clip : McCartney, Jackson et l’invention du « court-métrage pop » à grande échelle
- La conversation qui a tout changé : droits d’édition, ATV, et la guerre froide du catalogue Beatles
- De Sony/ATV à l’ère des catalogues : la chanson comme actif, la légende comme entreprise
- Pourquoi ça reste un grand single, malgré tout
- 2015 : inversion des voix, seconde vie, et la chanson qui continue de muter
- “Say Say Say” comme miroir : une chanson joyeuse, une histoire compliquée, et la pop comme paradoxe
1980-1981 : McCartney après Lennon, Jackson avant l’ivresse totale
Pour comprendre pourquoi “Say Say Say” existe, il faut replacer la scène dans son époque. Noël 1980. Le monde vient d’être traversé par une onde de choc qui ne ressemble à aucune autre : l’assassinat de John Lennon (8 décembre 1980). Pour McCartney, la période est trouble, émotionnellement et symboliquement. Il a déjà construit une carrière post-Beatles solide avec Wings, mais la mort de Lennon renvoie brutalement l’histoire à un endroit douloureux : ce qu’ils ont été, ce qu’ils ne seront plus, ce qui est définitivement terminé. La nostalgie devient un piège, et le présent une obligation.
McCartney est alors en train de travailler sur ce qui deviendra “Tug of War”, album important parce qu’il marque une forme de repositionnement : une production plus soignée, plus « adulte », et surtout la présence de George Martin, comme si McCartney, au milieu du chaos, revenait à la maison. Ce retour n’a rien d’un simple geste sentimental : Martin n’est pas seulement l’ancien producteur des Beatles, c’est une méthode, une oreille, une discipline, une façon de faire exister les chansons dans l’espace.
Pendant ce temps, Michael Jackson est dans un moment charnière. Il a déjà prouvé qu’il pouvait exister en solo. Son album “Off the Wall” (1979) l’a installé comme un artiste majeur, capable de marier la sensualité disco, la précision funk et cette intensité vocale qui fait de chaque phrase un petit drame. Il a aussi, et c’est crucial, une intelligence stratégique de sa carrière : il sait que le prochain pas doit le faire changer de catégorie. De star, il doit devenir mythe. L’explosion “Thriller” n’a pas encore totalement redessiné le monde, mais l’idée de cette explosion est déjà là, comme une tension dans l’air.
Ce que beaucoup oublient, c’est que la collaboration McCartney/Jackson ne sort pas de nulle part. Les deux hommes se connaissent de vue depuis le milieu des années 70, et Jackson a même repris “Girlfriend” (chanson de Wings) sur “Off the Wall”, signe d’une admiration sincère et d’un goût réel pour l’écriture pop de McCartney. Ils évoluent dans des mondes différents mais compatibles : McCartney incarne le songwriter total, Jackson l’interprète perfectionniste devenu auteur, arrangeur, directeur artistique de lui-même. Chacun voit chez l’autre une qualité qu’il respecte.
Et puis vient l’étincelle : un coup de téléphone, inattendu, à l’hiver 1980, où Jackson propose, en substance, d’écrire ensemble des hits. La scène est presque comique : McCartney raconte qu’il entend une voix aiguë, qu’il croit d’abord à une fan, qu’il s’agace, puis qu’il comprend que c’est Michael Jackson. On pourrait y voir une anecdote. En réalité, c’est un moment révélateur : ces deux artistes appartiennent déjà à une dimension où même le hasard ressemble à une scène écrite.
Dans les bureaux de MPL : la naissance rapide de “Say Say Say”
La chanson naît à Londres, dans les bureaux de MPL. Deux hommes, un piano, une excitation partagée, et cette chose rare : l’impression d’assister à une rencontre d’énergies plutôt qu’à une opération de marketing. McCartney explique qu’ils se mettent à travailler immédiatement, que la chanson se construit vite, comme si elle existait déjà en morceaux et qu’il suffisait de la rassembler. Il dit aussi quelque chose de très intéressant sur la dynamique : il laisse Jackson mener une partie du processus, et reconnaît que certaines tournures, certaines images, portent la marque de son partenaire.
C’est là que surgit cette ligne : « baptisé dans toutes mes larmes » (la fameuse phrase que McCartney avoue ne pas avoir utilisée spontanément). Elle est typiquement jacksonienne dans son dramatisme légèrement biblique, dans son goût pour le pathos élégant. McCartney, lui, est un maître de la phrase simple, de l’évidence émotionnelle. Jackson apporte un contraste : une intensité plus théâtrale, un sens de l’exagération contrôlée qui, dans la pop, peut faire toute la différence. Ce mélange donne à la chanson sa saveur particulière : elle est à la fois légère et un peu plaintive, dansante et contrariée.
La rapidité de l’écriture est un élément essentiel du mythe. Les meilleures collaborations ressemblent souvent à ça : une forme de jeu sérieux, une ping-pong de propositions, chacun poussant l’autre à aller un peu plus loin. McCartney écrit, Jackson complète, McCartney affine la mélodie, Jackson lance des images, et la chanson se ferme sur elle-même comme une porte qui claque.
À ce stade, on est encore loin du tube tel qu’on le connaît. On imagine plutôt un embryon : deux voix, une guitare acoustique, peut-être une démo très simple. Et c’est précisément là que l’histoire devient passionnante : parce que “Say Say Say” va ensuite connaître une gestation longue, en plusieurs actes, comme si la chanson devait passer par plusieurs climats avant de trouver son visage définitif.
Le studio comme champ de bataille doux : Londres, Los Angeles, et la quête du « bon feeling »
La première session d’enregistrement significative a lieu en mai 1981 aux AIR Studios à Londres, avec George Martin à la production. Le mot important ici, c’est « démo ». À ce moment-là, le morceau est davantage un projet en cours qu’un single certain. McCartney joue plusieurs instruments sur cette première version, mais une partie de ses contributions sera plus tard remplacée. Ce détail, loin d’être anodin, raconte quelque chose : on n’est pas dans le fétichisme « on garde la première prise parce que c’est pur ». On est dans la recherche d’une texture moderne, d’un groove qui s’inscrit dans son époque.
Les sessions continuent à Londres, notamment à Odyssey, sur “Say Say Say” et sur une autre collaboration, “The Man”. Puis le projet traverse l’Atlantique. Avril 1982 : Jackson retravaille la chanson à Los Angeles, dans des studios comme Cherokee et Hollywood Sound. Là, on change d’énergie. Londres, c’est la tradition, le formalisme élégant, l’ombre de Martin, la culture Beatles en arrière-plan. Los Angeles, c’est l’industrie pop américaine en train de se réinventer, la précision rythmique, l’obsession du son « radio », la mentalité où une section rythmique peut décider du destin d’une chanson.
Un témoignage revient souvent : celui de Bill Wolfer, claviériste, qui raconte la fabrication d’une démo quatre pistes pour « apprendre » la chanson aux musiciens, puis l’entrée en studio pour poser les bases. Il dit que la première tentative ne donne pas le feeling espéré, que Jackson est déçu, et qu’ils décident de recommencer le lendemain avec une autre section rythmique. À la basse, Nathan Watts. À la batterie, Ricky Lawson. Et soudain, ça marche. Cette scène est très jacksonienne : cette exigence, cette incapacité à accepter un groove « à peu près », cette recherche du moment où la chanson respire exactement comme il faut.
Autour d’eux, se met en place une équipe de musiciens qui donne au morceau sa signature : le guitariste David Williams, dont le jeu apporte ce vernis funk et cette précision rythmique ; des cuivres arrangés avec le savoir-faire de la grande pop américaine ; une harmonica qui surgit comme un clin d’œil roots dans un paysage synthétique. Et, détail qui compte pour les fans des Beatles : l’ingénieur du son Geoff Emerick, figure historique du son Beatles, est aussi associé au projet. Le passé et le présent se chevauchent dans la même bobine.
La dernière ligne droite se joue en février 1983. Jackson séjourne chez les McCartney pendant des sessions d’overdubs. Le morceau est mixé aux AIR Studios le 15 février 1983. Et là, la chanson est enfin prête à devenir ce qu’elle a toujours été en puissance : un tube international, mais aussi un objet étrange, hybride, né de plusieurs continents et de plusieurs méthodes.
Une pop de friction : le son “Say Say Say” entre post-disco, funk et ADN mccartneyien
Musicalement, “Say Say Say” est un morceau qui se tient sur une frontière. On y entend l’héritage disco, mais domestiqué, rendu plus « propre », plus synthétique : ce qu’on appelait alors la modernité. On y entend une pulsation funk, mais filtrée par le langage pop, plus lumineux, moins rugueux. On y entend aussi, si l’on tend l’oreille, une chose très McCartney : cette capacité à rendre une mélodie évidente sans la simplifier, à faire croire que tout est naturel alors que tout est pensé.
Le morceau fonctionne sur une mécanique de dialogue. McCartney et Jackson ne sont pas seulement deux voix superposées : ils jouent des rôles. Ils s’interrompent, se répondent, se contredisent. Cela donne à la chanson une dynamique théâtrale : ce n’est pas une ballade de duo romantique, c’est une scène. On est dans le reproche, dans la frustration, dans l’injonction à parler, à s’expliquer. La chanson est dansante, mais elle raconte un conflit. C’est l’un de ses charmes : le corps bouge pendant que le texte grince.
Le groove, lui, est l’arme secrète. Il est assez souple pour paraître naturel, mais assez rigoureux pour tenir la radio. La basse roule sans lourdeur, la batterie claque sans brutalité, la guitare rythme l’espace, les claviers habillent sans étouffer. On est dans une production typique de l’ère où la pop devient une science de laboratoire, mais sans perdre totalement la chaleur humaine. C’est le paradoxe McCartney : il peut embrasser son époque sans se dissoudre en elle.
Il faut aussi rappeler que McCartney, au début des années 80, est dans une période où il multiplie les collaborations visibles. Il vient d’enregistrer “Ebony and Ivory” avec Stevie Wonder, énorme succès également. L’idée d’ouvrir son univers à des partenaires semble être à la fois un désir artistique et une manière de se repositionner. Mais Michael Jackson n’est pas un partenaire comme les autres. Il n’est pas seulement prestigieux : il est, déjà, une force culturelle capable d’aspirer tout ce qu’il touche.
C’est ce qui donne au morceau son relief : on entend McCartney s’adapter, mais on entend aussi Jackson imposer une certaine intensité. Le résultat n’est pas un compromis tiède. C’est une friction productive.
Une chanson sur le malentendu, devenue symbole d’un malentendu plus vaste
Les paroles de “Say Say Say” sont simples en apparence : « tu dis que je suis… », « tu dis que je fais… », « dis, dis, dis ce que tu veux ». Le texte décrit une relation où la communication est brisée, où chacun interprète l’autre, où les accusations remplacent les explications. C’est un thème pop classique, mais traité ici comme un ping-pong d’ego blessés.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est à quel point la chanson ressemble à une prémonition involontaire. Parce que McCartney et Jackson vont, quelques années plus tard, se retrouver dans une histoire où la communication a échoué, où l’un se sent trahi, où l’autre se voit comme un businessman légitime, où le malentendu devient structurel. Quand on réécoute “Say Say Say” après avoir connu la suite, on ne peut pas s’empêcher d’entendre un sous-texte presque ironique : deux hommes chantent qu’ils devraient se dire les choses, et l’histoire prouve qu’ils ne se les diront pas comme il faudrait.
Il ne s’agit pas de réécrire le morceau comme un message crypté. La chanson a été écrite comme une chanson. Mais la pop, parfois, a ce pouvoir étrange : elle capture des dynamiques humaines qui dépassent son intention. Et ici, la dynamique est claire : deux puissances dans la même pièce, et l’idée que la parole est à la fois nécessaire et insuffisante.
C’est aussi ce qui rend le morceau si durable. Un tube purement euphorique vieillit parfois mal, parce qu’il n’a qu’un seul visage. “Say Say Say”, sous son sourire, garde un léger goût de tension. Et la tension, en musique, est ce qui résiste le mieux au temps.
Octobre 1983 : sortie, remixes, et règne mondial
Le single sort le 3 octobre 1983, en tant que lead single de “Pipes of Peace”, album qui paraîtra à la fin du mois. La face B, “Ode to a Koala Bear”, rappelle à quel point McCartney reste McCartney : même quand il vise le hit mondial, il garde ce côté enfantin, cette tendresse légèrement absurde pour les chansons « de côté ».
Le timing est parfait. Michael Jackson est alors au sommet du monde grâce à la dynamique de “Thriller”, déjà devenu un phénomène dont la taille dépasse la musique. McCartney, lui, bénéficie de ce halo sans perdre son identité. Le duo devient un événement. À l’époque, un duo de cette ampleur, ce n’est pas seulement une chanson : c’est une alliance.
Le succès est massif. “Say Say Say” atteint la première place aux États-Unis et y reste six semaines, ce qui en fait le dernier numéro 1 de McCartney au Billboard Hot 100. Au Royaume-Uni, le single monte jusqu’à la deuxième place. Et ailleurs, la chanson domine aussi : elle s’impose comme un hit international, notamment en Europe, où elle devient un marqueur sonore de l’automne 1983. En France, le titre est un classique de radio, un morceau qui a survécu à l’époque et qui revient régulièrement comme une madeleine pop.
Le morceau existe aussi dans la culture des remixes, très importante à ce moment-là. Le 12 pouces américain propose une version longue remixée par John “Jellybean” Benitez, ainsi qu’une version instrumentale plus étendue. Ces versions racontent une autre histoire : celle d’une pop qui commence à penser en termes de clubs, de pistes de danse, d’espace prolongé. Même si McCartney n’est pas un artiste club, il accepte ici les codes de l’époque, comme s’il comprenait que la chanson doit avoir plusieurs vies.
Dans ce contexte, “Say Say Say” devient un symbole : celui d’une pop globale où les frontières s’effacent, où Londres et Los Angeles se répondent, où l’ancien monde (Beatles) et le nouveau monde (MTV, Jackson) se regardent sans se mépriser.
Le clip : McCartney, Jackson et l’invention du « court-métrage pop » à grande échelle
Le clip de “Say Say Say” est un objet clé, parce qu’il capture l’esprit du moment où MTV transforme la pop en cinéma. Le duo n’est pas filmé en train de chanter vaguement dans un studio. On raconte une histoire. On joue des rôles. On fait de la musique un spectacle narratif.
McCartney et Jackson incarnent deux escrocs de western, Mac et Jack, vendeurs de remèdes et d’illusions, personnages presque cartoon. Le choix est intelligent : il permet d’éviter le piège du duo « sérieux » et d’embrasser l’humour. McCartney, depuis toujours, a un goût pour la comédie, le déguisement, la parodie légère. Jackson, lui, est déjà dans une logique de performance visuelle, de personnage. Le western devient un terrain neutre où les deux peuvent coexister.
Le clip est réalisé par Bob Giraldi, déjà associé à l’univers jacksonien. Il coûte cher, se tourne sur plusieurs jours en Californie, et comporte des apparitions de Linda McCartney et de La Toya Jackson. On y trouve des scènes de saloon, des poursuites, une petite dramaturgie. On est dans la tradition du clip comme mini-film, tradition qui culminera évidemment avec “Thriller”, mais dont “Say Say Say” est une pièce importante : un moment où la narration devient un argument de vente.
Un détail raconté par Giraldi est resté célèbre : McCartney se sentirait « terriblement insecure » à l’idée d’être chorégraphié à côté de Jackson. C’est à la fois drôle et profondément humain. McCartney est un géant, mais il sait que Jackson, sur le terrain de la danse, est un autre type de monstre sacré. Cette modestie involontaire donne au clip un charme supplémentaire : on sent McCartney acteur plus que danseur, et c’est très bien ainsi. Le clip ne cherche pas à faire croire qu’ils jouent le même jeu. Il joue sur leur différence.
Ce film est aussi un témoignage de la mutation de McCartney. L’ex-Beatle, dans les années 70, pouvait encore se permettre une forme de retrait, un rapport au visuel moins obsessionnel. En 1983, la pop est devenue un sport d’image. McCartney l’accepte, mais à sa manière : avec humour, avec distance, avec un plaisir de comédien.
La conversation qui a tout changé : droits d’édition, ATV, et la guerre froide du catalogue Beatles
On arrive ici au chapitre que tous les fans des Beatles connaissent, au moins en version légende : la conversation où McCartney explique à Jackson l’intérêt de posséder des droits d’édition. Il faut être précis et nuancé. McCartney n’enseigne pas à Jackson comment « voler » les Beatles. Il parle business, comme on le fait entre professionnels. Il explique la logique des catalogues, la valeur à long terme d’une chanson, le fait qu’une œuvre rapporte toute la vie et au-delà. Jackson, qui a une intelligence financière aiguë, écoute, comprend, et s’enthousiasme. Pour lui, cette découverte n’est pas une anecdote : c’est une révélation stratégique.
Deux ans plus tard, en 1985, Jackson achète le catalogue d’ATV Music Publishing, qui comprend une grande partie du catalogue des Beatles (les droits d’édition liés à l’histoire de Northern Songs et à la perte de contrôle des années 60). Le prix exact varie selon les récits médiatiques de l’époque, mais l’idée est la même : c’est une somme énorme, et un coup magistral. McCartney, qui a déjà vécu la douleur de voir ses chansons lui échapper, se retrouve à contempler une situation paradoxale : son partenaire de duo est devenu propriétaire d’une partie de son héritage.
Il y a, dans cette histoire, une ironie noire typiquement rock : McCartney, l’un des plus grands compositeurs de l’histoire, se retrouve spectateur d’une transaction où ses propres chansons deviennent un actif détenu par quelqu’un d’autre. Ce n’est pas une simple querelle d’ego. C’est une question existentielle : qui a le droit de décider de l’usage d’une chanson ? Qui autorise une pub, un film, un placement ? Qui touche quoi ? Et, surtout, qui contrôle la narration autour de la musique ?
Jackson, de son point de vue, fait un investissement. Il n’a pas le sentiment de « trahir » : il joue un jeu auquel McCartney lui-même participe depuis toujours, le jeu où l’industrie transforme la musique en propriété. McCartney, lui, ressent la dimension intime : ce n’est pas seulement un catalogue, c’est sa vie, sa jeunesse, ses chansons écrites à Liverpool, ses années avec Lennon. Le clash est donc inévitable, même si les deux hommes restent longtemps polis publiquement.
Ce qui est sûr, c’est que cette histoire a laissé une trace durable dans la perception du duo. “Say Say Say” n’est plus seulement « un tube de 1983 ». C’est aussi le souvenir d’une amitié qui se fissure sous le poids de l’argent et des contrats. Une fable moderne sur la manière dont la pop, devenue industrie, finit par avaler même ses plus beaux moments.
De Sony/ATV à l’ère des catalogues : la chanson comme actif, la légende comme entreprise
Le feuilleton du catalogue ne s’arrête pas à 1985. Il se transforme, se complexifie, change de nom, change d’échelle. Dans les années 90, Jackson s’associe à Sony et l’entité devient Sony/ATV, puis, avec le temps, le paysage évolue encore. Après la mort de Jackson, Sony rachète la part de l’estate et finit par absorber entièrement la structure. Plus tard, Sony/ATV sera même rebrandé en Sony Music Publishing, signe que l’histoire a glissé de la personnalité vers la machine.
Dans le même temps, McCartney, aux États-Unis, s’appuie sur les mécanismes de la loi sur le copyright qui permettent, après plusieurs décennies, de récupérer progressivement certains droits sur ses chansons. Il engage des démarches, il attaque, il négocie, et un accord confidentiel met fin à une procédure. Là encore, le public retient la dramaturgie, mais l’essentiel est plus profond : le songwriting, au XXIe siècle, n’est plus seulement un art, c’est une bataille juridique.
Pourquoi raconter ça dans un article sur “Say Say Say” ? Parce que la chanson est le point de départ émotionnel de cette histoire. C’est le moment où le monde voit McCartney et Jackson comme deux amis, deux artistes, deux stars qui s’amusent ensemble. Et c’est aussi le moment où l’on comprend, plus tard, que la pop est un terrain où l’amitié peut être réelle, mais où le business finit toujours par s’inviter. “Say Say Say” devient donc un symbole d’une époque où la musique bascule vers une financiarisation plus visible : le catalogue comme trésor, la chanson comme action en bourse.
Et ce basculement n’a fait que s’amplifier. Aujourd’hui, l’achat de catalogues est devenu un sport mondial, un indicateur de pouvoir, un signe de statut culturel. Jackson, en 1985, a été l’un des premiers à comprendre à quel point une chanson pouvait valoir plus qu’un disque. Il a eu raison financièrement. McCartney, lui, avait raison émotionnellement. Et l’histoire, comme souvent, ne tranche pas : elle montre juste que les deux vérités coexistent et se déchirent.
Pourquoi ça reste un grand single, malgré tout
Il serait facile de regarder “Say Say Say” avec cynisme : « un duo opportuniste », « une chanson trop 80s », « une production datée ». Ce serait passer à côté de l’essentiel. Le morceau tient encore pour une raison simple : il fonctionne. Il a ce groove rond qui ne vieillit pas trop, cette dynamique de dialogue qui garde l’écoute vivante, et surtout cette alchimie rare où deux stars ne se neutralisent pas mais se stimulent.
McCartney, dans cette chanson, n’est pas réduit au rôle de vétéran prestigieux. Sa voix garde cette clarté, ce sourire, cette façon de rendre une phrase immédiatement chantable. Jackson, lui, n’est pas seulement un featuring : il apporte sa tension, ses inflexions, son intensité, sa manière de transformer un mot banal en événement vocal. Ensemble, ils créent un petit théâtre pop où l’on croit à la dispute sans jamais tomber dans la lourdeur.
Il y a aussi un plaisir de production : les cuivres, la guitare funky, l’harmonica, les claviers, tout cela compose une texture qui évoque l’époque sans l’enfermer complètement. C’est un morceau qui se glisse encore très bien dans une playlist contemporaine, précisément parce qu’il n’est pas un pastiche : il est un document authentique de son moment, mais un document bien écrit.
Et, détail important dans la discographie de McCartney : c’est un single qui lui offre un dernier triomphe américain au sommet des charts. Pour un artiste qui a déjà été au sommet mille fois, cela n’a l’air de rien. Mais symboliquement, c’est fort : McCartney prouve qu’il peut encore dominer l’Amérique dans les années 80, non pas en rejouant le passé, mais en dialoguant avec le présent.
2015 : inversion des voix, seconde vie, et la chanson qui continue de muter
L’histoire ne s’arrête pas aux années 80. En 2015, McCartney ressort le morceau sous une forme alternative : un remix où l’ordre des parties vocales est inversé, donnant à Jackson l’ouverture là où McCartney ouvrait initialement. Ce n’est pas une révolution musicale, mais c’est un geste intéressant : comme si, trente-deux ans plus tard, on pouvait encore jouer avec le matériau, déplacer légèrement le centre de gravité, faire apparaître un autre relief.
Ce remix est aussi accompagné d’un nouveau clip, radicalement différent : pas de western, pas de duo filmé, mais une vidéo en noir et blanc, centrée sur la danse, réalisée et chorégraphiée par Ryan Heffington. On n’est plus dans le mini-film narratif MTV des années 80. On est dans une esthétique plus contemporaine, plus urbaine, où la chanson devient bande-son d’un mouvement collectif. C’est un signe : “Say Say Say” a survécu assez longtemps pour être recontextualisée.
Et même après cela, le morceau continue de vivre. En 2023, un remake/remix par Kygo relance la chanson dans une autre sphère, celle de la pop électronique contemporaine, preuve que l’œuvre est devenue un standard pop au sens large : un matériau que l’on peut remodeler, réinjecter dans de nouveaux circuits.
Tout cela raconte une vérité simple : un tube n’est pas seulement un succès à sa sortie. Un tube est un morceau qui trouve des chemins pour revenir. “Say Say Say” revient parce qu’il porte deux noms gigantesques, évidemment, mais aussi parce qu’il a cette qualité rare : il est immédiatement identifiable. Dès les premières secondes, on sait ce que c’est. Et, en pop, cette identité immédiate est une forme d’immortalité.
“Say Say Say” comme miroir : une chanson joyeuse, une histoire compliquée, et la pop comme paradoxe
Au fond, la meilleure manière de regarder “Say Say Say”, c’est d’accepter son paradoxe. C’est une chanson lumineuse qui parle d’un conflit. C’est un duo amical qui précède une fracture. C’est une pop accessible qui ouvre sur des questions de propriété, de contrôle, de droit, de pouvoir. C’est un hit qui donne envie de danser et qui, en arrière-plan, raconte comment l’industrie transforme les chansons en terrain de guerre.
Pour les fans des Beatles, il y a quelque chose de troublant à voir McCartney, éternellement associé à l’idée de liberté créative, se retrouver pris dans une histoire où ses propres chansons deviennent l’objet d’une transaction qui lui échappe. Mais il y a aussi quelque chose de profondément cohérent : les Beatles ont toujours été au centre du grand affrontement entre art et industrie. Ils en ont été les victimes, les bénéficiaires, les symboles. McCartney, en solo, ne peut pas échapper à cette tension. “Say Say Say” en est une preuve éclatante.
Alors oui, on peut écouter le morceau comme un simple plaisir 80s, et ce serait déjà très bien. Mais on peut aussi l’écouter comme une capsule de l’histoire pop : deux empires, un producteur mythique, une chanson née à Londres, finie à Los Angeles, sortie au moment exact où MTV impose sa loi, et devenue, malgré elle, le prologue d’un feuilleton sur le catalogue des Beatles.
Et c’est peut-être ça, le vrai charme de “Say Say Say” : derrière son groove soyeux, elle rappelle que la pop est toujours plus grande qu’elle n’en a l’air. Elle est à la fois une fête et une lutte. Un sourire et une négociation. Une chanson qu’on fredonne et une histoire qu’on raconte.