À Bruxelles, il n’y a pas que les budgets et les traités : il y a aussi les mots. Le 8 octobre 2025, le Parlement européen a voté un amendement qui voudrait réserver des dénominations comme « burger », « steak » ou « saucisse » aux seuls produits issus de l’élevage, en excluant les alternatives végétales… et même la viande cultivée. Un geste présenté comme une question de transparence, mais qui ressemble surtout à une bataille de marché : enlever un mot, c’est compliquer un rayon, ralentir un réflexe, rendre l’innovation moins lisible. Le plus savoureux, dans cette guerre sémantique, c’est l’invité surprise : Paul McCartney. Végétarien de longue date, héritier de l’aventure Linda McCartney Foods et moteur de Meat Free Monday, le Beatle s’oppose à l’idée de bannir « burger végétal » ou « saucisse vegan » tant que l’étiquette est claire. Entre le précédent français retoqué par les juges, le parallèle avec le lait « de soja » interdit, et un trilogue repoussé à 2026 faute d’accord, le dossier dit beaucoup de l’époque : quand la transition alimentaire avance, certains préfèrent d’abord verrouiller le dictionnaire. Reste une question : protéger la langue, ou protéger la peur du futur ?
Il y a des batailles politiques qui se mènent à coups de budgets, de traités, de frontières. Et puis il y a celles, plus sournoises, qui se jouent sur un territoire beaucoup plus intime : le vocabulaire. La cuisine, c’est de l’identité; les mots, c’est du pouvoir. En cette fin d’année 2025, l’Union européenne s’est retrouvée au centre d’une querelle qui pourrait sembler dérisoire si elle n’était pas si révélatrice : qui a le droit d’employer les mots burger, steak, saucisse, escalope, ou même blanc d’œuf quand il ne s’agit pas de chair animale ?
Le 8 octobre 2025, le Parlement européen a adopté, par 355 voix contre 247, un amendement visant à réserver une série de dénominations « carnées » aux produits issus de l’élevage, en excluant explicitement les alternatives végétales et même la viande cultivée. La mesure s’inscrit dans une réforme plus vaste de l’organisation commune des marchés agricoles, présentée comme un outil pour rééquilibrer le rapport de force entre agriculteurs et acteurs industriels. Mais le symbole, lui, est limpide : retoucher la langue pour freiner une transition alimentaire qui, qu’on le veuille ou non, avance dans les rayons, dans les assiettes, et dans les imaginaires.
Et au milieu de cette guerre de mots, une silhouette que personne n’attendait vraiment à ce stade de la procédure européenne : Paul McCartney. Le Beatle survivant, l’archiviste sentimental de la pop moderne, l’homme qui a appris au monde qu’un « yeah, yeah, yeah » pouvait devenir une architecture émotionnelle, a décidé de mettre sa notoriété au service d’un combat beaucoup plus prosaïque : empêcher Bruxelles de bannir les expressions du type burger végétal ou saucisse vegan. Une prise de position cohérente avec cinquante ans d’engagement végétarien, mais qui dit aussi quelque chose de plus large sur l’époque : désormais, même la sémantique du dîner est un champ de bataille.
Sommaire
- Le vote du 8 octobre 2025 : une victoire symbolique, une loi encore incertaine
- Une guerre de vocabulaire, donc une guerre de marché
- La France, laboratoire de la controverse : le précédent des décrets « anti-steak végétal »
- McCartney : quand la pop rencontre la politique de l’assiette
- Les Beatles, les mots, et cette obsession de la clarté
- COP30 : « servir de la viande à un sommet climat, c’est distribuer des cigarettes »
- La lettre des McCartney et l’argument « européen » : l’onde de choc au-delà de l’UE
- Les agriculteurs au centre : protection légitime ou diversion commode ?
- Les consommateurs sont-ils dupes ? Le débat sur la « confusion » à l’épreuve des faits
- Derrière l’amendement, une autre cible : la viande cultivée, et la peur de l’avenir
- McCartney, encore : ce que dit sa prise de parole sur l’époque
- Et maintenant ? Une décision repoussée, un débat qui reviendra
- Le mot de la fin : « Let it be », version étiquette
Le vote du 8 octobre 2025 : une victoire symbolique, une loi encore incertaine
À l’origine de l’amendement figure Céline Imart, eurodéputée française de centre droit, proche du monde agricole. Après le vote d’octobre, elle a résumé son argument avec une formule qui a fait mouche – parce qu’elle sonne comme une évidence : « Un steak, une escalope ou une saucisse sont des produits de notre élevage, pas de l’art de laboratoire ni des produits végétaux. » Dans sa bouche, la cause est celle de la transparence : préserver un lexique pour que le consommateur sache ce qu’il achète, et pour que l’éleveur ne se sente pas dépossédé de son héritage.
Sauf que la politique européenne ne se résume pas à un vote en hémicycle. Ce 355–247 n’était pas l’épilogue : c’était un acte. Pour devenir droit applicable, l’amendement devait encore franchir l’étape des négociations interinstitutionnelles – la mécanique bruxelloise, souvent ingrate, où le Conseil (les États membres), la Commission européenne et le Parlement tentent d’accoucher d’un texte commun. Et c’est là que l’histoire a pris une tournure plus chaotique, presque burlesque : début décembre, tout le monde parlait d’une décision imminente; mi-décembre, les discussions se sont enlisées; et finalement, faute d’accord, le dossier a été repoussé… à 2026.
Ce report n’efface rien. Il indique plutôt que le sujet est inflammable : trop agricole pour être seulement culturel, trop culturel pour être seulement agricole. Derrière le mot burger, ce n’est pas uniquement une galette qu’on débat. C’est la place des protéines alternatives dans l’avenir économique européen, la façon dont on protège (ou non) les filières traditionnelles, la manière dont on encadre l’innovation, et – plus sournois encore – la question de savoir qui a le droit d’écrire le dictionnaire de demain.
Une guerre de vocabulaire, donc une guerre de marché
Pourquoi un tel acharnement sur des mots que tout le monde croit comprendre ? Parce que la nourriture est une industrie, et que l’industrie adore les lignes claires. Si le mot steak devient juridiquement indissociable de la viande animale, alors les alternatives doivent se rebaptiser, redessiner leurs emballages, rééduquer les consommateurs, reconstruire leurs repères culinaires. Dans la grande distribution, un mot est une boussole. Un mot, c’est une place en rayon, un réflexe d’achat, une promesse de texture, une idée d’usage : « je sais quoi en faire ». Quand on retire le mot, on retire aussi une partie de la facilité, donc une partie de la demande.
Les partisans de l’interdiction disent qu’ils défendent le consommateur. Les opposants répondent qu’on le prend pour un imbécile. Et au fond, ce n’est pas totalement faux des deux côtés, parce que la vérité se niche dans les détails : oui, les labels peuvent tromper; oui, certaines marques jouent parfois sur l’ambiguïté; mais non, l’idée qu’un adulte achète une barquette marquée vegan en croyant acheter une côte de bœuf relève du fantasme. Le débat devient alors moins une question de confusion qu’une question de concurrence.
Car l’alimentation végétale n’est plus un marché marginal. Elle est devenue un territoire stratégique : innovation, investissement, marketing, recherche en protéines, promesses climatiques. Quand l’élevage voit ce segment croître, il ressent – parfois avec raison – une menace : celle d’être dévalorisé symboliquement, d’être contourné économiquement, d’être relégué moralement. Et quand un secteur se sent menacé, il se bat d’abord sur ce qu’il peut contrôler : les normes, les mots, les règlements.
Le comique involontaire de cette affaire, c’est qu’on ne vit pas dans un monde où les mots seraient littéraux. La cuisine européenne regorge d’expressions métaphoriques et d’images héritées : des plats qui n’ont jamais contenu ce que leur nom suggère, des traditions où l’analogie sert à décrire une forme, une coupe, une préparation. La langue culinaire a toujours été un théâtre d’illusions consenties. Ce que Bruxelles essaie de figer, c’est précisément ce jeu-là : l’idée qu’un mot puisse décrire un usage plutôt qu’une origine.
La France, laboratoire de la controverse : le précédent des décrets « anti-steak végétal »
Si cette bataille semble neuve à l’échelle européenne, elle a déjà une longue préhistoire, et la France en a été le banc d’essai le plus visible. Depuis plusieurs années, Paris a tenté à plusieurs reprises de restreindre l’usage de termes traditionnellement associés à la viande pour des produits à base de protéines végétales. Un décret avait même établi une liste d’expressions considérées comme réservées à la boucherie, et l’affaire avait fait grand bruit : parce qu’en France, la gastronomie n’est pas seulement un art de vivre, c’est une religion d’État, un pilier culturel, un marqueur identitaire.
Sauf que l’Union européenne n’est pas un patchwork de législations totalement indépendantes : sur l’étiquetage et la protection du consommateur, une partie importante du cadre est harmonisée. Et cette harmonisation, la justice européenne l’a rappelée avec force. En octobre 2024, la Cour de justice de l’UE a empêché la France d’appliquer une interdiction générale de ce type, estimant – en substance – que, dans l’état actuel du droit, un État membre ne pouvait pas, tout seul, décider d’effacer des usages linguistiques largement installés, surtout quand les dénominations concernées ne disposent pas toutes de définitions juridiques strictes. En janvier 2025, le Conseil d’État français a ensuite annulé les décrets en question, scellant l’idée que la France ne pouvait pas jouer solo dans ce domaine.
Ce contexte rend la manœuvre européenne de 2025 encore plus frappante : après l’échec national, on tente la même bataille à l’échelle continentale. C’est une stratégie classique : quand une porte est fermée, on change d’étage. Et c’est là que l’amendement d’octobre prend une dimension presque revancharde : faire au niveau européen ce qui a été bloqué au niveau français.
Mais l’Europe a déjà tranché un dossier voisin, et cette comparaison revient sans cesse : celui des produits laitiers. Depuis des années, les termes lait, beurre, yaourt, fromage sont strictement encadrés et, dans l’UE, réservés à des produits d’origine animale, y compris quand les emballages précisent « soja » ou « avoine ». La Cour de justice l’a confirmé dès 2017 dans l’affaire dite « TofuTown ». Pour les partisans de l’interdiction du mot burger version végétale, c’est l’argument massue : « On l’a fait pour le lait, pourquoi pas pour la viande ? » Pour les opposants, c’est au contraire un contre-exemple : l’interdiction a poussé à des contournements parfois absurdes – des « boissons à l’avoine » au goût de lait – sans que cela ait réellement clarifié le monde, et en installant une bureaucratie du vocabulaire.
McCartney : quand la pop rencontre la politique de l’assiette
Pourquoi Paul McCartney se mêle-t-il de ce dossier ? Parce que, chez lui, l’assiette n’est pas un sujet de mode. C’est un fil rouge. Il y a dans sa biographie une cohérence rare : une manière de prendre position sans se travestir, d’assumer une sensibilité sans la transformer en posture. McCartney s’est toujours vécu comme un mélodiste, un artisan du plaisir, pas comme un tribun. Mais il y a des choses qui, chez lui, relèvent de la morale intime : la cause animale, la protection du vivant, la réduction de la souffrance évitable.
L’histoire commence au milieu des années 1970, lorsque Paul et Linda McCartney choisissent le végétarisme après un déclic presque pastoral : la vision d’animaux dans leur environnement, et soudain l’évidence que la viande n’est pas un objet abstrait mais la fin d’une vie. Cet épisode, raconté et re-raconté, a le parfum des conversions simples : pas une thèse, pas un manifeste, une prise de conscience. Et à partir de là, la vie des McCartney se met à tourner différemment.
Linda, en particulier, a joué un rôle crucial, souvent sous-estimé dans le récit public. Photographe, militante, cuisinière, elle transforme la contrainte en créativité. Quand les options sans viande sont rares, elle invente. Quand les supermarchés ne proposent rien, elle fabrique. Et en 1991, elle lance Linda McCartney Foods, une marque pionnière de produits végétariens qui, déjà, utilise les mots burgers et sausages – parce que ce sont des mots fonctionnels, des mots d’usage, des mots qui indiquent comment cuire, comment servir, comment comprendre. C’est précisément ce vocabulaire que Bruxelles menace aujourd’hui. Pour McCartney, l’affaire n’est donc pas théorique : elle touche à l’héritage de Linda, à une entreprise familiale devenue emblématique, à une histoire personnelle.
En 2009, Paul, Mary et Stella McCartney lancent Meat Free Monday, campagne invitant à réduire la consommation de viande un jour par semaine. Là encore, l’idée est pragmatique : pas de pureté, pas d’injonction, un geste simple, reproductible, accessible. On peut aimer le rock et aimer les côtelettes; McCartney ne dit pas le contraire. Il propose un pas de côté. Il propose une alternative.
C’est ce pragmatisme qui transparaît dans sa prise de parole sur le débat européen : il ne réclame pas l’abolition des mots carnés; il réclame le droit de les associer à des qualificatifs clairs, comme plant-based, végétarien, vegan, pour que « les gens raisonnables » comprennent ce qu’ils mangent. Sa phrase est intéressante, parce qu’elle contient une petite pique culturelle : si vous n’êtes pas capables de comprendre une étiquette, le problème n’est pas l’étiquette, c’est votre volonté de ne pas comprendre.
Les Beatles, les mots, et cette obsession de la clarté
Il y a quelque chose de presque ironique à voir McCartney se battre pour des mots. Parce que l’histoire des Beatles est une histoire de langage. Au début, ils sont accusés de simplifier la pop avec des slogans adolescents. Puis ils deviennent les inventeurs d’une poésie sonore moderne, capables de faire entrer l’absurde, le surréel, l’intime, dans le quotidien. « I am the walrus » devient une énigme nationale. « Let it be » devient une prière laïque. Les Beatles ont appris au monde que les mots n’ont pas seulement un sens : ils ont un poids, une musique, une empreinte.
McCartney, dans le couple Lennon–McCartney, a souvent été caricaturé comme le mélodiste « gentil », le romantique, l’homme du consensus. C’est une simplification paresseuse. Car McCartney est aussi un contrôleur obsessionnel, un perfectionniste, un homme qui sait que la forme compte autant que le fond. Il est de ceux qui peuvent passer des heures sur une syllabe parce qu’elle modifie l’élan d’un refrain. Cette exigence, transposée dans la sphère alimentaire, donne un résultat inattendu : il ne supporte pas que la loi rende le langage moins clair, moins pratique, moins intuitif.
À sa manière, il défend un usage populaire des mots. Le burger n’est pas une essence métaphysique : c’est une forme, une manière de manger, un objet social. Quand on dit « burger », on décrit souvent une construction (un pain, une garniture, une sauce, un geste) plus qu’un animal. Quand on dit « saucisse », on décrit une texture, une découpe, une cuisson, un usage sur un barbecue. Pour McCartney, refuser ces mots aux alternatives, c’est compliquer volontairement la vie des gens et, surtout, ralentir un mouvement qu’il juge nécessaire pour la santé humaine et celle de la planète.
Ce n’est pas un hasard si sa déclaration insiste sur deux pôles : santé et climat. McCartney ne joue pas au juriste; il joue au moraliste pragmatique. Il dit : l’important n’est pas de protéger un lexique, l’important est d’encourager des habitudes moins destructrices. Et dans cette phrase, il y a quelque chose de profondément « mccartneyen » : une vision du monde où l’on peut améliorer les choses sans humilier personne, où le changement se fait par l’incitation plus que par la punition.
COP30 : « servir de la viande à un sommet climat, c’est distribuer des cigarettes »
Le dossier européen arrive en même temps qu’un autre épisode très révélateur de l’activisme récent de McCartney. Début novembre 2025, il adresse, au nom de PETA, une lettre à la COP30, organisée à Belém, au Brésil, demandant que l’événement cesse de servir de la viande. La formule choisie est d’une efficacité brutale, presque rock’n’roll dans sa simplicité : « Servir de la viande à un sommet sur le climat, c’est comme distribuer des cigarettes à une conférence de prévention contre le cancer. » La comparaison est volontairement choquante, parce qu’elle vise à faire sauter le verrou de l’hypocrisie.
Là encore, on peut discuter de tout : des nuances, des chiffres, des politiques agricoles, des responsabilités partagées. Mais la stratégie de McCartney est claire : rendre visible une contradiction. Il pointe le lien entre élevage, déforestation et émissions, et il le fait avec une image instantanément compréhensible. C’est un musicien qui sait ce que fait une bonne punchline : elle s’imprime, elle circule, elle devient un refrain médiatique.
Ce qui est fascinant, c’est la constance de la méthode. Sur l’Europe comme sur la COP, McCartney ne demande pas une révolution totale. Il demande un alignement minimal : si vous organisez un sommet pour sauver la planète, commencez par ne pas célébrer, à table, ce que vous dénoncez dans vos discours. Si vous voulez encourager des comportements plus durables, ne rendez pas plus difficile l’accès à des produits qui permettent de réduire la consommation de viande. Son activisme est une logique de cohérence. Et cette cohérence, qu’on adhère ou non, est difficile à balayer d’un revers de main.
La lettre des McCartney et l’argument « européen » : l’onde de choc au-delà de l’UE
L’autre pièce importante du dossier, c’est une lettre ouverte soutenue par des parlementaires britanniques, signée aussi par Paul, Mary et Stella McCartney aux côtés de la Vegetarian Society. Le Royaume-Uni n’est plus membre de l’UE, mais il reste connecté : par les marchés, par les échanges, par les normes. La lettre insiste sur un point souvent ignoré : ce que décide l’Europe influence le reste du monde. Parce que l’UE est un géant réglementaire. Parce que ses standards deviennent des références dans le commerce international. Et parce que, dans la réalité, une entreprise qui exporte n’a pas envie de gérer vingt-sept étiquetages différents; elle s’aligne sur la norme la plus contraignante.
Il y a quelque chose de très moderne dans cette prise de parole : l’idée que la réglementation alimentaire n’est plus un détail technique, mais une diplomatie. Interdire le mot veggie burger en Europe, ce n’est pas seulement forcer une entreprise allemande ou française à changer ses emballages. C’est aussi envoyer un message culturel : les alternatives sont tolérées, mais elles ne doivent pas ressembler à ce qu’elles remplacent. Elles doivent rester à leur place, linguistiquement séparées, symboliquement minorées.
À l’inverse, autoriser les termes avec des qualificatifs explicites, c’est affirmer une vision plus fluide : on peut transformer les habitudes sans transformer la langue en mur. McCartney et ses alliés défendent cette fluidité. Le camp d’en face défend une frontière. Et comme toujours, dans les débats identitaires, la frontière est présentée comme une protection, mais elle peut aussi fonctionner comme une barrière.
Les agriculteurs au centre : protection légitime ou diversion commode ?
Pour être honnête, il serait trop facile – et trop confortable – de caricaturer les défenseurs de l’amendement en méchants rétrogrades manipulés par un lobby. Le monde agricole européen souffre. Il souffre économiquement, psychologiquement, symboliquement. Il se sent pris en étau entre des exigences environnementales croissantes, une pression sur les prix, une concurrence mondiale, et une société urbaine qui exige des efforts tout en consommant parfois sans regarder. Le ressentiment existe, et il n’est pas inventé.
Dans ce contexte, l’argument « protégeons les mots de l’élevage » peut apparaître comme une reconnaissance. Le steak, la saucisse, l’escalope : ce sont des objets de travail, des savoir-faire, des traditions. Les retirer du champ lexical commun serait une forme de dépossession. Cet argument touche quelque chose de profond : le sentiment que le monde change trop vite et que l’agriculture paie la facture.
Mais la question qui fâche, c’est la suivante : est-ce que la protection du vocabulaire aide réellement les agriculteurs à mieux vivre ? Est-ce qu’une interdiction de l’expression burger végétal augmente le revenu d’un éleveur ? Ou bien est-ce un combat symbolique qui permet de gagner du temps, de détourner l’attention, de déplacer la colère sur une cible facile – les vegans, les bobos, l’innovation – plutôt que d’affronter les vraies questions structurelles : prix payés, politique agricole, transition des modèles, diversification, accompagnement ?
Les opposants à l’amendement parlent de « populisme du hot-dog », expression moqueuse mais révélatrice : on fait une grande scène sur des mots, pendant que les problèmes matériels demeurent. Et si l’on veut être rigoureux, il faut admettre que le débat européen de 2025 ressemble effectivement à cela : une bataille très visible, très médiatique, qui masque parfois la complexité du malaise agricole.
Les consommateurs sont-ils dupes ? Le débat sur la « confusion » à l’épreuve des faits
Tout l’argumentaire pro-interdiction repose sur une hypothèse : le consommateur serait trompé. Il achèterait un produit végétal en croyant acheter de la viande. Or, les éléments cités par les opposants – associations de consommateurs, acteurs économiques, certaines études – décrivent plutôt l’inverse : la plupart des gens comprennent très bien ce qu’ils font quand ils achètent une barquette marquée vegan. Pire, disent-ils, changer les mots pourrait créer davantage de confusion, parce qu’on retirerait aux produits les repères culinaires qui permettent de les utiliser correctement.
Ce point est crucial : la nourriture n’est pas seulement une origine, c’est une fonctionnalité. Si l’on enlève le mot saucisse, comment explique-t-on, en un seul mot, que le produit se poêle, se grille, se glisse dans un hot-dog, se découpe en rondelles pour une choucroute végétale ? La langue sert à faire, pas seulement à décrire. Et quand la loi casse la langue, elle casse aussi une part de l’usage.
Dans le débat européen, un autre élément pèse : l’existence de règles déjà très strictes contre les présentations trompeuses. Le droit alimentaire européen interdit déjà de suggérer, par l’étiquetage, une composition qui n’existe pas. Il impose des listes d’ingrédients, des mentions allergènes, des informations nutritionnelles. Autrement dit : si une marque ment, elle peut déjà être sanctionnée. Pourquoi alors inventer une interdiction générale de vocabulaire, au lieu de sanctionner les abus au cas par cas ? C’est le cœur du raisonnement des opposants, et c’est aussi la logique qu’avait implicitement renforcée le contentieux français : on ne gomme pas une langue entière pour punir quelques comportements.
Derrière l’amendement, une autre cible : la viande cultivée, et la peur de l’avenir
Un aspect du texte adopté en octobre 2025 a été moins commenté, mais il est potentiellement explosif : l’exclusion explicite des produits issus de la culture cellulaire. Autrement dit, si demain une entreprise produit une viande sans abattage, en laboratoire, le texte voudrait l’empêcher d’utiliser des mots comme steak ou burger. Là, on quitte le terrain de la confusion (puisque ce serait bien de la viande au sens gustatif et nutritionnel, selon les arguments de cette filière) pour entrer dans un autre territoire : celui de la définition même de ce qu’est la viande.
C’est ici que la bataille devient philosophique. La viande est-elle une substance (des protéines animales) ou une origine (un animal élevé et abattu) ? Les partisans de l’amendement choisissent l’origine. Les innovateurs choisissent la substance. Et ce conflit dépasse la question des vegans : il touche à la manière dont l’Europe veut – ou non – encadrer des technologies alimentaires qui pourraient bouleverser l’élevage, les usages, et l’économie rurale.
On comprend mieux, alors, pourquoi le débat est si tendu. Il ne s’agit pas seulement de tofu. Il s’agit de l’avenir industriel et moral d’un continent. L’Europe, historiquement, aime réguler. Elle aime définir. Elle aime tracer des frontières de mots. Mais à force de vouloir figer le langage, elle risque de figer l’innovation, ou de la pousser ailleurs.
McCartney, encore : ce que dit sa prise de parole sur l’époque
Qu’un ancien Beatle se retrouve à commenter une négociation sur l’étiquetage alimentaire européen peut prêter à sourire. Mais ce serait une erreur de le réduire à une anecdote people. McCartney n’est pas n’importe quelle célébrité. C’est une institution culturelle. Quand il parle, il active une mémoire collective : celle d’un homme qui a traversé les années 1960, qui a vu les utopies, les cynismes, les cycles, qui a survécu à tout, et qui continue de se présenter comme un artisan du quotidien.
Son intervention dit quelque chose de notre époque : les combats se déplacent vers des zones de plus en plus concrètes. On ne se contente plus de slogans sur « sauver la planète »; on se bat sur la cantine d’une COP, sur l’étiquette d’un produit, sur le nom d’une galette. C’est le retour du politique dans le banal. Et c’est peut-être une bonne nouvelle : parce que le banal, c’est là que les gens vivent.
Il y a aussi une dimension émotionnelle, plus intime. McCartney défend une idée de la modernité où l’on peut changer sans renier. Où l’on peut manger autrement sans faire la guerre à ceux qui mangent comme avant. Où l’on peut protéger les agriculteurs sans interdire aux autres de nommer leur repas. Son discours reste celui d’un homme de compromis, mais d’un compromis actif : il ne s’agit pas de rester au milieu; il s’agit d’avancer sans écraser.
Et maintenant ? Une décision repoussée, un débat qui reviendra
À la date où ces lignes s’écrivent, fin décembre 2025, la tentative européenne d’interdire des termes comme burger végétal n’est pas morte, mais elle n’a pas abouti. Les négociations ont échoué à produire un accord en décembre et le dossier a glissé vers 2026. Cela signifie que le débat reviendra, probablement plus technique, probablement plus intense, et peut-être plus politisé encore, parce que chaque camp aura eu le temps d’affûter sa rhétorique.
Si l’amendement finit par être adopté, l’impact sera réel : coûts de rebranding, fragmentation linguistique, absurdités de traduction, perte de repères culinaires. Si l’amendement est rejeté ou édulcoré, la bataille se déplacera ailleurs : sur la publicité, sur les images d’emballage, sur les mentions nutritionnelles, sur la fiscalité, sur les aides agricoles. Les guerres de l’alimentation ne se terminent jamais; elles changent de scène.
Le plus probable, comme souvent à Bruxelles, c’est un compromis : des règles plus strictes sur certaines expressions, des exceptions, des définitions, des seuils. Et c’est précisément ce que redoutent les opposants : un millefeuille réglementaire où la langue devient un champ miné, où l’on passe plus de temps à discuter d’un mot qu’à construire une transition agricole juste.
Dans cette histoire, Paul McCartney joue un rôle paradoxal : celui d’un rappel à la simplicité. Il dit, en substance : « Écrivez clairement végétarien ou vegan, et laissez les gens choisir. » Ce n’est pas une révolution. C’est une confiance. Et si l’on devait tirer une leçon de ce feuilleton européen, ce serait peut-être celle-ci : à force de vouloir contrôler les mots, on révèle surtout sa peur de ce qu’ils annoncent.
Le mot de la fin : « Let it be », version étiquette
Il y a une phrase de McCartney – pas une citation musicale, une intuition de vie – qui traverse toute cette affaire : l’idée qu’on n’a pas besoin de forcer le monde pour le faire bouger. On peut convaincre, suggérer, donner envie. On peut ouvrir des portes au lieu d’en fermer. Le débat sur le burger vegan n’est pas une querelle superficielle : c’est un symptôme. Celui d’un continent qui hésite entre protection et transformation, entre nostalgie et innovation, entre défense des terroirs et adaptation au climat.
Les Beatles, à leur manière, ont toujours raconté cette tension. Ils venaient d’un monde ancien et ils ont inventé un monde nouveau. Ils ont fait cohabiter le music-hall et l’avant-garde, le chant populaire et la recherche sonore. McCartney, aujourd’hui, applique la même logique à l’assiette : conserver ce qui compte, mais ne pas empêcher le futur d’exister.
Reste à voir ce que l’Europe décidera en 2026. Mais une chose est déjà certaine : le langage n’est jamais neutre. Et parfois, quand un législateur veut interdire un mot, ce n’est pas le mot qu’il craint. C’est l’idée qu’il transporte.