La brume derrière les fleurs : Ringo Starr face au piège du Flower Power

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On raconte souvent la fin des années 60 comme un feu d’artifice permanent : des fleurs dans les cheveux, de l’acide dans les veines et la certitude qu’un refrain pouvait refaire le monde. Mais derrière la carte postale du Summer of Love, le Flower Power est surtout une tension : la guerre du Vietnam d’un côté, une jeunesse qui refuse l’escalade de l’autre, et une esthétique déjà prête à être avalée par la pub. Au cœur de ce tourbillon, les Beatles deviennent des prophètes malgré eux, sommés d’incarner l’époque alors qu’ils tentent surtout d’y survivre en studio. Et c’est là que le regard de Ringo Starr intrigue : moins messie que capteur sensible, batteur-terrestre au milieu des visions, il sent le moment où « ça sonne moins Beatles » et plus « période flower power ». Sa lucidité va jusqu’à désigner un autre totem : Procol Harum et A Whiter Shade of Pale, brume baroque qui résume, mieux que les slogans, la beauté trouble de 1967. Entre utopie télévisée, psychédélisme discipliné et étiquette collée après coup, on remonte le fil d’une révolution pop… en suivant celui qui tient le tempo.


La seconde moitié des années 60 a souvent été racontée comme un feu d’artifice permanent, une époque où tout le monde aurait pris l’acide, porté des fleurs dans les cheveux et réinventé le monde en trois accords. C’est une image commode, une carte postale saturée de couleurs, le genre de cliché qui fait vendre des T-shirts dans les boutiques de musées. La réalité, comme toujours, est plus trouble, plus contradictoire, plus humaine. La contre-culture hippie n’a jamais été un bloc monolithique, et le Flower Power n’a jamais été qu’un simple slogan collé sur la vitrine du Summer of Love. C’était une humeur collective, une façon de marcher dans la rue, de regarder les flics, d’embrasser quelqu’un sans demander l’autorisation à la morale des vieux. C’était aussi, déjà, une esthétique récupérable, un langage visuel prêt à être avalé par la publicité, puis recraché en motif psychédélique sur une robe en polyester.

Et au milieu de ce grand remue-ménage, il y avait quatre types de Liverpool, désormais plus grands que n’importe quel gouvernement culturel, qui tentaient de rester eux-mêmes alors que le monde leur demandait d’être des prophètes. Dans cette histoire, Ringo Starr est un personnage fascinant parce qu’il n’a jamais vraiment joué au messie. Il est l’homme du tempo, celui qui tient la route quand les autres regardent le ciel. On le décrit souvent comme le “sympa”, le “drôle”, le copain de bistrot au fond de la photo. C’est vrai, mais insuffisant. Ringo, dans ces années-là, est aussi un capteur sensible. Pas le capitaine dans le nid-de-pie, plutôt le marin qui sent le changement de vent avant qu’on ne voit la houle. À quelques mètres derrière la proue, il maintient la cadence pendant que le navire Beatles traverse des eaux où les repères se dissolvent.

Sommaire

  • Quand la fleur devient une arme douce
  • Psychédélisme : une porte, pas une destination
  • 1967 : l’année où le monde s’est mis à clignoter
  • Les Beatles, prophètes malgré eux
  • Ringo Starr : le témoin qui ne joue pas au héros
  • Le piège de l’étiquette : être “flower power” sans le vouloir
  • Procol Harum et l’étrangeté comme marqueur d’époque
  • 1967, ce n’est pas seulement la fête : c’est la bascule
  • Le batteur comme colonne vertébrale de la révolution pop
  • “All You Need Is Love” : l’utopie en direct
  • Le mainstream, l’underground et la récupération inévitable
  • 1968 : l’ombre portée sur la fleur
  • La masculinité, le genre et la douceur comme subversion
  • Procol Harum vs Beatles : deux façons d’être l’époque
  • Le batteur qui regarde les autres s’enflammer
  • La fin du Flower Power : mort ou métamorphose ?
  • Ringo et la mémoire : raconter sans mythifier
  • Pourquoi “A Whiter Shade of Pale” sonne comme une époque
  • Les Beatles et le psychédélisme : une discipline sous les couleurs
  • L’après-coup : que reste-t-il de la fleur ?
  • Ringo Starr, ou l’art de rester debout quand tout vacille

Quand la fleur devient une arme douce

On oublie à quel point le Flower Power est né d’une tension. D’un côté, la guerre du Vietnam, les corps envoyés à l’autre bout du monde, la télévision qui normalise l’horreur, les discours politiques qui parlent d’“effort” et de “nécessité” comme si les mots pouvaient anesthésier les cercueils. De l’autre, une jeunesse qui refuse d’être enrôlée, qui refuse d’être polie, qui refuse d’être silencieuse. Le geste de tendre une fleur face à un fusil a quelque chose d’enfantin et de génial à la fois : c’est une provocation sans violence, un refus de jouer le jeu de l’escalade. La fleur dit : “Je ne serai pas ton ennemi, même si tu voudrais que je le devienne.” C’est un acte politique et un acte poétique.

Cette poésie s’est cristallisée en images devenues mythiques : des visages androgynes, des vêtements qui brouillent les frontières de genre, des couleurs qui semblent sorties d’un rêve humide. Le Flower Power a été, au fond, une manière de contester le monde sans forcément brandir un programme. Une contestation par la sensation, par l’allure, par la douceur affichée comme un défi. L’époque est pleine de paradoxes : plus les sociétés occidentales s’industrialisent, plus certains cherchent la nature ; plus la masculinité traditionnelle se crispe, plus une partie de la jeunesse explore l’ambiguïté, le maquillage, la fluidité. Et au centre de ce tourbillon, la musique devient le lieu où tout se mélange, où l’on peut faire entrer des sitars, des cuivres, des collages sonores, des hallucinations en bande magnétique, sans avoir à demander pardon.

Psychédélisme : une porte, pas une destination

On réduit souvent la psychedelia à la consommation de substances. C’est l’erreur la plus pratique : elle permet de ranger l’époque dans une case “drogues”, donc de la juger, donc de s’en débarrasser. Or, si les psychédéliques ont joué un rôle, c’est parce qu’ils ont été vécus par beaucoup comme un outil, une porte, une fissure dans le mur. L’idée n’était pas seulement de “se défoncer”, mais d’ouvrir la perception, de déplacer le regard, de reconfigurer le réel. Que cette quête ait parfois tourné au désastre ne la rend pas moins révélatrice : une génération cherchait autre chose que la répétition des mêmes normes.

La musique psychédélique, elle aussi, n’est pas qu’une affaire d’effets. C’est une manière de construire le temps. Les morceaux s’étirent, se déplient, deviennent des couloirs. Les sons prennent une dimension tactile. On ne se contente plus de chanter une histoire d’amour : on fabrique un espace où l’auditeur va se perdre. La pop, qui était une mécanique à tubes, devient une architecture mentale. Et c’est là que les Beatles entrent en scène non pas comme simples participants, mais comme accélérateurs.

1967 : l’année où le monde s’est mis à clignoter

Si l’on devait désigner une année où la culture populaire a semblé changer de peau en direct, 1967 est un candidat terriblement crédible. Non pas parce que tout y serait né, mais parce que tout y a explosé. Les disques de rock psychédélique se multiplient, les studios deviennent des laboratoires, les artistes prennent conscience que l’album peut être une œuvre totale et pas seulement un support à singles. Le Summer of Love est autant un événement réel qu’une narration en temps réel : l’idée d’un été différent, d’une saison où l’on pourrait réécrire les règles.

Dans ce paysage, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band occupe une place particulière. Pas seulement parce qu’il est brillant, mais parce qu’il est arrivé au moment précis où le monde était prêt à le recevoir comme un signe. Ce disque n’invente pas tout, mais il synthétise, il formalise, il met un costume de gala à des intuitions qui circulaient déjà. Il donne à la pop une légitimité artistique qui va permettre à d’autres d’aller plus loin. Et en même temps, il est un disque de masse, un objet mondial, une machine à imaginaire collectif. C’est la grande contradiction du Flower Power : être né dans l’underground, puis trouver son visage sur des affiches, des couvertures, des vitrines.

À côté, Magical Mystery Tour ressemble à un jumeau plus capricieux, plus inégal, mais aussi plus révélateur. C’est le moment où les Beatles jouent avec l’idée de voyage mental, de film comme rêve, de chansons comme scènes. Tout n’y est pas parfait, mais tout y est symptomatique : l’époque croit encore qu’on peut transformer la société en transformant la perception.

Les Beatles, prophètes malgré eux

Dire que les Beatles étaient “le groupe du Flower Power” est tentant, et en même temps réducteur. Tentant, parce que leur musique, en 1967, épouse de nombreuses couleurs du mouvement : l’utopie, l’explosion chromatique, la volonté d’embrasser le monde plutôt que de le combattre. Réducteur, parce que les Beatles ont toujours été plusieurs choses à la fois. Ils sont des artisans pop, des expérimentateurs sonores, des travailleurs acharnés, des humoristes de studio, des businessmen malgré eux, des victimes de leur propre mythe. Ils ne sont pas un parti politique. Ils sont un organisme vivant, parfois lumineux, parfois sombre, souvent contradictoire.

Ce qui est fascinant, c’est que le public a voulu faire d’eux une boussole morale. On attendait d’eux qu’ils expliquent l’époque, qu’ils la guident, qu’ils la représentent. Or, les Beatles ont surtout essayé de survivre à l’époque. Ils ont absorbé ce qui passait autour d’eux, l’ont transformé en musique, puis ont continué à avancer. Quand ils chantent l’amour universel, ce n’est pas un programme gouvernemental : c’est un geste artistique, une proposition. Et le monde, en manque de symboles, s’en empare.

Ringo Starr : le témoin qui ne joue pas au héros

Dans cette mythologie, Ringo Starr est souvent sous-estimé parce qu’il ne correspond pas à l’image romantique du génie torturé. Il n’est pas l’intellectuel acide, ni le mystique, ni le mélodiste qui pleure au piano. Il est le batteur. Le type qui arrive avec ses mains, son sens du placement, sa façon unique de faire respirer une chanson. Mais Ringo, c’est aussi une attitude. Une manière de rester humain au milieu d’un cirque planétaire.

Son humour n’est pas qu’un trait de personnalité : c’est une stratégie de survie. Quand le monde vous transforme en symbole, rire est une façon de refuser d’être pétrifié. Et dans les années psychédéliques, cette distance devient précieuse. Il est facile de se laisser griser par l’idée que l’on incarne “l’époque”. Ringo, lui, n’a jamais eu l’air d’y croire totalement. Il a l’air d’un homme qui sait qu’une chanson peut changer une journée, mais pas abolir la gravité.

C’est pour cela que son regard sur le Flower Power est si intéressant. Lorsqu’il admet, dans une interview, qu’il “devenait un peu fou” parce que tout sonnait “moins Beatles” et plus “période flower power”, il décrit un phénomène que beaucoup d’artistes ont vécu : le risque de se laisser avaler par le décor. La scène psychédélique avait ses codes, ses couleurs, ses gimmicks. À force de vouloir être “dans le moment”, on peut perdre ce qui fait votre signature.

Le piège de l’étiquette : être “flower power” sans le vouloir

Le plus ironique, c’est que le Flower Power a fonctionné comme une étiquette collée a posteriori. En 1967, on ne se lève pas forcément le matin en se disant : “Aujourd’hui, je vais faire un truc flower power.” On vit dans un bain culturel où les fleurs, la paix, les couleurs, les idées d’ouverture sont partout. On en absorbe quelque chose. Puis les historiens, les journalistes, les marchands de nostalgie donnent un nom au mélange.

Les Beatles ont été pris là-dedans parce qu’ils étaient visibles, et parce qu’ils avaient déjà prouvé qu’ils pouvaient changer la pop. Quand Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band sort, il devient rapidement plus qu’un album : un drapeau. Et un drapeau, par définition, flotte au-dessus des gens qui ne l’ont pas cousu. C’est la logique du symbole : il dépasse ses créateurs.

Ringo, en refusant l’idée que les Beatles seraient le groupe du Flower Power, rappelle quelque chose de sain : aucun artiste ne devrait se décerner lui-même le titre de “quintessence” de quoi que ce soit. Il y a une humilité, oui, mais aussi une lucidité : les Beatles savent qu’ils font partie d’un mouvement plus vaste, et qu’ils n’en sont pas les propriétaires.

Procol Harum et l’étrangeté comme marqueur d’époque

Quand Ringo Starr cite Procol Harum et surtout A Whiter Shade of Pale comme “disque ultime des années 60”, il déplace le projecteur vers une autre vérité : le Flower Power n’est pas seulement une question de couleurs vives et de slogans pacifistes. Il y a, dans l’esthétique psychédélique, une part d’ombre, de brouillard, de mélancolie. “A Whiter Shade of Pale” n’est pas une chanson de fête. C’est un rêve brumeux, une procession lente, un morceau qui avance comme quelqu’un qui traverse une pièce après avoir trop bu, mais avec une grâce étrange.

C’est peut-être là sa puissance : elle n’explique rien, elle suggère. Elle ne raconte pas une histoire claire, elle fabrique une atmosphère. Le texte, loin des platitudes pop, fonctionne par images, comme un tableau expressionniste. L’auteur expliquera plus tard qu’il cherchait à “conjurer une humeur” plutôt qu’à raconter une intrigue simple. Cette intention est capitale pour comprendre l’époque : beaucoup de chansons de 1967 cessent d’être des narrations pour devenir des états mentaux.

La musique de Procol Harum, avec son orgue aux réminiscences baroques, fait entrer la pop dans une sorte de liturgie profane. On n’est plus dans le twist, ni même dans le rock’n’roll originel. On est dans un espace intermédiaire, où le sacré et le trouble cohabitent. Et si Ringo y voit le “disque ultime”, c’est peut-être parce qu’il reconnaît ce que cette chanson capture : la sensation d’un monde qui se décolle légèrement de ses gonds.

1967, ce n’est pas seulement la fête : c’est la bascule

On parle souvent de 1967 comme d’un carnaval permanent, mais cette lecture est trop douce. Il y a dans cette année une forme de vertige. Les technologies de studio permettent des choses inédites, les artistes se sentent tout-puissants, les publics suivent, les drogues circulent, les idées d’émancipation aussi. Mais l’intensité a un coût. Plus on accélère, plus on risque de se crasher.

Les Beatles eux-mêmes vivent 1967 comme une année paradoxale : triomphe artistique, omniprésence médiatique, et en même temps fragilité interne, fatigue, pressions. Le psychédélisme, chez eux, n’est pas seulement un style : c’est une réponse à une situation existentielle. Ils ne tournent plus, ils se replient en studio, ils deviennent des créateurs enfermés, parfois isolés. Ils inventent un monde sonore parce que le monde réel est devenu ingérable.

La télévision mondiale, les émissions, les interviews, les attentes, tout cela produit une pression invisible. Être Beatles en 1967, c’est être un événement ambulant. Et Ringo, dans ce tumulte, tient son rôle : faire en sorte que la musique reste musique, que le groove ne se perde pas dans la brume.

Le batteur comme colonne vertébrale de la révolution pop

On devrait parler plus souvent de ce que signifie “tenir le tempo” dans une période où tout se dilate. La psychedelia aime les effets de flottement, les rythmes qui se dérobent, les structures qui s’allongent. Dans ce contexte, le batteur peut devenir soit un simple métronome, soit un architecte invisible. Ringo appartient à la seconde catégorie. Il ne joue pas pour briller, il joue pour raconter. Son jeu, souvent décrit comme “simple”, est en réalité une science du placement, une intelligence de l’espace.

Dans les morceaux les plus aventureux des Beatles, il fait quelque chose de précieux : il donne un corps à l’étrange. Il permet à la chanson de ne pas se dissoudre. Il est la main qui maintient la table pendant que les autres renversent des couleurs dessus. Cette fonction est particulièrement évidente dans les années 1966-1967, quand le groupe explore les textures, les collages, les idées de bande sonore. Le batteur devient alors le lien entre la pop et l’expérimentation.

Ringo est aussi un musicien qui a compris que la modernité peut être dans la retenue. Là où d’autres batteurs auraient rempli l’espace, lui laisse respirer. Cette respiration est une des raisons pour lesquelles les Beatles, même dans leurs moments les plus baroques, restent étonnamment accessibles. Le Flower Power, au fond, a besoin de cette accessibilité : pour devenir un mouvement culturel, il lui faut des chansons que l’on peut chanter en groupe, des mélodies qui circulent, des rythmes qui rassemblent.

“All You Need Is Love” : l’utopie en direct

S’il fallait choisir un moment où les Beatles ont été perçus comme l’emblème du Flower Power, la performance mondiale de “All You Need Is Love” s’imposerait presque d’elle-même. Il y a, dans cette chanson et dans son contexte, une condensation de tout ce que l’époque veut croire : l’amour comme solution, la musique comme langage universel, la télévision comme vecteur d’unité planétaire. C’est beau, c’est naïf, c’est puissant, et c’est aussi une mise en scène.

Ce qui est intéressant, ce n’est pas de juger cette naïveté, mais de comprendre pourquoi elle a été nécessaire. Les années 60, surtout dans leur seconde moitié, sont un moment où l’utopie redevient imaginable. Après les traumatismes des décennies précédentes, après les rigidités morales, une partie de la jeunesse se dit : “Et si on essayait autre chose ?” Les Beatles, en chantant l’amour comme nécessité, donnent un refrain à cette question.

Mais même là, Ringo garde quelque chose de terrestre. Il est dans la musique, pas dans le sermon. Il n’est pas celui qui harangue, il est celui qui soutient. Cette posture, presque modeste, est peut-être ce qui rend son regard ultérieur si précieux : il a vécu l’utopie sans se prendre pour son auteur.

Le mainstream, l’underground et la récupération inévitable

Un autre point essentiel, souvent oublié, c’est que le Flower Power n’a jamais “défini” toute la décennie. Les années 60 sont traversées par des musiques très différentes, et la culture de masse n’est pas soudainement devenue psychédélique du jour au lendemain. Il y a une coexistence entre l’ancien monde et le nouveau, entre les danses populaires, les chansons de variétés, les tubes calibrés, et les expériences plus aventureuses.

C’est d’ailleurs une raison pour laquelle le Flower Power a fini par se dissoudre en tant que mouvement cohérent : dès lors qu’une esthétique devient visible, elle devient commercialisable. Les fleurs deviennent des motifs, la paix devient un slogan, la psychédélie devient un papier peint. On peut y voir une trahison, ou simplement la logique du capitalisme culturel : tout ce qui attire l’attention finit par être vendu.

Les Beatles ont été au cœur de cette récupération malgré eux. Chaque moustache, chaque paire de lunettes, chaque couleur sur une pochette devient un signe. Les fans imitent, les magazines commentent, les marques copient. Dans ce contexte, dire “nous ne sommes pas le groupe flower power” est aussi une manière de se défendre : refuser d’être réduit à une image.

1968 : l’ombre portée sur la fleur

Le récit classique oppose un 1967 lumineux à un 1968 plus sombre. Cette opposition est simpliste, mais elle touche quelque chose de vrai : l’utopie se heurte vite au réel. Les tensions politiques s’intensifient, les mouvements se radicalisent, la violence surgit, les illusions se fissurent. La musique elle-même change de couleur. Les guitares se font plus abrasives, les textes plus amers, les albums plus éclatés.

Pour les Beatles, la bascule est brutale. La fin de 1967 et l’année 1968 sont marquées par des fractures internes, par la fin d’une certaine innocence, par des conflits de direction artistique et personnelle. Le Flower Power comme ambiance insouciante ne peut pas survivre longtemps à ces tensions. On peut porter des fleurs et être en guerre avec son voisin de studio.

Ringo, dans cette période, reste souvent l’homme du milieu. Celui qui tente de maintenir une cohésion minimale, ou du moins de faire en sorte que la musique continue à exister. Son rôle dans l’économie émotionnelle du groupe est rarement raconté, mais il est réel : il apporte une forme de normalité à des génies en collision.

La masculinité, le genre et la douceur comme subversion

On a tendance à oublier que le Flower Power a aussi été une révolution de la présentation de soi. Dans une société où la virilité était encore largement associée à la dureté, au contrôle, à la distance, afficher des fleurs, des couleurs, des tissus fluides, c’était déjà un geste politique. L’androgynie, ou du moins le brouillage des codes, faisait partie de cette subversion. Le rock, longtemps perçu comme un monde de mâles, se met à jouer avec des ornements, des attitudes, des ambiguïtés.

Les Beatles, sans être des militants théoriques, participent à ce glissement. Ils passent du costume strict à des vêtements plus libres, des cheveux plus longs, des postures moins “propres”. Et ce changement, aussi superficiel qu’il puisse paraître, a un impact immense : quand le groupe le plus célèbre du monde change d’allure, des millions de garçons comprennent qu’ils peuvent s’autoriser d’autres formes de masculinité.

Ringo, là encore, est un cas intéressant. Il n’a pas l’aura “intellectuelle” de Lennon, ni la mystique de Harrison, ni l’élégance mélodique de McCartney dans l’imaginaire collectif. Pourtant, il adopte lui aussi cette esthétique, parfois avec un côté presque enfantin, comme si les couleurs étaient un jeu. Et c’est précisément ce “jeu” qui est subversif : refuser la rigidité, refuser le sérieux patriarcal, refuser de se conformer.

Procol Harum vs Beatles : deux façons d’être l’époque

Comparer Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et A Whiter Shade of Pale n’a pas grand sens sur le plan strictement musical, tant les objets sont différents. Mais sur le plan symbolique, la comparaison est passionnante. Sgt. Pepper est une fête orchestrée, une parade, une explosion contrôlée. Procol Harum, c’est l’étrangeté qui s’infiltre, le malaise élégant, la brume dans le salon.

Ringo, en choisissant Procol Harum, semble dire que l’essence des années 60 ne se résume pas à la couleur, mais inclut aussi le trouble. Le Flower Power n’est pas seulement “paix et amour”, c’est aussi la sensation d’un monde qui se défait, d’une modernité qui accélère, d’une perte de repères. “A Whiter Shade of Pale” capture cette désorientation douce, ce sentiment que les mots habituels ne suffisent plus.

Et peut-être que les Beatles, parce qu’ils étaient trop centraux, trop exposés, trop identifiés à la joie pop, ont parfois été perçus comme le côté “lumineux” du mouvement. Procol Harum incarne une face plus nocturne. Ringo, lui, a les deux dans les oreilles. C’est un musicien, pas un théoricien : il choisit ce qui lui parle au ventre.

Le batteur qui regarde les autres s’enflammer

Il y a quelque chose de presque cinématographique dans l’idée de Ringo observant, de l’intérieur, l’embrasement culturel. John Lennon qui se radicalise, Paul McCartney qui tente de maintenir une discipline créative, George Harrison qui cherche un sens spirituel, et lui, Ringo, qui garde un pied dans le quotidien, dans le concret. Cette position n’est pas secondaire : elle est structurante. Dans un groupe, il faut parfois quelqu’un qui ne se perd pas dans l’abstraction.

Cette stabilité n’est pas une absence d’imagination. Elle est une autre forme d’intelligence : comprendre qu’une chanson, pour exister, a besoin d’un socle. Comprendre que l’utopie, pour ne pas devenir délire, a besoin d’un rythme. Le Flower Power a produit des œuvres magnifiques, mais il a aussi produit des illusions dangereuses. Ringo, avec son humour, son sens du réel, ressemble à un antidote discret.

La fin du Flower Power : mort ou métamorphose ?

Dire que le mouvement “meurt” au début des années 70 est vrai si l’on parle d’un moment historique précis, d’une cohésion, d’un style dominant. Mais les idées, elles, ne meurent pas comme ça. Elles se métamorphosent. La critique de la guerre, la quête d’émancipation, l’exploration des identités, la remise en cause des normes sexuelles et de genre, tout cela continue sous d’autres formes. La fleur se fane, mais les graines restent.

Le rock lui-même intègre l’héritage psychédélique. Les années 70 verront des prolongements, parfois grandioses, parfois grotesques. Le progressif, le glam, certaines formes de hard rock, jusqu’à des musiques plus expérimentales, portent la trace de cette période où l’on a compris que la pop pouvait être un laboratoire.

Les Beatles, eux, se séparent avant de devenir un groupe des années 70. Leur trajectoire s’arrête à la fin des sixties, comme si leur existence même était liée à cette décennie de bascule. Et c’est là que la figure de Ringo prend une dimension presque symbolique : il est celui qui, plus tard, pourra raconter sans grandiloquence ce que cela faisait d’être au cœur du cyclone.

Ringo et la mémoire : raconter sans mythifier

Ce qui frappe dans les souvenirs de Ringo Starr, c’est souvent l’absence de posture. Là où d’autres réécrivent l’histoire en se donnant le beau rôle, lui semble garder un ton plus simple, plus direct. Cela ne veut pas dire que sa mémoire est parfaite, ni que son regard est “objectif” au sens scientifique. Mais il y a chez lui une forme de pudeur qui rend son témoignage précieux.

Quand il dit qu’il pense à Procol Harum alors que “tout le monde pense à lui et aux Fab Four”, il refuse le centre. Il se déplace. Il rappelle que l’époque était vaste, peuplée d’artistes, de scènes, de chansons qui ne s’appelaient pas Beatles. C’est une manière de rendre la décennie à sa complexité.

Et puis, c’est une manière de rappeler une vérité simple : aucun mouvement culturel ne se résume à un seul groupe, même pas le plus grand. Le Flower Power est un nuage d’idées, de sons, d’images, de corps en marche. Les Beatles en sont une étoile majeure, mais pas le ciel entier.

Pourquoi “A Whiter Shade of Pale” sonne comme une époque

Revenir sur la fascination exercée par A Whiter Shade of Pale, c’est comprendre comment une chanson peut devenir un symbole sans l’avoir cherché. Elle est étrange sans être hermétique, sophistiquée sans être froide. Elle a un parfum ancien et pourtant elle sonne moderne, comme si le passé revenait sous LSD. Son rythme, sa progression harmonique, ses images, tout crée une sensation de dérive.

Et surtout, elle refuse la morale. Elle ne dit pas “voici la vérité”. Elle dit “voici une sensation”. C’est exactement ce que beaucoup de jeunes ressentaient en 1967 : une sensation d’ouverture, de vertige, de perte de repères, mais aussi d’émerveillement. Le Flower Power, dans sa version la plus profonde, n’est pas un poster de paix : c’est le sentiment que le monde peut être perçu autrement, que la réalité peut être reconfigurée.

Ringo, batteur, homme de sensations plus que de discours, est logiquement attiré par cette qualité. Il n’a pas besoin que la chanson lui explique le monde ; il a besoin qu’elle lui fasse sentir une époque.

Les Beatles et le psychédélisme : une discipline sous les couleurs

On parle souvent des Beatles psychédéliques comme d’un groupe “parti loin”. Mais ce qui impressionne, quand on écoute leurs œuvres de 1966-1967, c’est la discipline. Derrière les effets, il y a une rigueur de composition, une obsession du détail. Le psychédélisme chez eux n’est pas du freestyle permanent : c’est une construction.

C’est là que la place de Ringo est déterminante. Dans un univers où l’on pourrait se noyer dans les couches sonores, il maintient une lisibilité rythmique. Il rend l’étrange dansable. Il rappelle que la pop, même psychédélique, doit avoir un cœur qui bat.

Ce cœur qui bat, c’est aussi une métaphore : au milieu d’une époque qui s’excite, qui s’enflamme, qui se contredit, il y a un besoin de pulsation. Le Flower Power a parfois voulu abolir les structures ; la musique rappelle qu’on ne vit pas sans structure. Même le rêve a besoin d’un rythme.

L’après-coup : que reste-t-il de la fleur ?

Aujourd’hui, le Flower Power est souvent réduit à une imagerie. On pense aux fleurs, aux bus peints, aux slogans, aux couleurs. Mais si l’on gratte un peu, on retrouve des questions qui n’ont pas disparu : comment vivre autrement, comment aimer autrement, comment contester sans reproduire la violence, comment inventer une masculinité moins toxique, comment faire de l’art un espace de liberté.

Les Beatles, et Ringo en particulier dans ce récit, rappellent aussi que les révolutions culturelles sont faites par des gens imparfaits. On fantasme des héros, on voudrait des saints laïques. Mais les artistes sont des êtres humains : ils doutent, ils se fatiguent, ils se trompent, ils changent. Le mérite de Ringo, c’est d’avoir traversé cette période en restant, autant que possible, un homme parmi les hommes.

Il y a une beauté dans cette modestie. Le Summer of Love a produit des icônes qui se sont parfois brûlé les ailes en se prenant pour des astres. Ringo, lui, a gardé la tête à hauteur d’épaule. Il a gardé le sens du rire, et le sens du rythme. Deux choses qui, dans une époque qui croyait pouvoir tout réinventer, étaient peut-être plus révolutionnaires qu’on ne le pense.

Ringo Starr, ou l’art de rester debout quand tout vacille

On peut, rétrospectivement, raconter les années 60 comme une montée vers un sommet puis une chute. On peut aussi les raconter comme une mue : un passage douloureux, flamboyant, contradictoire, vers une modernité dont nous vivons encore les tensions. Dans les deux cas, la figure de Ringo Starr offre un angle particulier : celui du musicien qui n’a pas besoin d’être devant pour être essentiel.

Il est, pour reprendre une image maritime, quelques mètres derrière le poste de vigie, mais il fait avancer le navire. Il n’a pas la longue-vue des idéologues, il a le sens du roulis. Il sait quand la mer change. Et si son choix du “disque ultime des sixties” se porte sur A Whiter Shade of Pale, c’est peut-être parce qu’il reconnaît dans cette chanson l’essence même de ce moment : la beauté, le trouble, l’étrangeté, la sensation d’un monde qui s’éloigne de ses certitudes.

Les Beatles ont été associés au Flower Power parce qu’ils étaient la voix la plus audible d’une génération en mouvement. Mais l’époque ne se résume pas à leur lumière. Elle contient aussi la brume de Procol Harum, les tensions politiques, les métamorphoses intimes, les élans et les désillusions. Et au milieu de tout cela, Ringo, avec sa batterie, son sourire parfois mélancolique, son refus de s’auto-mythifier, incarne quelque chose de profondément humain : la capacité de traverser une révolution sans se perdre complètement.

C’est peut-être cela, au fond, la leçon la plus durable des années psychedelia et Flower Power : les mouvements finissent, les slogans se fanent, les styles reviennent en mode vintage. Mais la musique, elle, reste comme une trace sensible. Et dans cette trace, le battement de Ringo continue de rouler, obstiné, vivant, rappelant que même au cœur du délire collectif, il faut quelqu’un pour tenir le temps.