Dieudonné Niangouna, …d’un acteur…d’un pays : Paroles depuis le continent théâtre

Publié le 29 décembre 2025 par Africultures @africultures

Homme de théâtre, ou plutôt homme-orchestre incarnant tout entier le théâtre, Dieudonné Niangouna depuis longtemps possède et entremêle toutes les envolées du verbe. Comédien, metteur en scène, dramaturge, directeur de compagnie et de festival, mais aussi poète et romancier, toute parole et tout texte écrit méritent chez lui les honneurs de la scène et surtout d’une mise en bouche propre à nourrir surtout les têtes. 

Les deux textes rassemblés en un petit volume et accueillis cette rentrée automnale 2025 dans la collection « sens interdits » des éditions L’Espace d’un instant, confirment la règle : essais-manifestes, ...d’un acteur …d’un pays clament la défense de la chair niangounienne faite parole. Les deux titres, qui se répondent quant à leur forme et qu’il ne faut pas priver de leurs points de suspension, au risque de se méprendre sur leur sens, se lisent en miroir brisé, tous deux saisis in medias res, au cœur de l’action, pour la raison que le théâtre ne s’arrête jamais et que leur auteur fait théâtre de tout bois. 

…d’un acteur, le premier, expose avec verve ce qui est moins une conviction qu’une définition de ce que doit être le théâtre aujourd’hui, précisons : aujourd’hui sur le continent africain d’après les colonies, comme s’il n’y avait pas lieu de prendre part à un débat mais de le clore une fois pour toutes. Il ne s’agit ici ni de raconter une histoire ni de « s’en raconter », et tout le monde en prend pour son grade. Il n’y a guère de place pour deux définitions. Un peu de respect : n’appelons donc pas théâtre ce qui n’est que larmoyance et divertissement. Le propos se veut plus noble que ça, le théâtre n’a pas à être ou à répondre à la provocation, il est naturellement force et combat et cri. Non pas par choix. C’est son essence même d’être politique et, par son engagement d’humain inséré dans une société donnée, conscient de sa responsabilité. Et si l’homme ou la femme de théâtre doivent parler fort, ils doivent plus encore savoir « se tenir » :

« Le théâtre jaillit du big bang comme la lumière sort du trou noir. Théâtre et scandale ne font qu’un. La question pour les artistes n’est pas de créer un geste de provocation pour tendre vers ce scandale. Tout comme pour les spectateurs de lire en tout geste de l’acteur une provocation abusive qui lui est faite à tort et à travers. C’est le théâtre qui provoque. Il ne peut pas être sans coup. L’expression « coup de théâtre » est stricte là-dessus. L’acteur est celui par qui arrive le scandale et il se doit de l’incarner. Si tout va bien, si tout est à sa place, si tout le monde est logé à la même enseigne, il n’y a plus théâtre, on rentre chez soi et rideau ». (p. 29)

Autodiscipline, introspection qui est une mise à nu, le propos n’épargne pourtant pas le spectateur non plus. S’il est une sorte de petit manuel à l’usage des comédiens d’abord et avant tout, ...d’un acteur est sans doute à lire également comme un vade-mecum dont chaque spectateur aurait intérêt à se munir avant de pousser la porte du théâtre.

« Car il est important de bien se dévêtir de toutes les influences qui n’éprouvent pas la spiritualité organique de l’acteur, n’oublions pas que le spectateur jamais ne demeure le même. Jouer, c’est déplacer les attentes des spectateurs et non être tout le temps dans la complaisance. On vient au théâtre pour se perdre. C’est la seule façon de se retrouver aussi vrai que le théâtre est un art de la controverse, un laboratoire des langages ». (p. 22)

De part et d’autre de la salle, plateau et gradins, le jeu est le lieu où l’on advient et se rencontre, le contraire de « sortir de soi » pour passer un moment, on rentre en soi-même et on fait travailler ses méninges pour trouver comment vivre tout simplement avec le monde tel qu’il est. Diagnostic immédiatement suivi d’une auto-médication. On est ici très loin de la zone de confort offerte par le moelleux d’un fauteuil rembourré. Se tenir droit, ça concerne aussi bien tout le monde, le spectateur comme l’homme ou la femme qui joue. ...d’un pays commence précisément comme une débâcle, l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire ou de ce que l’on risque, si on laisse le théâtre filer ou si l’on s’endort, ce qui revient au même :

« Mon acteur principal a été écrasé par le décor en pleine représentation. Depuis je vis avec une immense culpabilité ». (p. 61)

Ce n’est peut-être pas le pire, après tout, si la culpabilité réveille et permet de réfléchir à cet étrange état de fait : l’accident malencontreux pris pour la révolution :

« Réveil brusque entre quatre murs sinistres et un toit sur lequel pendouille une baladeuse. (…) C’est la fête de mon CV. Je tombe pour intelligence avec l’ennemi et complicité de meurtre sur la personne de mon comédien HS ». (p. 82-83)

Si l’on se résume – sans jamais oublier que chez Dieudonné Niangouna, on peut tout aussi bien se laisser porter par la beauté envoûtante de la langue – mais tout de même, si l’on veut comprendre, il faut admettre que derrière ces deux manifestes, aux formes assez différentes, si on les regarde de près, le second étant beaucoup plus théâtral que le premier, insérant didascalies et dialogue entre le narrateur et son épouse, le message est le même : le théâtre est une affaire sérieuse. Toutefois, il ne suffit pas de le dire, il faut un minimum de culture pour ne pas tomber dans le panneau et mésinterpréter une réalité déformée par l’abrasion des réseaux sociaux. Définitivement, c’est d’exigence qu’il s’agit. Proclamée autant envers soi-même qu’envers les autres, l’auteur de la trilogie romanesque de Papa (à savoir Papa tombe dans la lune, La mise en papa et Salve d’honneur pour orchestre à papa) ose réclamer pour lui un lecteur éveillé et pétri d’une farine qui allie d’abondance culture et curiosité. ...d’un acteur … d’un pays fait partie de ces textes qui se donnent tout entiers au fil des relectures. Demeuré inépuisé la première fois, il est toujours une nouvelle découverte et une compréhension plus profonde de la personne de l’auteur, parce que :

« La peau de la bête n’est pas le cœur de la bête, et ce qui se lie (sic) à la surface n’est pas toujours le reflet de ce qui se joue dans l’âme »... (p. 51)

Annie Ferret

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