On a longtemps raconté l’histoire des Beatles comme un podium : Lennon et McCartney en tête, Harrison en embuscade, et Ringo Starr relégué au rang de sympathique figurant. Sauf qu’un groupe ne se juge pas au bulletin trimestriel : il se juge à sa chimie. Et la chimie Beatles, c’est aussi ce batteur qui ne cherche jamais à gagner la course, mais à faire avancer la chanson. Ce papier remonte le fil d’un procès commode – celui du « maillon faible » – pour le retourner. Car le génie de Ringo, c’est l’économie devenue esthétique : un feel qui tord le temps, une caisse claire comme ponctuation, un break comme respiration. Puis vient la question qui fâche : l’écriture. Sur le White Album, le grand déversoir de 1968, Ringo signe enfin « Don’t Pass Me By », chanson bancale, honky-tonk, sabotée par une image trop étrange… mais touchante par son obstination. Et quand le même Ringo trouve son registre, avec l’utopie limpide d’« Octopus’s Garden », le verdict change de couleur. Au fond, ce texte défend une idée simple : Ringo n’a peut-être pas écrit les plus beaux couplets des Beatles, mais il a écrit leur allure. Et ça, dans une légende d’auteurs, mérite mieux qu’un ricanement.
Dans la grande mythologie des Beatles, il faut toujours un personnage secondaire. Un contrechamp. Quelqu’un sur qui l’histoire peut projeter ses facilités, ses ricanements, ses slogans prêts-à-porter. Ringo Starr a hérité de ce rôle-là comme d’un costume taillé trop grand : celui du maillon faible, du quatrième homme, du passager clandestin monté à bord d’un paquebot de génies. Et comme souvent dans les légendes, on confond le personnage et la fonction. On se sert de lui pour simplifier une équation qui, autrement, serait trop riche : comment un groupe peut-il être à ce point supérieur à la somme de ses parties ? Réponse commode : parce que trois d’entre eux étaient des demi-dieux, et le quatrième… était juste là.
C’est séduisant, ce récit. Il s’emboîte parfaitement dans le réflexe scolaire qui veut qu’on distribue des notes. Lennon premier de la classe en insolence et en fulgurances. McCartney major de promo en mélodies et en artisanat pop. Harrison rattrapant tout le monde à la fin, quand la maturité lui tombe dessus comme une évidence. Et Ringo, lui, placé au fond, celui qu’on félicite d’avoir « fait de son mieux ». Sauf que l’histoire ne se comporte jamais comme un bulletin trimestriel. Elle est un organisme vivant, capricieux, où la chimie compte plus que la moyenne générale.
Le vrai scandale, avec Ringo Starr, c’est qu’il est facile à moquer. Il a cette bonhomie qui donne l’impression qu’on peut le pousser du doigt sans conséquence. Il a ce visage rond de camarade de classe qu’on imagine toujours prêt à rire, même quand il ne rit pas. Il est le Beatle le plus « humain » dans un panthéon qui, avec le temps, a été poli jusqu’au marbre. Et puis il y a cette confusion tenace entre virtuosité et nécessité. On reproche à Ringo de ne pas en faire assez, alors que son génie, quand génie il y a, consiste précisément à ne jamais en faire trop.
Mais il existe une autre injustice, plus subtile : celle qui consiste à déplacer le procès. Quand on ne peut pas lui retirer sa contribution à la batterie, on l’attaque sur le terrain de la plume. Et là, l’affaire semble pliée d’avance : face à John Lennon, Paul McCartney et George Harrison, quel batteur peut se targuer d’avoir « le même niveau » d’écriture ? La comparaison est une guillotine. Elle coupe net, avant même que le débat commence.
Sommaire
- Le roi du « feel » : quand l’économie devient une esthétique
- Ringo compositeur sans le savoir : la batterie comme écriture
- La hiérarchie des plumes chez les Beatles
- 1968, le grand déversoir : pourquoi le White Album accueille tout
- « Don’t Pass Me By » : l’obstination tardive d’une chanson qui attendait son heure
- L’arrangement honky-tonk : quand le choix des couleurs devient un gag
- Une ligne qui fait dérailler la chanson : l’accident, la chevelure, et le problème de la narration
- La défense du bancal : naïveté, sincérité, et charme involontaire
- « Octopus’s Garden » : le contre-exemple lumineux
- Après les Beatles : Ringo, les chansons des autres et la petite musique de l’autodérision
- Ce qu’on juge, au fond : la place d’un batteur dans une légende d’auteurs
- Conclusion : aimer les Beatles, c’est accepter leurs failles, y compris celles de Ringo
Le roi du « feel » : quand l’économie devient une esthétique
Ce qu’on appelle le « feel » n’est pas un compliment vague, une manière pudique de dire « il n’est pas très technique mais il se débrouille ». Le feel, c’est une esthétique complète : une manière de poser le temps, de laisser respirer la musique, de fabriquer une sensation de mouvement sans jamais exhiber l’effort. Chez Ringo Starr, le miracle tient souvent à des détails qui paraissent insignifiants si on les isole, mais qui deviennent évidents dès qu’on les retire. Essayez d’imaginer « Ticket to Ride » sans ce martèlement étrange, mi-militaire mi-somnambule, qui transforme une chanson pop en machine bancale. Écoutez « Rain » et sa façon de faire pleuvoir des toms comme si le ciel se mettait à battre la mesure. Réentendez « Come Together » et ce pas lourd, presque lascif, qui marche au ralenti tout en avançant. Ce n’est pas « simple ». C’est dépouillé. Ce n’est pas la même chose.
Le paradoxe de Ringo est là : sa réputation souffre précisément de ce qui le rend unique. Un batteur spectaculaire s’impose immédiatement à l’oreille. Il prend la lumière, vole des secondes au chanteur, impose son ego en plein milieu du morceau. Ringo Starr, lui, s’installe dans la chanson comme un meuble indispensable : on ne le remarque que lorsqu’il manque. Il est le type qui, dans un groupe, comprend que l’énergie n’est pas une question de volume mais de placement. Qu’une caisse claire peut être une ponctuation. Qu’un break peut être une respiration. Qu’un silence peut être un événement.
Il y a chez lui un sens très anglais de la retenue, ce mélange d’élégance et de pudeur qui refuse d’appuyer là où il suffirait de suggérer. Et c’est cette retenue qui fait swinguer les Beatles. Le groupe est souvent décrit comme une révolution de compositeurs et d’arrangeurs, et c’est vrai, mais il est aussi une révolution rythmique. Parce qu’avec Ringo, même les chansons les plus « propres » ont une petite poussière dans les rouages. Une asymétrie. Un pas de côté. Ce grain-là est la signature du groupe autant que les harmonies vocales.
Le plus ironique, c’est que la critique du « batteur rudimentaire » se retourne comme un boomerang. Oui, Ringo n’est pas un funambule du solo. Oui, il ne joue pas comme un athlète. Mais il joue comme un auteur rythmique. Ce qui, dans un groupe de trois auteurs tyranniques de la mélodie, est une forme d’intelligence musicale rare : savoir quand se taire, quand insister, quand désobéir doucement.
Ringo compositeur sans le savoir : la batterie comme écriture
On veut absolument enfermer Ringo Starr dans une case : « batteur ». Comme si la batterie n’était pas une manière d’écrire. Comme si, dans la pop et le rock, la forme la plus décisive d’écriture n’était pas souvent rythmique. Un grand batteur ne se contente pas de « tenir » : il raconte. Il sculpte la narration du morceau. Il décide de l’allure du personnage principal. Il choisit si la chanson marche, court, titube, danse ou rampe.
Chez les Beatles, la batterie fait rarement office de simple métronome. Elle agit comme un second narrateur, parfois plus fiable que le texte. Prenez « Strawberry Fields Forever » : cette sensation de fatigue heureuse, de mémoire qui se déforme, elle passe aussi par cette manière de tomber sur le temps, de l’alourdir légèrement, comme si chaque mesure avait le poids d’un souvenir. Prenez « Tomorrow Never Knows » : ce battement qui semble à la fois tribal et mécanique, c’est lui qui permet à la chanson d’être futuriste sans devenir froide. Et même quand il joue « droit », Ringo a une façon de faire respirer le rythme, de laisser les cymbales raconter autre chose que de la pulsation, qui donne à la musique une dimension charnelle.
C’est là qu’il faut être honnête : si l’on juge Ringo Starr en tant que « songwriter » au sens strict, on se trompe de tribunal. Son écriture principale est déjà dans la musique. Elle est dans ces choix de patterns qui semblent évidents après coup, mais que peu de batteurs auraient trouvés avec la même économie. Et elle est aussi, paradoxalement, dans l’absence : il retire des choses. Il refuse des démonstrations. Il préfère l’efficacité à l’exploit. Ce n’est pas spectaculaire, donc c’est sous-estimé.
Le rock adore les mythes de virtuoses. Les guitaristes qui jouent trop vite. Les batteurs qui font des solos interminables, comme une crise de nerfs sur peaux tendues. Ringo, lui, est l’anti-mythe. Le mec qui te prouve qu’une idée claire vaut mieux qu’un catalogue de figures. Que l’inventivité peut être invisible. Et qu’un groupe, parfois, a besoin d’un musicien qui pense « chanson » plutôt que « performance ».
La hiérarchie des plumes chez les Beatles
Le problème, c’est que les Beatles sont aussi, et peut-être d’abord, une histoire de plumes. Une usine à chansons dans laquelle les auteurs étaient des stars au même titre que les interprètes. Lennon/McCartney n’est pas seulement un crédit : c’est une marque, une domination, une machine à écrire l’histoire officielle du groupe. Et quand George Harrison commence à s’imposer, il le fait par la force de ses titres, mais aussi par la force symbolique du geste : arracher de l’espace d’écriture dans un duo qui en occupe presque tout.
Dans ce contexte, Ringo Starr arrive avec un handicap structurel. Il n’est pas un auteur naturel, au sens où Lennon et McCartney le sont : ces deux-là écrivent comme ils respirent, parfois mal, parfois trop, mais toujours avec l’urgence de ceux qui transforment le quotidien en chanson. Ringo n’a pas cette compulsion. Il a une relation plus pragmatique, presque artisanale, à l’idée d’écrire. Il bricole. Il tâtonne. Il se contente de peu d’accords. Il vise l’efficacité immédiate, la chanson qui se retient en deux écoutes. Ce n’est pas forcément un défaut. C’est une esthétique différente. Mais au sein des Beatles, c’est une faiblesse politique : une chanson de Ringo n’est jamais « prioritaire ».
Et puis il y a l’autre facteur, celui dont on parle moins : l’identité. Les Beatles sont un groupe où chacun incarne une fonction mythologique. Lennon l’avant-garde, McCartney la pop, Harrison la spiritualité et la guitare, Ringo l’humanité, l’humour, le cœur. Dans un tel casting, la chanson de Ringo est attendue comme un interlude, un moment de respiration, souvent chanté avec un sourire. On lui concède un espace, mais on le balise. On veut du « Ringo ». On veut de la tendresse, de la naïveté, du chant de marin, du conte pour enfants, de la petite phrase accrocheuse. Et quand Ringo sort de ce rôle, on le punit.
1968, le grand déversoir : pourquoi le White Album accueille tout
C’est ici que The Beatles (White Album) entre en scène comme un théâtre idéal pour les malentendus. Ce disque est une cathédrale et une décharge, une anthologie et une guerre civile, un sommet et un journal intime. Il contient des chefs-d’œuvre qui ressemblent à des testaments, et des chansons qui ressemblent à des brouillons laissés sur la table de la cuisine. Il est long, inégal, parfois exaspérant, souvent fascinant. Et surtout, il est le disque qui rend visible une vérité : les Beatles n’étaient pas seulement quatre musiciens qui travaillaient ensemble, ils étaient déjà quatre trajectoires qui se frôlaient.
Dans ce chaos contrôlé, tout peut entrer. La parodie, le folk, le hard rock, la comptine, la satire, le délire sonore, le pastiche music-hall, la confession à nu. Le White Album fonctionne comme une autorisation : l’autorisation d’être multiple, de se contredire, d’essayer, d’échouer. C’est précisément cette ouverture qui permet à Ringo Starr d’y placer sa première composition « officielle ». Pas parce qu’elle serait meilleure que tout ce que le groupe a laissé sur le bas-côté les années précédentes, mais parce qu’en 1968, l’ambiance est au déversement. On enregistre, on compile, on empile. On laisse des aspérités. On conserve les défauts comme des preuves de vie.
Il faut imaginer l’état mental du groupe : l’Inde derrière eux, les tensions partout, les egos en collision, et pourtant cette fécondité délirante. Dans ce contexte, la chanson de Ringo n’est pas une anomalie, elle est un symptôme. Le groupe se fragmente, donc il s’élargit. Il se fissure, donc il laisse entrer d’autres voix. Don’t Pass Me By est un morceau qui existe parce que le White Album accepte l’idée qu’un disque des Beatles puisse contenir, à côté d’une ballade bouleversante ou d’une explosion de guitare, une chanson tordue, campagnarde, presque maladroite.
« Don’t Pass Me By » : l’obstination tardive d’une chanson qui attendait son heure
L’histoire de Don’t Pass Me By est déjà, en elle-même, un petit roman triste. Une chanson que Ringo Starr traîne depuis les débuts, mentionnée des années avant d’être enfin enregistrée, comme un enfant qui attend qu’on le laisse parler à table. Le groupe, longtemps, l’écoute poliment, sourit, passe à autre chose. Puis vient 1968, et soudain on appuie sur « record ». Comme si, dans le tumulte, on se disait qu’il faut bien laisser une trace de tout, y compris des rêves modestes.
Et le plus beau dans l’ironie, c’est ce renversement des rôles pendant l’enregistrement : Ringo se retrouve au piano, et Paul McCartney derrière la batterie. Le batteur qui écrit se met à l’instrument d’harmonie le plus exposé, celui qui révèle immédiatement les limites. Le bassiste génial devient batteur de service. C’est un tableau parfait des Beatles en 1968 : plus rien n’est stable, les places tournent, les fonctions se mélangent. Comme si l’identité du groupe se dissolvait dans sa propre créativité.
Le morceau, tel qu’on l’entend sur le disque, a cette couleur de country bricolée, de pub enfumé où l’on aurait posé un micro trop près du piano. On ajoute un violon au parfum bluegrass, on secoue des petites percussions, on donne au piano un effet tournoyant qui le rend presque ivre. Tout cela pourrait être charmant, dans une autre vie. Tout cela pourrait même être génial, si la chanson portait une tension plus fine. Mais il y a un problème central : Don’t Pass Me By ressemble à une chanson que les Beatles jouent en costume. Pas un costume flamboyant comme quand ils inventent un univers, plutôt un costume de province, légèrement trop large, et qu’ils portent en riant à moitié.
Et pourtant, malgré ses défauts, on sent quelque chose d’important : l’obstination de Ringo. Le désir de ne pas être seulement le type qui joue derrière. Le besoin de laisser son nom au générique autrement que par l’interprétation. Ce désir-là, chez un musicien souvent réduit à un personnage comique, a une dimension émouvante.
L’arrangement honky-tonk : quand le choix des couleurs devient un gag
Le grief le plus immédiat qu’on adresse à Don’t Pass Me By tient à sa mise en scène sonore. Ce piano honky-tonk, ce violon qui virevolte, cette ambiance de fête foraine rurale. Le morceau arrive dans le White Album juste après « Rocky Raccoon », autre chanson qui joue avec l’imagerie country-folk, mais avec une maîtrise narrative infiniment supérieure. Là où « Rocky Raccoon » assume son statut de mini-film burlesque, Don’t Pass Me By semble hésiter : est-ce une chanson sérieuse sur l’attente amoureuse, ou un numéro de cabaret ? Cette hésitation, elle se loge dans l’arrangement. On dirait que le groupe, ne sachant pas quoi faire de la chanson, a choisi de l’habiller de couleurs criardes, comme pour détourner l’attention.
On pourrait défendre ce choix en disant que les Beatles ont toujours aimé le pastiche, qu’ils ont toujours su transformer des genres en jouets. Mais le pastiche, chez eux, marche quand il est traversé par une émotion vraie ou une idée forte. Ici, l’idée est simple : une supplique amoureuse, presque enfantine, répétée comme une prière. Et l’habillage sonore ajoute une couche de second degré qui la fragilise. On ne sait plus s’il faut sourire ou compatir. On ne sait plus si la chanson cherche la tendresse ou la caricature.
Le détail fascinant, c’est qu’il a existé, un temps, une autre voie : une introduction orchestrale imaginée pour le morceau, finalement rejetée parce que trop bizarre, trop « hors piste ». Cette anecdote dit tout : même George Martin, l’homme qui sait comment rendre grand ce qui est fragile, a tâtonné. Comme si la chanson résistait à la mise en forme. Comme si elle n’acceptait que des solutions extrêmes : soit l’habillage campagnard, soit le délire orchestral. Aucun entre-deux n’a semblé tenir.
Alors, le morceau devient ce qu’il est : un objet un peu grinçant, dont la couleur sonore finit par éclipser la substance. Un morceau qu’on retient autant pour son ambiance que pour ce qu’il raconte. Et dans une discographie où chaque chanson des Beatles semble porter un monde, c’est déjà une forme de condamnation.
Une ligne qui fait dérailler la chanson : l’accident, la chevelure, et le problème de la narration
Mais l’arrangement n’est pas le vrai crime. Le vrai crime, c’est ce moment précis où la chanson prononce une phrase qui, instantanément, aspire tout le reste. Une mention d’accident de voiture, suivie d’un détail physique absurde, brutal, presque involontairement comique : la perte de cheveux. Une image surgie de nulle part, sans préparation, sans conséquence, comme un bout de cauchemar glissé dans une carte postale. Et c’est là que Don’t Pass Me By se sabote elle-même.
Dans une chanson d’attente amoureuse, le drame peut surgir, bien sûr. Les Beatles n’ont jamais fui le tragique, même quand ils le déguisent. Mais ici, le drame n’est pas intégré. Il n’est pas transformé. Il est jeté comme un caillou dans une vitre. Et parce qu’il est si spécifique, si incongru, il attire l’attention comme un accident réel attire les regards sur une route. On ne peut plus penser à autre chose. Le cerveau du auditeur se met à chercher un sens. Pourquoi cette image ? Est-ce une métaphore ? Un souvenir réel ? Une maladresse ? Un gag ? Rien ne répond.
Le problème, au fond, est narratif. Ringo Starr écrit comme il parle : avec des fragments, des idées simples, des émotions directes. Et quand il tente une image plus « romanesque », il ne sait pas forcément la tisser dans le reste. Lennon, même quand il écrit de manière obscure, fait de l’obscurité un style. McCartney, même quand il écrit des trucs absurdes, les fait tenir par le théâtre. Harrison, quand il est maladroit, se sauve par la gravité. Ringo, lui, reste nu. Et sa nudité expose tout.
Cette fameuse phrase est devenue un symbole : le symbole de l’écart entre son statut de Beatle et sa capacité à écrire au niveau des autres. Elle est un meme avant l’heure, une preuve brandie par ceux qui veulent conclure le procès. Et c’est injuste, parce que la chanson a d’autres faiblesses, d’autres charmes, et même une certaine sincérité. Mais c’est aussi compréhensible : dans une œuvre aussi scrutée que celle des Beatles, une image aussi maladroite devient un point de fixation.
La défense du bancal : naïveté, sincérité, et charme involontaire
Pour être juste, il faut essayer une seconde lecture. Il faut accepter l’idée que Don’t Pass Me By n’est pas une chanson « mal écrite » au sens cynique, mais une chanson écrite par quelqu’un qui n’a pas les outils narratifs des trois autres, et qui compense par une forme de réalisme naïf. Cette image de l’accident et de la perte de cheveux, aussi étrange soit-elle, a quelque chose de très prosaïque. C’est le genre de détail que donnerait quelqu’un qui raconte un fait divers à la radio locale. Ce n’est pas une métaphore poétique, c’est une information brute, presque administrative. Et dans cette brutalité, il y a une vérité : l’amour, parfois, se fracasse sur des détails absurdes. La vie est pleine de drames qui n’ont pas de sens. Pourquoi une histoire d’attente amoureuse ne pourrait-elle pas être traversée par une catastrophe incompréhensible ?
Le problème, c’est que la chanson ne va pas au bout de cette logique. Elle n’assume pas le tragique. Elle retourne immédiatement à sa supplique, comme si rien n’était arrivé. Et c’est là qu’on entend la limite de Ringo Starr en tant qu’auteur : il peut poser une émotion, mais il peine à la développer. Il peut lancer une image, mais il peine à la travailler. Il peut écrire un refrain qui s’imprime, mais il peine à construire un monde.
Et pourtant, malgré tout, il existe un charme spécifique à cette maladresse. Un charme qui tient à la voix. Ringo ne chante pas comme un séducteur, ni comme un prophète, ni comme un poète maudit. Il chante comme un type ordinaire qui avoue un sentiment. Sa diction, son accent, sa manière de traîner légèrement derrière la mesure, donnent au morceau une humanité qui empêche la chanson d’être totalement ridicule. On peut se moquer, oui. Mais on peut aussi entendre une forme de courage : celui d’un musicien qui sait qu’il n’a pas les mêmes armes, et qui tente quand même.
Le White Album est rempli de ces moments où les Beatles laissent des failles. Ce disque, plus qu’aucun autre, dit : nous ne sommes pas des statues. Nous sommes quatre gars qui essayons. Dans ce cadre, Don’t Pass Me By devient presque logique. Il n’est pas un sommet, il est une trace. Une preuve que le groupe, au bord de l’éclatement, a encore la capacité de laisser son batteur prendre le micro de l’écriture.
« Octopus’s Garden » : le contre-exemple lumineux
Si l’on veut juger Ringo Starr avec un minimum de nuance, il faut immédiatement le mettre en regard de l’autre chanson qu’il signe seul chez les Beatles, Octopus’s Garden. Là, tout change. Pas parce qu’il se transforme en Lennon ou en McCartney, mais parce qu’il trouve son territoire naturel : la comptine utopique, le désir d’évasion, l’imaginaire enfantin qui, chez lui, n’a rien de cynique.
L’histoire de la chanson est presque trop parfaite : Ringo, épuisé par les tensions, se retrouve sur un bateau, entend parler de ces pieuvres qui collectionnent des objets brillants pour en faire une sorte de jardin devant leur abri. Et il se reconnaît dans ce fantasme : disparaître, se cacher, être « sous la mer », loin des disputes, loin des pressions, loin du monde. Ce n’est plus une chanson d’attente confuse. C’est une chanson de refuge. Et Ringo, quand il écrit un refuge, est étonnamment convaincant.
Musicalement, le morceau est porté par le groupe avec une générosité qu’on n’entend pas toujours sur le White Album. Les guitares dessinent un décor, les chœurs créent une sensation de bulle, et tout l’arrangement joue avec l’idée de l’eau, des bulles, du monde sous-marin. La chanson devient un petit film sonore. Et surtout, elle assume sa simplicité. Elle ne cherche pas à être plus profonde qu’elle n’est, et c’est précisément ce qui la rend profonde malgré elle. L’utopie la plus enfantine, dans un contexte de fin de règne, ressemble soudain à une confession : je veux partir. Je veux la paix.
On a souvent dit, à raison, que George Harrison avait aidé Ringo à mettre la chanson en forme, à enrichir les accords, à organiser le matériau. Mais ce n’est pas un argument contre Ringo : c’est un argument pour la nature collective des Beatles. Lennon et McCartney se nourrissaient l’un l’autre, Harrison venait souvent sublimer les arrangements, Martin façonnait l’architecture sonore. Pourquoi Ringo devrait-il être le seul à devoir prouver qu’il peut tout faire seul ? Dans l’écosystème des Beatles, « être auteur » a toujours été, d’une manière ou d’une autre, un travail d’équipe.
Et puis, Octopus’s Garden a une qualité que Don’t Pass Me By n’a pas : une cohérence émotionnelle. Le texte ne déraille pas. Il ne cherche pas l’effet. Il répète une idée simple, comme une incantation, et la musique l’embrasse. Le résultat n’est pas un chef-d’œuvre au sens où l’on parlerait de « Something » ou de « A Day in the Life ». Mais c’est une réussite totale dans son registre. Et c’est ce qui rend le procès de Ringo si agaçant : quand il trouve son registre, il est juste.
Après les Beatles : Ringo, les chansons des autres et la petite musique de l’autodérision
La carrière solo de Ringo Starr est, elle aussi, un terrain miné pour les jugements paresseux. Oui, il a sorti beaucoup d’albums. Oui, il n’a pas empilé les chefs-d’œuvre. Oui, il a souvent fonctionné en s’entourant de co-auteurs, de producteurs, d’amis célèbres, comme si sa musique était avant tout un prétexte à la camaraderie. Mais là encore, on confond parfois « manque d’ambition d’auteur » et « absence totale de légitimité ».
Ringo a toujours été un musicien de collectif. Même dans sa vie post-Beatles, il recrée des groupes, des bandes, des familles musicales. Il préfère la scène au laboratoire, la dynamique de groupe à l’isolement du songwriter. Il l’a dit lui-même, avec une lucidité presque désarmante : il peut construire deux couplets et un refrain, mais il a du mal à finir une chanson. Cette phrase-là, au fond, résume tout. Il n’a pas le même cerveau narratif que les grands auteurs. Il a une étincelle, une idée, un slogan émotionnel, et il lui manque parfois l’architecture.
Et pourtant, il existe une dignité dans cette manière d’être. Une forme d’honnêteté. Ringo ne s’est jamais pris pour ce qu’il n’était pas. Il n’a pas cherché à rivaliser avec Lennon ou McCartney sur leur terrain. Il a préféré être Ringo : celui qui chante la camaraderie, la paix, l’humour, l’optimisme parfois naïf. On peut trouver ça léger. On peut trouver ça répétitif. Mais on ne peut pas dire que ce soit une imposture.
Le plus injuste, c’est que cette légèreté est souvent interprétée comme une preuve d’incompétence. Comme si l’autodérision annulait le talent. Or chez Ringo, l’autodérision est aussi une stratégie de survie : dans un monde où l’on vous compare sans cesse à trois monstres, il faut bien inventer une manière de rester debout. Il faut bien se fabriquer un territoire où l’on ne perd pas automatiquement.
Ce qu’on juge, au fond : la place d’un batteur dans une légende d’auteurs
Le procès fait à Ringo Starr comme songwriter dit quelque chose de plus large : notre incapacité à comprendre la musique comme un tout. On sépare les fonctions. On hiérarchise. On imagine que l’auteur est au sommet, que l’instrumentiste est en dessous, que le batteur est au service. Or le rock, dans sa vérité la plus profonde, a toujours été une musique où le rythme écrit autant que la mélodie. La preuve : quand on reprend une chanson des Beatles, ce qui trahit immédiatement une mauvaise reprise, ce n’est pas seulement la voix ou la guitare, c’est souvent la batterie. Parce que la batterie, chez eux, n’est pas un décor. C’est une grammaire.
Dans les années 60, l’image du batteur est encore celle du gars au fond, du soutien. Ringo a contribué à changer ça, non pas en devenant une star de la virtuosité, mais en devenant une star de la personnalité. Il est visible, drôle, charismatique, et surtout indispensable au son. Il a même poussé l’idée, très concrètement, de ne pas être caché. Ce désir d’exister, de ne pas être un accessoire, est cohérent avec son envie d’écrire. Don’t Pass Me By n’est pas seulement une chanson : c’est une revendication. Un « moi aussi ».
Et cette revendication est arrivée au pire moment, au moment où le groupe se décompose. Elle est donc entendue comme une curiosité, un interlude, une anomalie. Si Ringo avait écrit et enregistré davantage au début, si le groupe avait été plus stable, si l’industrie avait été moins obsédée par le duo Lennon/McCartney, peut-être aurait-il développé une plume plus sûre. Peut-être. Ou peut-être pas. Mais l’histoire n’est pas un laboratoire. Elle est ce qu’elle est : une suite de circonstances qui transforment des potentiels en réalités ou en regrets.
Conclusion : aimer les Beatles, c’est accepter leurs failles, y compris celles de Ringo
Alors oui, il faut être clair : Ringo Starr n’est pas un grand auteur au sens classique. Il n’a pas la densité de Lennon, la science de McCartney, la profondeur de Harrison. Et Don’t Pass Me By, malgré sa valeur documentaire et son charme bancal, reste un morceau problématique, handicapé par une mise en scène qui frôle la caricature et par une image lyrique si maladroite qu’elle vampirise tout le reste.
Mais réduire Ringo à cette maladresse serait une autre forme de paresse. Parce que Ringo n’est pas seulement « le batteur des Beatles ». Il est une partie de leur ADN. Il est le groove qui humanise leurs chansons, le pas de côté qui empêche la pop d’être trop lisse, la respiration qui rend le génie habitable. Et quand il écrit, même mal, il écrit aussi avec cette humanité-là. Il écrit comme il joue : sans prétention, parfois de travers, mais avec une sincérité qui ne triche pas.
Le vrai verdict, si l’on veut en rendre un, tient dans une nuance : Ringo n’a peut-être pas été le meilleur songwriter des Beatles. Mais il a été, à sa manière, l’un des meilleurs écrivains de leur musique, parce qu’il a écrit le temps, l’allure, la sensation physique de leurs chansons. Et ça, aucune phrase maladroite, aucun violon trop grinçant, aucun piano trop saoul ne pourra l’effacer.