Il y a, chez Paul McCartney, des chansons qui s’avancent comme des enseignes lumineuses : refrains faits pour les stades, formules qui claquent, tubes qui réclament la foule. Et puis il y a celles qui parlent bas, comme si elles n’avaient qu’un seul destinataire. « Here Today », nichée au cœur de Tug of War, appartient à cette seconde espèce : une lettre acoustique adressée à John Lennon, écrite dans l’après-coup, quand le choc est passé mais que le manque s’installe. Quelques accords de guitare, un quatuor à cordes tenu en laisse, et cette voix qui ne cherche pas l’effet : McCartney ne bâtit pas un monument, il rouvre une conversation interrompue. Il imagine la réplique de Lennon, ses piques, leur vieux duel affectueux, et glisse au passage l’aveu le plus désarmant : la culpabilité de n’avoir pas su dire, de n’avoir pas eu le temps. Pourquoi cette ballade sans grand fracas continue-t-elle de faire trembler, quarante ans plus tard, en studio comme sur scène ? Parce qu’elle ne conclut rien. Elle insiste. Elle appelle. Et, l’espace de trois minutes, Lennon redevient présent — ici, aujourd’hui.
Il existe, dans la discographie de Paul McCartney, des titres qui ressemblent à des vitrines. Des chansons-slogans, des hymnes à reprendre en chœur, des fusées destinées aux stades. Et puis il y a ces morceaux qui ne sont pas des vitrines mais des pièces fermées à clé, des chambres où l’on n’entre pas sans frapper. Here Today, composée en 1981 et publiée en 1982 sur Tug of War, appartient à cette seconde famille : celle des chansons qui ne veulent pas gagner, mais survivre.
On se trompe parfois sur la nature de la douleur. On l’imagine spectaculaire, théâtrale, forcément bruyante. Dans le rock, la peine se maquille souvent en posture. Elle prend la forme d’un riff, d’un cri, d’une guitare qui sature, d’une batterie qui cogne comme un cœur pris de panique. Ici, rien de tout cela. Here Today est une ballade acoustique, presque un murmure, posée sur quelques accords et sur le fil fragile d’un quatuor à cordes. C’est précisément cette sobriété qui fait trembler : la douleur n’est pas déguisée, elle est tenue à mains nues. McCartney n’érige pas de monument, il écrit une lettre. Une lettre ouverte, mais adressée à un seul homme : John Lennon.
La chanson est souvent décrite comme un hommage. C’est vrai, mais le mot est insuffisant. Un hommage, c’est ce qu’on rend à quelqu’un dont on célèbre la grandeur. Ici, Paul ne célèbre pas : il parle. Il s’adresse à John au présent, comme si l’assassinat n’avait pas clos la conversation mais seulement coupé le fil du téléphone. Et s’il y a un vertige propre à Here Today, c’est celui-ci : entendre le plus célèbre duo d’auteurs-compositeurs de la pop moderne se reconstituer, non pas dans l’illusion d’une reformation, mais dans un tête-à-tête imaginaire, intime, où l’amour se dit enfin — trop tard, donc au bon endroit.
Sommaire
- 8 décembre 1980 : l’instant où l’histoire du rock se fige
- 1981 : écrire dans la pièce vide, et laisser entrer le fantôme
- La question qui ouvre la plaie : « Si je disais que je te connaissais vraiment… »
- La pudeur comme esthétique : guitare, souffle, et absence de grand effet
- George Martin : le vieux magicien qui sait quand il faut se taire
- Tug of War : reconstruire après l’implosion, tenir debout après les années de plomb
- Dire l’amour entre hommes : une révolution minuscule, donc immense
- La nuit où ils ont pleuré : un souvenir comme preuve d’existence
- Here Today sur scène : la chanson devient un rituel, pas un numéro
- 2007, 2009, 2024 : les différentes faces d’un même chagrin
- Les hommages des autres Beatles : comparer, c’est comprendre la singularité de Paul
- Le romantisme du rock, sans glamour : une vérité adulte
- Pourquoi Here Today continue de bouleverser : parce qu’elle n’achève rien
8 décembre 1980 : l’instant où l’histoire du rock se fige
Pour comprendre Here Today, il faut accepter une évidence : cette chanson ne naît pas d’une simple tristesse, mais d’un trou noir. Le 8 décembre 1980, John Lennon est abattu à New York. L’onde de choc est mondiale, mais pour McCartney, elle est d’une autre nature. Le public perd une icône. Paul perd un frère d’armes, un compagnon d’écriture, un miroir, un rival, un ami. Le mot “ami” paraît presque trop doux pour ce qu’ils ont été : une collision permanente, une fraternité conflictuelle, un couple créatif.
Depuis des années, les médias adorent raconter la rupture des Beatles comme un drame binaire : John contre Paul, l’idéaliste contre le businessman, l’artiste politique contre le mélodiste bourgeois. Cette mythologie, pratique et vendeuse, écrase tout ce qui résiste à l’affiche. Elle oublie que la relation Lennon–McCartney n’a jamais cessé d’être ambivalente, donc profondément humaine. Les disputes n’annulent pas l’attachement. Les rancœurs n’effacent pas les années de création commune. Et surtout : le temps, contrairement aux légendes, n’a pas le bon goût de laisser des conclusions nettes. Un assassinat, lui, impose une conclusion brutale. Il ferme la porte alors que la phrase est en suspens.
McCartney, dans les jours qui suivent, se retrouve piégé dans une situation que le rock connaît mal : celle de l’homme qui n’a pas seulement perdu un ami, mais qui doit aussi regarder le monde transformer ce mort en symbole. Lennon devient immédiatement une figure totale : martyr de la paix, prophète pop, saint laïc. Et Paul, lui, reste là, vivant, embarrassé, incapable de parler. Il y a chez lui une pudeur ancienne, presque britannique, mais aussi un autre mécanisme : la peur de mal dire. Parce que mal dire Lennon, c’est le trahir. Et parce que le dire correctement, c’est se mettre à nu.
Le silence de McCartney, à l’époque, sera parfois jugé. On lui reprochera une froideur, un détachement, une phrase maladroite. Mais ce procès rate l’essentiel : ce mutisme est celui d’un homme sidéré. Le choc, chez Paul, ne s’exprime pas par des déclarations publiques flamboyantes. Il s’exprime par une stratégie de survie : continuer à travailler, continuer à faire de la musique, comme on continue de respirer parce qu’on n’a pas le choix. Et pourtant, tôt ou tard, la douleur demande son dû. Here Today est ce moment où elle se fait entendre.
1981 : écrire dans la pièce vide, et laisser entrer le fantôme
On imagine volontiers Paul McCartney comme un artisan inépuisable, un homme qui transforme tout en chanson, qui répond à la vie par une mélodie. Cette image est vraie, mais elle est incomplète. Car transformer n’est pas oublier. Transformer, c’est parfois la seule manière de regarder la plaie sans mourir.
Here Today se compose en 1981. Pas en 1980, à chaud, au moment du sang et des flashs, mais après. Dans cet après qui est le vrai territoire du deuil : quand les télévisions sont passées à autre chose, quand les gens recommencent à parler de leurs propres vies, quand la solitude revient s’asseoir sur le canapé. Paul écrit chez lui, guitare à la main, et ce geste simple devient un rituel. Il ne convoque pas John par superstition, il le convoque par nécessité.
Ce qui frappe, c’est la forme choisie : une conversation imaginaire. La chanson ne dit pas “tu me manques” sur le mode funèbre, elle dit “si je te disais…” ; elle pose des questions, elle anticipe des réponses, elle rejoue leur dynamique. Elle réinstalle John dans le rôle qu’il a toujours occupé : celui de l’homme qui chambre, qui pique, qui ne laisse pas passer la moindre pose. McCartney connaît Lennon, ou croit le connaître, et c’est précisément cette croyance qui se fissure dans la chanson. Car la mort empêche la vérification. La mort fait de toute certitude une hypothèse.
McCartney l’a reconnu : écrire Here Today fut émotionnellement dévastateur. Mais la chanson n’a pas l’air “dévastée”. Elle est propre, nette, tenue. Et cette tenue est le vrai drame. Parce qu’elle ressemble à cette génération d’hommes qui ont appris à ne pas craquer. À ne pas dire “je t’aime”. À parler d’amour en parlant de météo. À se protéger derrière l’humour. Lennon et McCartney étaient des hommes du Nord, au sens culturel : pas ceux qui ne ressentent rien, mais ceux qui ressentent trop et qui, pour survivre, apprennent à serrer les dents.
Dans cette pièce où Paul écrit, il y a une autre présence : George Martin. Le producteur historique des Beatles, l’architecte sonore, le “cinquième” que l’histoire a fini par officialiser. Que Martin accompagne McCartney à ce moment précis n’a rien d’anecdotique. C’est une forme de retour à la maison, mais une maison hantée. Martin sait ce que John et Paul ont été ensemble. Il sait aussi comment habiller une émotion sans la trahir. Sa présence permet à Paul de ne pas être seul face à l’ombre.
La question qui ouvre la plaie : « Si je disais que je te connaissais vraiment… »
La première phrase de Here Today est un scalpel. Elle n’arrive pas avec un grand violon, ni avec un slogan. Elle arrive comme une interrogation banale, presque embarrassée : et si je disais que je te connaissais vraiment, qu’est-ce que tu répondrais ? Ce n’est pas une déclaration, c’est une tentative. Et c’est là que la chanson est cruelle : Paul ne peut pas obtenir la réponse. Il doit l’inventer. Il doit projeter Lennon, le recréer, l’imaginer en train de sourire, de lever un sourcil, de balancer une vanne. Il doit, en somme, faire ce qu’ils faisaient ensemble en studio : compléter l’autre. Sauf qu’ici, l’autre n’est plus là.
La structure du morceau est fascinante parce qu’elle refuse l’hagiographie. Paul ne sanctifie pas John. Il se souvient de ses piques, de son caractère, de ses coups de gueule. Il y a dans le texte des moments où l’on entend la vieille mécanique Lennon–McCartney : l’affection déguisée en sarcasme, l’intimité protégée par le duel. La chanson accepte que l’amour, chez eux, ait souvent été un combat.
Et puis vient ce vers qui est un cœur nu dans un corps habillé : « Et la nuit où nous avons pleuré ? » Cette question est une brèche. Elle renvoie à un souvenir précis, une nuit d’alcool, de fatigue, de vérité, où les masques sont tombés. Paul se souvient d’un instant où l’émotion a débordé, où l’on a cessé de jouer à être des types solides. Ce souvenir, dans la chanson, devient une preuve : la preuve qu’ils se sont aimés, même s’ils ne se l’étaient pas dit.
Ce qui rend ce passage bouleversant, c’est qu’il n’est pas présenté comme un grand moment romantique. Il est présenté comme une anomalie. Comme quelque chose qui n’aurait pas dû arriver, parce que leur monde ne fonctionnait pas ainsi. Ils pleurent “parce qu’il n’y avait plus de raison de garder ça à l’intérieur”. Cette phrase, prise au sérieux, dit tout : un amour retenu, comprimé, stocké pendant des années, et qui sort enfin — trop tard pour devenir une habitude, juste à temps pour devenir un souvenir obsédant.
On entend souvent dire que Here Today est une chanson triste. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout. C’est aussi une chanson de culpabilité. Pas une culpabilité spectaculaire, mais une culpabilité sourde : celle de n’avoir pas su dire. Celle d’avoir remis à plus tard. Celle d’avoir cru que l’autre serait toujours là, comme on croit que les saisons reviendront. Et dans le rock, où l’on parle si facilement d’amour charnel, si facilement de désir, si facilement de conquête, entendre un homme de 39 ans se reprocher de ne pas avoir dit “je t’aime” à son meilleur ami a quelque chose de radical.
La pudeur comme esthétique : guitare, souffle, et absence de grand effet
La mise en musique de Here Today est un choix moral. Paul aurait pu en faire une grande ballade orchestrale, un requiem pop, un “Yesterday” pour Lennon. Il ne l’a pas fait. Il choisit l’acoustique, la proximité, le bois de la guitare, le son d’une main qui gratte les cordes comme on caresse une cicatrice. La mélodie est simple, mais pas simpliste. Elle avance sans se donner en spectacle, comme quelqu’un qui parle sans vouloir être interrompu.
Le quatuor à cordes arrive comme une respiration. Pas comme une vague, plutôt comme un voile. Il ne dramatise pas, il encadre. Il donne à la chanson une texture de chambre, presque classique, qui rappelle que McCartney, derrière les refrains pop, a toujours été un compositeur obsédé par l’élégance. Les cordes sont là pour dire : ceci est sérieux, mais ceci n’est pas une performance. Ceci est une confidence.
La voix de Paul, sur l’enregistrement studio, est elle aussi un miracle de retenue. Il ne joue pas le rôle du veuf inconsolable. Il chante comme un homme qui se parle à lui-même, et qui se surprend parfois à trembler. Cette fragilité, chez un artiste aussi colossal, est désarmante. On entend l’écart entre l’icône et l’homme. Et ce contraste, à lui seul, suffit à faire de Here Today un objet rare dans le rock : un morceau où l’ego recule.
On pourrait parler de production, de placement des micros, de dynamique. Mais ce serait manquer le plus important : tout, ici, sert la vérité du propos. La chanson ne cherche pas l’explosion émotionnelle. Elle cherche l’exactitude. Elle cherche la phrase juste, le ton juste, le niveau de pudeur qui permet de dire l’essentiel sans se trahir. C’est une ligne étroite, et McCartney la tient avec une maîtrise qui n’a rien de froide : c’est la maîtrise de quelqu’un qui sait qu’un pas de trop ferait basculer le morceau dans le pathos.
George Martin : le vieux magicien qui sait quand il faut se taire
George Martin est souvent décrit comme l’homme qui a “élevé” les Beatles, celui qui a apporté la culture classique, les arrangements, la discipline. C’est vrai. Mais on oublie parfois une autre dimension : Martin savait écouter le silence. Il savait qu’un arrangement est parfois un acte de modestie.
Dans Here Today, son rôle est crucial. D’abord parce qu’il représente, pour Paul, un lien direct avec l’époque où John était vivant. Un témoin. Une mémoire incarnée. Ensuite parce qu’il sait comment arranger la douleur sans l’exploiter. Les cordes ne s’imposent jamais. Elles n’ouvrent pas les vannes. Elles accompagnent, elles entourent. Elles jouent comme on pose une main sur une épaule.
Il y a quelque chose de bouleversant à imaginer Martin, vingt ans après avoir magnifié The Beatles, revenir pour un moment aussi intime. Comme si l’histoire se refermait sur elle-même. Comme si le producteur, devenu presque un membre de la famille, aidait l’un des fils à écrire une lettre à l’autre. Dans le rock, l’émotion est souvent liée à la jeunesse, à la fougue. Ici, elle est liée à la maturité : un homme de 56 ans arrange la douleur d’un homme de 39 ans pour un homme de 40 ans qui n’est plus là.
Ce triangle est l’une des raisons pour lesquelles Here Today sonne “vrai”. Parce qu’il n’y a pas d’opportunisme. Pas de stratégie. Ce n’est pas un morceau écrit pour relancer une carrière. C’est un morceau écrit parce qu’il fallait qu’il existe. Et Martin, en vieux maître, comprend qu’il ne faut pas trop toucher à cette matière. Il faut la laisser respirer.
Tug of War : reconstruire après l’implosion, tenir debout après les années de plomb
Il est impossible de dissocier Here Today de son écrin : Tug of War. Cet album n’est pas seulement un disque de McCartney. C’est un disque de transition, un disque de reconstruction, un disque où Paul cherche à redevenir lui-même après une décennie confuse. La fin des Beatles, les batailles juridiques, la paranoïa médiatique, les années Wings entre triomphes et critiques, le sentiment d’être sous-estimé comme auteur… Et puis, soudain, la mort de Lennon, qui rebat toutes les cartes émotionnelles.
Tug of War est produit par George Martin, ce qui n’est pas un simple choix esthétique : c’est un geste symbolique. Paul revient vers celui qui sait comment canaliser son talent. Il revient vers une méthode de travail qui lui rappelle les grandes années, mais sans prétendre les reconstituer. C’est un disque adulte, parfois lumineux, parfois inquiet, où la pop et la gravité cohabitent.
Dans cet ensemble, Here Today agit comme une chambre secrète. Elle n’est pas le single évident, elle n’est pas le tube. Elle est l’âme. Elle dit ce que l’album tait ailleurs : la blessure. Le reste du disque peut sourire, peut danser, peut chercher la beauté. Mais Here Today vient rappeler que tout cela se fait avec un manque au centre. Comme si Paul disait : je continue, mais je sais ce qui a disparu.
Le titre même de l’album, Tug of War, ce “tir à la corde”, sonne comme un diagnostic. La vie tire d’un côté, la mémoire de l’autre. L’envie de créer tire d’un côté, la douleur de perdre tire de l’autre. Et Paul, au milieu, essaye de ne pas lâcher. Here Today est ce moment où la corde brûle les mains.
Dire l’amour entre hommes : une révolution minuscule, donc immense
On sous-estime souvent ce que représente, culturellement, le simple fait de dire “je t’aime” à un ami. Dans la pop anglo-saxonne, l’amour est un langage. Dans l’Angleterre ouvrière des années 50 et 60, l’amour est souvent un geste, pas une phrase. Lennon et McCartney ont grandi dans un monde où l’on se moque facilement de la sentimentalité, où l’on protège sa vulnérabilité par l’ironie, où l’on “tient bon”. Ils ont appris à être drôles avant d’être tendres, agressifs avant d’être fragiles.
Here Today est bouleversante parce qu’elle brise ce conditionnement, mais sans faire un discours. Paul ne se met pas à théoriser la masculinité. Il ne fait pas de morale. Il se contente de parler à John comme il aurait dû lui parler : avec simplicité. Il évoque les disputes, les incompréhensions, les petites piques. Et au milieu de cela, il glisse l’aveu. Comme si l’amour devait passer en contrebande.
Cette pudeur n’est pas une faiblesse. C’est une signature. Et c’est peut-être ce qui rend la chanson si universelle : elle parle à tous ceux qui ont perdu quelqu’un sans avoir eu le temps de dire. À ceux qui se sont cachés derrière les habitudes. À ceux qui ont cru que l’autre attendrait. Here Today est un morceau sur Lennon, mais aussi un morceau sur nous : sur notre incapacité à croire à la fin.
La nuit où ils ont pleuré : un souvenir comme preuve d’existence
Le vers « la nuit où nous avons pleuré » a pris, avec les années, une dimension mythique. Parce qu’il renverse l’image publique de Lennon et McCartney. On les imagine toujours en duel : l’un sarcastique, l’autre charmeur ; l’un provocateur, l’autre diplomate. Les imaginer en larmes, ivres, se disant des vérités, c’est casser le récit.
Ce souvenir agit dans la chanson comme une preuve matérielle. Paul ne veut pas que l’histoire réduise leur relation à des querelles d’ego et à des interviews assassines. Il veut rappeler que derrière la machine Beatles, il y avait deux garçons qui se connaissaient depuis l’adolescence, qui avaient traversé ensemble l’impossible, et qui, un soir, ont craqué.
Le détail important, ce n’est pas qu’ils aient pleuré. C’est que Paul considère ce moment comme exceptionnel. Comme l’une des rares fois où cela s’est produit. Cela dit la dureté de leur armure. Cela dit aussi la force de ce qu’ils ont éprouvé : si l’armure a cédé, c’est que la pression était énorme. Et quand Paul, en 1981, se replonge dans ce souvenir, il ne se replonge pas dans une nostalgie confortable. Il se replonge dans un instant où l’amour a failli se dire clairement, mais où la vie a repris le dessus. Puis la mort a coupé le chemin.
Il y a une cruauté supplémentaire : ce souvenir prouve qu’ils étaient capables de se dire l’essentiel. Donc ils auraient pu le refaire. Ils auraient pu se parler. Ils auraient pu se revoir. Ils auraient pu réparer certaines choses. La chanson ne le dit pas explicitement, mais elle le laisse entendre dans son sous-texte : le temps n’a pas seulement pris Lennon, il a pris la possibilité d’une conversation future.
Here Today sur scène : la chanson devient un rituel, pas un numéro
Pendant longtemps, Here Today est restée un morceau de studio, comme si Paul ne voulait pas la mettre en circulation. Il y a des chansons qu’on protège. Qu’on garde pour soi. Et puis, au fil des années, elle est entrée dans le répertoire live de McCartney, et là, elle a changé de nature. Elle n’est plus seulement une confession enregistrée. Elle devient un rituel.
Sur scène, Paul McCartney présente souvent le morceau comme une conversation qu’ils n’ont jamais eue. Cette phrase, répétée de tournée en tournée, est révélatrice : il ne dit pas “voici un hommage”. Il dit “voici une conversation”. Il recrée Lennon dans l’espace du concert. Il fait exister le fantôme devant des milliers de personnes, mais sans le spectaculaire des hologrammes. Juste une guitare, une lumière, un silence.
C’est l’un des paradoxes de McCartney : dans les stades, il est capable d’un show pyrotechnique, de bombes de confettis, de moments “greatest hits” assumés. Et au milieu de ce cirque magnifique, il s’arrête parfois, s’assoit, et joue Here Today comme si le monde n’existait plus. Le public, alors, change de comportement. Les cris cessent. Les téléphones se baissent. On écoute. On assiste à quelque chose qui n’est pas un moment de spectacle, mais un moment de vie.
Ce rituel a une puissance particulière parce qu’il est durable. Paul ne joue pas Here Today comme un exercice de nostalgie. Il la joue parce que, manifestement, la blessure est toujours là. On croit parfois que le deuil se “termine”. En réalité, il se transforme. Et chez McCartney, il se transforme en chanson répétée. Chaque soir, la lettre est relue. Chaque soir, John est appelé.
2007, 2009, 2024 : les différentes faces d’un même chagrin
Il y a des moments captés, au fil des années, où l’on voit McCartney vaciller sur Here Today. Pas la posture du rockeur qui simule l’émotion, mais le visage d’un homme qui se fait surprendre par sa propre chanson. Un souvenir remonte trop fort, une syllabe accroche la gorge, et le masque se fend. Ces instants, précisément parce qu’ils ne sont pas maîtrisés, sont dévastateurs.
Dans les années 2000, des performances en petit comité ont montré un Paul presque à nu, loin du confort du stade. Là, l’émotion ne peut pas être diluée dans le bruit. Plus tard, lors de grands concerts, la chanson a pris une dimension de prière collective. À New York, en particulier, elle résonne comme une cicatrice géographique : Lennon est mort là-bas. Chanter Here Today dans cette ville n’est jamais neutre.
Et puis il y a ces tournées récentes où, malgré l’âge, malgré la fatigue, Paul continue. En décembre 2024, lors des dates de la tournée Got Back, la chanson figure encore dans le set. La scène est immense, la carrière est démesurée, mais Here Today reste une parenthèse de taille humaine. L’idée est vertigineuse : plus de quarante ans après la mort de Lennon, McCartney continue de lui parler en public. Non pas pour entretenir une légende, mais parce que le lien n’a pas été dissous. Le temps n’a pas effacé le manque. Il l’a seulement installé dans la routine, comme une douleur chronique qu’on apprend à porter.
Et c’est peut-être cela, la plus grande force de McCartney : ne pas instrumentaliser Lennon, ne pas se servir de lui comme d’un argument marketing, mais le garder vivant comme on garde vivant quelqu’un qu’on a aimé. Sans grand discours, sans mise en scène lourde. Juste une chanson. Juste une adresse.
Les hommages des autres Beatles : comparer, c’est comprendre la singularité de Paul
Après la mort de Lennon, les autres Beatles ont, chacun à leur manière, écrit ou interprété des hommages. George Harrison, Ringo Starr, et même Paul dans d’autres chansons, ont contribué à une forme de dialogue posthume collectif. Mais Here Today se distingue par sa nature : elle n’est pas une chanson “sur” Lennon, elle est une chanson “à” Lennon. La différence est énorme.
Chanter “tu étais grand, tu étais important” revient à construire une statue. Chanter “si je te disais que je te connaissais, qu’est-ce que tu répondrais ?” revient à admettre une incertitude. La chanson ne cherche pas à figer John. Elle le laisse vivant, contradictoire, susceptible de répondre, de se moquer, de contredire. Lennon n’est pas sanctifié. Il est convoqué.
Cette approche est typiquement McCartney : il ne mythifie pas, il humanise. Il ne fait pas de Lennon un saint, il le fait redevenir un ami. Ce geste est profondément courageux, parce qu’il va à l’encontre de la tendance naturelle des hommages posthumes : embellir, simplifier, lisser. Paul, lui, accepte la complexité. Il accepte que leur relation ait été faite de tensions. Il accepte que l’amour ait été compliqué. Et c’est précisément cette honnêteté qui touche.
Il faut aussi se souvenir que McCartney, pendant des années, a été présenté comme le “méchant” de l’histoire Beatles. Celui qui aurait pris le contrôle, celui qui aurait fait des choix impopulaires. Here Today est une réponse sans agressivité à cette caricature. Elle dit : vous pouvez raconter ce que vous voulez, moi je sais ce qu’il était pour moi. Et ce qu’il était pour moi dépasse vos récits.
Le romantisme du rock, sans glamour : une vérité adulte
Le rock aime la tragédie, mais il la veut souvent glamour. Il aime les morts jeunes, les destins brûlés, les icônes figées à jamais. Lennon, assassiné à quarante ans, correspond à ce schéma, malgré lui. Le monde l’a transformé en figure intemporelle. McCartney, lui, est resté vivant. Et être vivant, c’est ingrat : il faut vieillir, il faut se répéter parfois, il faut assumer des erreurs, il faut être jugé.
Here Today est, en ce sens, une chanson anti-glamour. Elle ne transforme pas la mort en légende. Elle la transforme en manque. Elle rappelle que derrière le mythe, il y a l’absence brute : un ami qui ne peut plus répondre, un rire qui ne reviendra pas, une conversation interrompue.
Dans l’histoire du rock, les chansons de deuil abondent. Beaucoup sont magnifiques. Mais rares sont celles qui assument à ce point la banalité terrible du regret : “j’aurais voulu te dire”. C’est une phrase qu’on pourrait entendre dans la bouche de n’importe qui. Et la voir portée par l’un des hommes les plus célèbres du XXe siècle la rend encore plus puissante. Parce qu’elle rappelle une vérité simple : la célébrité n’immunise pas contre la perte. Elle la rend parfois plus solitaire, parce qu’on ne sait plus à qui parler sans être interprété.
Paul McCartney, dans Here Today, ne joue pas au survivant héroïque. Il joue à l’homme. Il dit qu’il a manqué de mots. Qu’il a manqué de temps. Qu’il a manqué de courage, peut-être. Il le dit sans s’auto-flageller, mais sans se protéger non plus. Et c’est pour cela que la chanson traverse les décennies : elle ne dépend pas d’une époque, elle dépend d’une émotion fondamentale.
Pourquoi Here Today continue de bouleverser : parce qu’elle n’achève rien
La plupart des chansons cherchent une résolution. Un couple se sépare, on conclut. Une époque se termine, on tourne la page. Here Today, au contraire, refuse la conclusion. Elle ne dit pas “au revoir”. Elle dit “ici”. Ici, aujourd’hui. Comme si la mort n’avait pas réussi à effacer la présence intérieure.
Le titre est un coup de génie discret. Il n’est pas “Gone Forever”. Il n’est pas “In Memory Of”. Il est Here Today. Il affirme une présence paradoxale, une présence mentale, affective, presque physique. Lennon n’est plus là, et pourtant il est là. Dans la mémoire. Dans la musique. Dans la conversation intérieure. Et McCartney, en chantant, crée un espace où cette contradiction devient supportable.
Ce qui rend la chanson encore plus poignante avec le temps, c’est que Paul vieillit. Il s’approche de l’âge qu’aurait eu Lennon. Il dépasse largement l’âge que Lennon a pu atteindre. Et pourtant, il continue de s’adresser à lui comme à un contemporain. Comme à un égal. Comme à un frère. La chanson devient alors un pont entre les époques, mais aussi un rappel cruel : l’histoire des Beatles est une histoire amputée. Il manque deux hommes. Et ceux qui restent portent cette absence comme une deuxième peau.
À chaque fois qu’il joue Here Today, McCartney ne ravive pas seulement la mémoire de Lennon. Il ravive l’idée même des Beatles : cette alliance improbable, ce miracle de chimie, ce duo Lennon–McCartney qui a changé la musique populaire. Mais il le fait à la manière la plus humble : non pas en proclamant “nous étions grands”, mais en disant “tu me manques”.
Et c’est peut-être, au fond, ce qui fait de Here Today une des plus grandes chansons de McCartney : elle ne prouve rien, elle avoue. Elle ne conquiert rien, elle confie. Elle ne cherche pas la postérité, elle cherche un absent. Et dans ce mouvement, elle touche tout le monde, parce que chacun a un “Here Today” dans sa vie : quelqu’un à qui l’on voudrait dire, enfin, ce qu’on n’a pas dit.