Le soir où McCartney a fait demi-tour : Bob Marley, Londres et un regret

Publié le 31 décembre 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

On croit toujours que les légendes avancent en ligne droite. Qu’elles savent, qu’elles sentent, qu’elles ne ratent jamais le coche. Et puis il y a cette confession minuscule de Paul McCartney : un soir, Bob Marley joue à Londres, il prend la route… et, à mi-chemin, fait demi-tour. Un geste de fatigue, une flemme ordinaire — qui, avec le recul, devient une scène fantôme dans l’histoire du rock. Car la rencontre McCartney/Marley ressemble à ce film qu’on ne verra jamais : d’un côté, l’orfèvre pop capable de faire tenir le monde dans un refrain ; de l’autre, le sculpteur de transe qui a donné au reggae une langue planétaire. Alors on s’interroge : qu’est-ce que ce rendez-vous manqué dit de McCartney, de son rapport viscéral au collectif, de sa manière de rester musicien malgré l’icône ? Et qu’est-ce que le reggae, ses contretemps, sa respiration, pouvait lui offrir — à lui, bassiste mélodique obsédé par le groove et les virages de tempo ? De Liverpool à la Londres carrefour des sons, des Beatles à Wings et aux bizarreries de studio, ce récit suit les traces jamaïcaines, réelles ou fantasmées, qui traversent l’univers mccartneyen. Une histoire de curiosité, de temps qui se referme, et de cette petite phrase, humaine, terrible : « C’était idiot. »


On a beau se dire qu’il ne s’agit “que” d’un type avec une basse et une poignée de chansons, Paul McCartney traîne derrière lui une traînée de comètes. Une discographie tentaculaire, des refrains qui ont colonisé l’air ambiant, et ce statut étrange – presque disproportionné – d’homme devenu repère temporel : “J’étais là quand…” ; “Je l’ai vu…” ; “J’ai serré sa main…” Dans le rock, il y a des idoles, des saints, des escrocs magnifiques, des survivants. McCartney, lui, est devenu un phénomène de météo. Une pression atmosphérique. Quand il entre dans une pièce, même en silence, quelque chose change : les gens se redressent comme si l’on venait d’ouvrir la fenêtre sur 1967.

Et pourtant, ce qui frappe chez lui – au-delà de la légende Beatles qui l’enveloppe comme un manteau trop lourd – c’est cette capacité à se comporter, par instants, comme un musicien parmi les musiciens. Pas toujours, bien sûr. Personne n’habite en permanence une normalité quand le monde entier projette sur votre visage ses souvenirs les plus intimes. Mais McCartney a gardé un rapport viscéral au jeu collectif, au fait de faire de la musique avec d’autres gens, de se fondre dans un groupe, de chercher l’étincelle dans l’échange. C’est peut-être sa grande contradiction : être l’un des hommes les plus célèbres de l’histoire de la pop, tout en ayant l’âme d’un garçon de bande, d’un gamin de Liverpool qui a compris très tôt qu’on devient plus grand quand on se colle à d’autres.

Ce paradoxe, on le lit à travers toute sa trajectoire. On le ressent surtout quand il parle de ce qu’il n’a pas fait. De ces rendez-vous manqués qui, sur le moment, ressemblent à une flemme banale, un demi-tour pris au coin d’une rue, et qui, des années plus tard, prennent l’ampleur d’un regret métaphysique. McCartney a raconté un de ces ratés avec une simplicité presque désarmante : il n’a jamais rencontré Bob Marley. Il en a eu l’occasion. Il est même parti, un soir, pour aller le voir jouer à Londres. Et puis, à mi-chemin, il a fait demi-tour. “Je ne l’ai jamais rencontré, malheureusement. J’ai failli une ou deux fois. Un soir, il jouait à Londres, on a fait la moitié du chemin et on a changé d’avis. C’est idiot, parce que ça aurait valu le coup de le voir en concert, puis de le rencontrer.”

On pourrait balayer ça d’un revers de main : un concert manqué, ce n’est pas un drame. Sauf que dans la vie d’un homme, certains “c’était presque” deviennent des symboles. Et que, dans l’imaginaire collectif, la rencontre McCartney / Marley ressemble à une scène de film qu’on n’aura jamais. Deux géants, deux façons d’être un emblème, deux manières de porter l’époque sur ses épaules. L’un, issu du plus grand groupe du XXe siècle, obsédé par la mélodie, l’arrangement, l’artisanat pop poussé à la perfection. L’autre, prophète électrique, sculpteur de transe, poète politique qui a fait du reggae une langue mondiale. Ils ne se sont pas parlé. Et cette absence, paradoxalement, raconte beaucoup.

Sommaire

  • Partager quelques minutes avec McCartney, ou l’expérience de l’apesanteur
  • La fin des Beatles : une déconstruction intime
  • McCartney l’excentrique : l’autre Beatle bizarre
  • Pourquoi le reggae pouvait séduire McCartney
  • Les traces jamaïcaines dans l’univers McCartney : des fantômes de rythme
  • Bob Marley : le prophète et le concert manqué
  • L’alchimie impossible : McCartney et Marley, deux énergies opposées
  • Le piège des “silly love songs” et la question de la sincérité
  • Londres, carrefour des sons : quand l’Angleterre entend la Jamaïque
  • Les autres Beatles face au reggae : un contraste révélateur
  • Le rendez-vous manqué comme métaphore : ce que McCartney regrette vraiment
  • Et si McCartney avait “appris” le reggae ?
  • Le génie de McCartney : faire cohabiter l’incompatible
  • Les “missed connections” : même les géants passent à côté
  • Ce que Marley aurait pu apporter à McCartney, et inversement
  • La leçon de la finitude : Marley, Lennon, Harrison, et le temps qui se referme
  • McCartney aujourd’hui : la curiosité comme forme de survie
  • Le fantôme de la rencontre : ce que l’on gagne à imaginer l’impossible

Partager quelques minutes avec McCartney, ou l’expérience de l’apesanteur

Il y a une forme de fantasme universel autour de l’idée de “passer quelques minutes” avec Paul McCartney. Quelques minutes, pas plus. Juste assez pour vérifier qu’il existe, qu’il n’est pas seulement une voix qui sort d’un haut-parleur. Juste assez pour attraper un fragment de récit, une anecdote, une blague – un truc banal, presque décevant – qui deviendra ensuite un trésor privé. Le fan ne veut pas forcément une révélation. Il veut une preuve. La preuve que le monde a réellement produit un homme capable d’écrire “Yesterday”, “Let It Be”, “Hey Jude”, “Penny Lane”, puis de continuer, décennie après décennie, à retomber sur ses pieds comme un chat qui refuse de vieillir.

McCartney, de son côté, semble avoir une relation ambivalente avec cette dévotion. Il la respecte, il la comprend, il l’a intégrée à son existence. Mais il y a chez lui – du moins dans l’image qu’il donne – une envie de se considérer d’abord comme un musicien. Pas comme un monument. Un musicien qui aime jouer, répéter, bricoler, chercher des accords, tester des idées. Un artisan qui, parfois, se retrouve prisonnier de son propre mythe. C’est peut-être pour ça qu’il aime tant les moments de camaraderie musicale. Les instants où l’on oublie l’icône, où l’on se retrouve dans une pièce à faire ce que font les musiciens depuis toujours : écouter, réagir, essayer, rater, recommencer. Là, le statut fond. La musique redevient un terrain de jeu.

Et quand on pense à McCartney, on oublie souvent qu’il a passé l’essentiel de sa jeunesse et de sa première vie dans un collectif. Les Beatles n’ont pas été “un groupe” pour lui : ils ont été un foyer. Une maison. Un endroit où l’on se construit, où l’on apprend à devenir soi en se frottant aux autres. Quand cette maison s’effondre, il ne reste pas seulement un vide professionnel. Il reste une solitude existentielle.

La fin des Beatles : une déconstruction intime

La séparation des Beatles est racontée mille fois, comme un drame public, un feuilleton juridique, une guerre d’ego, un divorce avec avocats. Tout cela est vrai, évidemment. Mais il existe aussi une lecture plus intime, presque enfantine : pour Paul McCartney, la fin du groupe ressemble à l’expulsion d’un monde. On ne quitte pas “un projet” quand on a construit sa vie à l’intérieur. On perd une langue commune. On perd le rythme quotidien. On perd la possibilité, surtout, de se définir par rapport à d’autres.

Chez John Lennon, la rupture a souvent été mise en scène comme une libération. Chez George Harrison, elle a pris la forme d’une revanche, d’une explosion créative longtemps contenue. Chez Ringo Starr, elle s’est traduite par une sorte de flottement. Chez McCartney, elle a été vécue comme un arrachement. Pas forcément parce qu’il pensait que les Beatles devaient durer éternellement, mais parce qu’il n’avait jamais imaginé vivre hors d’un groupe. Il avait été un enfant de bande, puis un adolescent de bande, puis un adulte de bande. Il avait grandi dans le “nous”. On lui demandait soudain d’être “je”.

C’est là que Wings entre en scène, souvent mal compris, parfois méprisé, mais essentiel. On a longtemps réduit Wings à une idée de repli : McCartney qui se reconstruit, qui se cache derrière un groupe, qui cherche à reproduire le modèle Beatles en version domestique. La vérité est plus subtile. Wings, c’est un laboratoire. C’est un refuge, oui, mais un refuge en mouvement. Un endroit où il peut redevenir un musicien parmi les musiciens, tout en continuant à pousser des portes. Et surtout, un endroit où il peut faire ce qu’il aime : jouer avec des amis, inventer un son collectif, partager la responsabilité.

On a tendance à imaginer McCartney comme un homme de contrôle total, un perfectionniste incapable de lâcher prise. Ce trait existe, évidemment : il est au cœur de sa méthode. Mais McCartney est aussi un instinctif. Un improvisateur déguisé en architecte. Ses plus grandes mélodies ressemblent parfois à des trouvailles accidentelles, tombées du ciel à force d’avoir tourné autour. Wings lui permet cette respiration : être sérieux sans être solennel. Être ambitieux sans être obsédé par l’idée de “faire mieux que les Beatles”. C’est peut-être pour ça que, même quand McCartney écrit des chansons d’amour qui frôlent la bluette, il ne s’empêche pas d’expérimenter à côté. L’excentricité n’est jamais loin.

McCartney l’excentrique : l’autre Beatle bizarre

Il y a une ironie dans la façon dont l’histoire a distribué les rôles. Pendant longtemps, c’est John Lennon qui a incarné la figure du Beatle “étrange”, l’artiste conceptuel, le poète qui déborde de la chanson. Mais avant que Lennon ne devienne le symbole du radicalisme et de la rupture, McCartney a eu sa période où il était perçu comme le plus décalé. Pas le plus provocateur, non. Plutôt le plus imprévisible. Celui qui, entre deux hits parfaits, pouvait sortir une idée absurde, un collage sonore, une chanson qui semble venir d’un grenier rempli de jouets cassés.

Cette part de McCartney se voit dans ses choix de production, dans sa curiosité pour les textures, dans sa capacité à changer de peau d’un disque à l’autre. Certains artistes vieillissent en se répétant. McCartney, lui, a souvent vieilli en changeant de costume – parfois avec un goût discutable, parfois avec une audace admirable. Ce n’est pas un génie constant, c’est un génie prolifique : il tente, il rate, il recommence. Et quand il réussit, il le fait d’une manière qui donne l’impression que c’était facile.

Des albums comme McCartney II ont longtemps été pris pour des bizarreries : synthés, boucles, bricolage électronique, chansons qui ressemblent à des démos laissées volontairement “pas finies”. Aujourd’hui, on les écoute autrement. On y entend un musicien qui refuse de se laisser enfermer dans l’image du gentleman pop. Un homme qui veut jouer avec la technologie comme un enfant joue avec un nouveau jouet. Plus tard, son travail avec The Fireman prolongera ce goût pour l’expérimentation, pour les atmosphères, pour l’idée qu’un ex-Beatle peut aussi se perdre dans des couloirs ambient et électroniques sans demander la permission.

Ce trait est fondamental pour comprendre pourquoi l’idée d’un lien avec la musique jamaïcaine n’est pas si farfelue. On pourrait croire que McCartney est trop “propre”, trop mélodiste, trop britannique pour s’acoquiner avec le reggae. Mais précisément : il a toujours aimé sortir de sa zone. Il a toujours aimé l’inconfort léger des territoires nouveaux. Et il a surtout une obsession : le groove. Le groove, chez McCartney, n’est pas toujours là où on l’attend.

Pourquoi le reggae pouvait séduire McCartney

Le reggae n’est pas seulement un style musical. C’est une façon d’organiser le temps. Une manière de respirer. Une science du contretemps, du vide, de la syncope. Là où le rock classique avance comme un train, le reggae avance comme un bateau : il tangue, il flotte, il laisse de l’air entre les coups. Pour un musicien comme McCartney, qui a toujours eu un rapport très physique à la basse, c’est un terrain de jeu fascinant.

McCartney est un bassiste mélodique, oui. Mais il est aussi un bassiste rythmique, un homme qui comprend que la basse peut être un moteur, une narration parallèle. Dans le reggae, la basse est souvent la colonne vertébrale, la voix souterraine qui raconte l’histoire pendant que la guitare skanke et que la batterie impose le “one drop”. Pour McCartney, c’est une tentation : imaginer ses lignes de basse dans cet espace, les voir glisser, rebondir, occuper l’air avec une autre logique.

Il y a aussi un facteur culturel. Dans la Grande-Bretagne des années 70, le reggae n’est pas un exotisme lointain. C’est une présence. Une musique qui circule dans les villes, portée par les communautés caribéennes, par les sound systems, par la jeunesse qui cherche une alternative au rock dominant. Le reggae devient une influence directe sur des artistes britanniques, y compris ceux qui ne viennent pas du même monde social. Il irrigue la pop, le punk, la new wave. Il devient une pulsation de fond, un bruit de rue.

McCartney, qui a toujours eu une oreille énorme pour ce qui se passe autour de lui, ne pouvait pas ne pas l’entendre. Même s’il n’a pas “fait du reggae” de manière frontale et systématique, il a été en contact avec cette énergie. Et surtout, il a eu cette curiosité typique de son caractère : comprendre comment une autre musique fonctionne. S’en inspirer sans s’y dissoudre.

Les traces jamaïcaines dans l’univers McCartney : des fantômes de rythme

Parler des liens entre Paul McCartney et le reggae demande de la nuance. Il ne s’agit pas de dire qu’il a été un artiste reggae. Il ne l’a pas été. Il ne s’agit pas non plus de forcer des correspondances, de plaquer une étiquette sur des chansons qui relèvent plutôt d’un mélange pop-rock traditionnel. Mais il existe, dans son œuvre, une série de moments où l’on sent qu’il regarde ailleurs, qu’il écoute d’autres langues, qu’il s’autorise des syncopes qui ne viennent pas du rock de base.

Chez les Beatles, la curiosité pour les musiques “autres” est permanente : musique indienne, musique orchestrale, musique de cabaret, pastiches américains, clins d’œil au music-hall. Le monde entier entre dans la pop par la porte de leurs chansons. Dans ce contexte, les rythmes caribéens apparaissent comme une couleur parmi d’autres : une manière de faire danser autrement, de déplacer le centre de gravité. McCartney a toujours eu une fascination pour ces décentrements. Pour le fait de mettre le tempo sur le côté, d’installer un sourire rythmique. Il aime l’idée qu’une chanson puisse être légère sans être superficielle.

Avec Wings, cette liberté devient encore plus grande. Parce que Wings n’a pas l’obligation d’être “les Beatles”. Parce que Wings peut être un groupe de tournées, un groupe d’arènes, un groupe de studio, un groupe de caprices. L’album London Town a cette capacité à glisser vers des ambiances plus souples, plus “flottantes”, comme si McCartney cherchait une forme de douceur maritime. Back to the Egg, lui, est l’exemple parfait de sa schizophrénie créative : un disque qui peut passer d’une rage presque punk à une chanson disco, puis à une fantaisie jazzy, sans s’écrouler. Parce que McCartney, quand il est en confiance, peut faire tenir ensemble des morceaux qui n’auraient jamais dû cohabiter. Il a cette magie-là : transformer l’hétérogène en album.

Dans un tel univers, le reggae n’est pas une rupture totale. C’est une option. Une porte. Une possibilité d’ajouter un balancement, une sensualité rythmique, un espace. Et c’est là que l’idée d’un dialogue avec Bob Marley devient fascinante, même si elle n’a jamais eu lieu.

Bob Marley : le prophète et le concert manqué

Il faut se souvenir de ce que représente Bob Marley à la fin des années 70 et au début des années 80. Aujourd’hui, son visage est sur des t-shirts, son nom est devenu une marque, son aura s’est parfois dissoute dans une imagerie fumeuse et touristique. Mais Marley, à l’époque, est une force. Une musique qui arrive avec un poids spirituel, politique, charnel. Il chante l’oppression, l’exil, la foi, la révolte, l’amour. Il chante avec une douceur qui n’est pas une faiblesse : une douceur tranchante.

Quand Marley joue à Londres, ce n’est pas un événement “world music” au sens actuel. C’est un choc dans le cœur de la culture britannique. C’est la preuve qu’une musique née dans une île peut prendre la capitale d’un empire et la faire danser autrement. C’est aussi, symboliquement, le retour du refoulé colonial : le son de ceux qu’on a déplacés, exploités, oubliés, et qui reviennent par la musique, plus forts que les discours.

Et c’est dans ce contexte que McCartney raconte son demi-tour. La scène est presque comique : Paul McCartney, l’homme qui a rempli des stades, qui a écrit des hymnes universels, se comporte comme n’importe qui. Il est sur la route, il est fatigué, il hésite, il change d’avis. Il rentre chez lui. Il rate le concert. Il rate la rencontre.

Ce détail est précieux parce qu’il humanise McCartney. Il le ramène à une réalité simple : même les géants ont des soirées où ils n’ont pas envie. Même les légendes peuvent se dire “bof, on ira une autre fois”. Sauf qu’avec Marley, il n’y aura pas “une autre fois”. La vie est faite comme ça : elle ne prévient pas quand un moment banal est en train de devenir un symbole.

L’alchimie impossible : McCartney et Marley, deux énergies opposées

Imaginer une collaboration entre Paul McCartney et Bob Marley relève de l’uchronie rock. Un fantasme de journaliste, un “et si” qui fait briller les yeux. Mais ce fantasme est intéressant précisément parce qu’il pose une question : qu’est-ce qui aurait pu se passer entre ces deux-là ?

D’un côté, Marley est un artiste de la vibration collective. Son groupe, The Wailers, est une machine organique. La musique respire, elle s’étire, elle se répète jusqu’à créer une trance. Marley chante comme un homme qui parle à une foule, pas comme un homme qui cherche un arrangement parfait. Ses chansons existent dans le mouvement, dans la scène, dans la communion.

De l’autre, McCartney est un compositeur qui adore le studio. Un homme qui peut passer des heures à chercher le bon son de caisse claire, la bonne harmonie vocale, la bonne articulation de la basse. Il aime l’idée qu’une chanson soit un objet fini, sculpté, poli, presque éternel. Il est aussi, paradoxalement, un instinctif, mais un instinctif qui aime réécouter, corriger, améliorer. McCartney est capable de laisser vivre une prise brute, mais il préfère souvent l’idée de la “meilleure prise”.

On peut imaginer les frictions. Marley, qui avance avec son groove, pourrait trouver McCartney trop contrôlant. McCartney pourrait trouver Marley trop “lâche”, trop répétitif, trop peu obsédé par la forme. Mais on peut aussi imaginer le miracle : l’équilibre entre la rigueur pop de McCartney et la transe reggae de Marley. Une chanson où le refrain serait une évidence mccartneyenne, mais où le couplet flotterait sur un one drop, porté par une basse énorme et des guitares en contretemps.

Ce n’est pas si absurde. Car McCartney, malgré sa réputation de gentillesse parfois sirupeuse, a une capacité à injecter de l’énergie dans ses chansons d’amour. Même ses ballades peuvent avoir une tension interne. Même ses mélodies les plus “propres” peuvent porter une charge émotionnelle réelle. Transposées dans une logique reggae, certaines de ses intuitions harmoniques pourraient devenir hypnotiques.

Et Marley, de son côté, a toujours eu le sens de la mélodie. Il n’est pas seulement un chanteur de slogans. Il est un compositeur d’hymnes. Il sait écrire des refrains qui collent à la peau. Il sait simplifier sans appauvrir. Là encore, la rencontre aurait pu produire quelque chose de surprenant : un pont entre la pop la plus universelle et le reggae le plus profond.

Le piège des “silly love songs” et la question de la sincérité

Évidemment, le danger aurait été celui de la caricature. On imagine tout de suite le pire : un “reggae McCartney” trop poli, trop propre, trop “carte postale”. Une version tropicale de ses moments les plus sucrés. Ce serait injuste, mais c’est une crainte légitime. Le reggae, surtout dans les années 70, porte une charge politique et spirituelle qui supporte mal le kitsch.

McCartney a parfois flirté avec le mauvais goût, ou du moins avec une forme de naïveté pop qui fait grincer des dents. C’est aussi ce qui le rend humain : il ose des choses que d’autres n’oseraient pas parce qu’ils ont peur d’être ridicules. McCartney a rarement eu peur du ridicule. Il a eu peur de l’ennui. Il a eu peur de la stagnation.

Une rencontre avec Marley aurait donc exigé un ajustement : que McCartney comprenne ce qui fait la gravité du reggae, ce qui le rend plus qu’un rythme. Il aurait fallu qu’il respecte le contexte, l’histoire, la douleur et la fierté qui sont derrière cette musique. Mais McCartney est capable de respect. Il a grandi avec la musique noire américaine comme une école. Il sait reconnaître une tradition. Il sait, quand il le veut, se mettre au service d’un langage qui n’est pas le sien.

La question est celle de la sincérité. McCartney, quand il est sincère, peut être bouleversant. Le problème est qu’il est tellement productif qu’il alterne parfois le sublime et l’anecdotique. Une collaboration avec Marley aurait exigé le meilleur McCartney. Le McCartney qui écrit comme si sa vie en dépendait. Le McCartney qui ne cherche pas simplement à “faire un style”, mais à dire quelque chose.

Londres, carrefour des sons : quand l’Angleterre entend la Jamaïque

La scène londonienne des années 70 est un carrefour. On y croise des punks qui découvrent le reggae et comprennent que la colère peut danser. On y croise des groupes pop qui empruntent des rythmes jamaïcains pour les rendre radio-friendly. On y croise des artistes qui, parfois, pillent sans comprendre, et d’autres qui apprennent avec humilité.

McCartney, dans ce contexte, est une figure étrange. Il est à la fois l’institution et l’éternel curieux. Il est l’homme qui pourrait se contenter de rejouer ses gloires passées, mais qui préfère souvent aller voir ailleurs. Il est aussi un homme qui, malgré son statut, reste britannique dans une certaine forme de retenue. Il n’a pas l’attitude du conquérant culturel. Il observe, il écoute, il absorbe.

Ce qui est fascinant dans son regret à propos de Marley, c’est qu’il ne s’agit pas d’un regret de “business”. Il ne dit pas : “J’aurais dû travailler avec lui.” Il dit : “J’aurais dû le voir, le rencontrer.” Comme un fan. Comme un musicien qui admire un autre musicien. C’est une nuance importante. McCartney ne se place pas au-dessus. Il se place à côté.

Et c’est peut-être là que se trouve la beauté de cette histoire : l’idée que, même quand on est Paul McCartney, il reste des gens qu’on admire, des concerts qu’on voudrait voir, des moments qu’on rate. La légende n’annule pas la condition humaine.

Les autres Beatles face au reggae : un contraste révélateur

Si l’on compare les trajectoires post-Beatles, on peut se demander lequel aurait été le plus “compatible” avec le reggae. John Lennon avait l’instinct de la radicalité, mais il n’a jamais eu, dans sa musique solo, cette fascination systématique pour le groove caribéen. George Harrison avait la spiritualité et la curiosité pour l’ailleurs, mais son langage musical passait plutôt par l’Inde, par la guitare slide, par une mélancolie occidentale. Ringo Starr a toujours été un batteur de feel, un homme de swing, mais son univers solo est souvent plus ancré dans une variété rock américaine.

McCartney, paradoxalement, est celui qui aurait pu le plus facilement faire dialoguer sa pop avec une rythmique reggae. Parce qu’il a cette capacité à écrire des mélodies qui peuvent se poser sur n’importe quoi. Parce qu’il a cette science du refrain qui peut devenir un mantra. Parce qu’il a surtout ce sens de la basse, ce goût pour les lignes qui chantent, qui roulent, qui font bouger le corps.

Ce n’est pas une question de “faire du reggae”. C’est une question d’affinité rythmique. McCartney aurait pu comprendre la logique du one drop non pas comme un exotisme, mais comme un autre moyen de faire respirer une chanson. Il aurait pu, à sa manière, l’adapter, le tordre, le mélanger à son univers. Et le résultat aurait pu être aussi bien génial que catastrophique. Mais c’est précisément ça qui rend l’hypothèse excitante : McCartney n’a jamais été un artiste sûr de lui au point de ne pas risquer le faux pas.

Le rendez-vous manqué comme métaphore : ce que McCartney regrette vraiment

Quand McCartney dit que c’était “idiot” de ne pas être allé voir Marley, il ne parle pas seulement d’un concert raté. Il parle de quelque chose de plus profond : l’idée qu’il aurait dû se mettre dans la position du spectateur. Qu’il aurait dû s’offrir cette expérience, cette leçon, ce choc. McCartney, qui a donné tant de concerts, regrette d’en avoir manqué un. C’est presque poétique : l’homme qui a fait chanter le monde entier se reproche de ne pas avoir été, ce soir-là, un homme dans la foule.

Il y a aussi, évidemment, la dimension tragique du temps. Bob Marley meurt en 1981. C’est tôt. Trop tôt. Et tout ce qui est “presque” devient soudain un “jamais”. La vie aime ces cruautés silencieuses : vous pensez avoir du temps, et le temps se retire sans prévenir. Les rencontres, dans le rock, sont souvent racontées comme des collisions mythiques. Mais la plupart du temps, elles dépendent de choses très simples : la fatigue, la flemme, la circulation, un dîner qui s’éternise, une hésitation. Le destin, parfois, ressemble à un embouteillage.

McCartney, qui a survécu à tant de choses, sait ce que signifie la disparition. Il a vu partir John Lennon. Il a vu partir George Harrison. Il a vu se dissoudre le monde de ses vingt ans. Chaque mort ajoute une couche de conscience. Chaque absence rappelle que les vivants ne sont que des survivants provisoires.

Dans ce contexte, son regret Marley prend une autre dimension : c’est la nostalgie d’une époque où les géants étaient encore là, où l’on pouvait, en théorie, les croiser, les voir, leur parler. Aujourd’hui, Marley est un mythe figé. McCartney, lui, est encore en mouvement. Et c’est peut-être ça qui rend l’histoire si touchante : le vivant qui regrette de ne pas avoir rencontré un vivant, avant qu’il ne devienne une image.

Et si McCartney avait “appris” le reggae ?

La phrase “montrer les ficelles” revient souvent quand on imagine cette rencontre. Comme si Marley aurait pu initier McCartney à une forme de groove, comme un maître enseigne un langage. C’est une image séduisante, mais elle peut être trompeuse. Marley n’était pas un professeur. Il était un messager. Il ne “montrait pas” le reggae, il le vivait. Et McCartney n’est pas un élève docile. Il est un musicien qui apprend en faisant, en essayant, en bricolant.

On peut imaginer une scène : McCartney arrive avec une guitare, Marley avec son groupe, et ils jouent. Pas de discours. Juste des accords. McCartney propose un refrain, Marley répond avec une ligne chantée différemment. La basse de McCartney se met à rouler, le batteur impose le one drop, et soudain, quelque chose se met en place. Une chanson hybride. Un pont entre deux mondes.

Mais on peut aussi imaginer l’inverse : McCartney, trop soucieux de perfection, cherche à ajuster des détails que les Wailers n’ont pas envie de discuter. Marley, impatient, préfère la vibration à la précision. La magie retombe. Chacun repart avec un sourire poli. L’histoire ne retient rien.

Ce qui est certain, c’est que McCartney a toujours eu un respect instinctif pour les musiques qui viennent d’ailleurs. Il a parfois été maladroit, parfois trop “touriste”, mais il n’a jamais eu l’arrogance d’un colon culturel. Il n’a jamais eu cette posture de “je prends et je transforme en m’appartenant”. Il est plutôt du genre à s’émerveiller, à vouloir comprendre, à vouloir jouer. C’est cette disposition qui aurait pu rendre la rencontre fertile.

Le génie de McCartney : faire cohabiter l’incompatible

L’un des arguments les plus convaincants en faveur d’une possible alchimie McCartney/Marley, c’est la capacité de McCartney à faire tenir ensemble des choses qui n’ont rien à faire ensemble. On l’entend particulièrement dans sa période Wings, où il peut aligner des morceaux d’humeurs différentes sans perdre le fil. Il y a chez lui une forme de logique interne qui n’est pas celle de la cohérence stylistique, mais celle de la cohérence émotionnelle. Tant que la chanson “fonctionne”, tant que la mélodie tient, tant que le groove respire, il se permet tout.

C’est ce qui fait que des disques comme Back to the Egg peuvent poser la question : comment un titre tendu, presque punk, peut-il cohabiter avec une chanson plus disco, puis avec une fantaisie jazzy ? La réponse est simple et mystérieuse : parce que McCartney est un compositeur capable d’imposer sa signature malgré les changements de décor. Il est ce genre d’artiste qui, même quand il porte un costume différent, garde la même démarche. La même silhouette.

Le reggae, dans ce contexte, aurait pu être un décor de plus. Une pièce supplémentaire dans sa maison musicale. Pas un changement d’identité, mais un nouvel angle. Et la rencontre avec Marley aurait pu être l’étincelle qui rend ce décor authentique, incarné, connecté à sa source.

Les “missed connections” : même les géants passent à côté

Ce récit du demi-tour sur la route de Marley est, au fond, une histoire universelle. Tout le monde a un concert manqué. Tout le monde a un ami qu’on n’a pas rappelé. Tout le monde a une rencontre qu’on a refusée parce qu’on était fatigué, parce qu’on pensait que ce serait pareil demain. La différence, c’est que quand McCartney rate Marley, on a l’impression que l’univers a raté quelque chose avec lui. Comme si le monde devait être mieux organisé, plus romanesque, plus “logique”. Comme si les géants devaient se rencontrer parce que ça ferait une belle histoire.

Mais le monde n’obéit pas à nos scénarios. Le monde est banal, même au sommet. La vie d’un ex-Beatle est faite de décisions minuscules, comme la vôtre. Aller ou ne pas aller. Rester ou sortir. Dire oui ou dire non. Et parfois, ces décisions minuscules deviennent des bifurcations énormes. Non pas parce qu’elles changent la planète, mais parce qu’elles changent notre mémoire.

McCartney, en exprimant ce regret, nous offre une leçon involontaire : la légende ne protège pas de l’humain. Elle n’empêche pas la flemme, l’hésitation, le renoncement. Elle n’empêche pas non plus la lucidité tardive : “c’était idiot”. On se dit ça tous. Simplement, quand McCartney se le dit, cela résonne comme un écho dans toute l’histoire du rock.

Ce que Marley aurait pu apporter à McCartney, et inversement

Il est tentant de réduire l’idée d’une rencontre McCartney/Marley à une question de style : pop contre reggae, mélodie contre groove. Mais l’enjeu est plus profond. Marley aurait pu offrir à McCartney un rappel de l’urgence. Une musique où chaque répétition n’est pas un manque d’idées, mais une manière de creuser un message. Une manière de faire entrer un texte dans le corps. Une manière d’insister jusqu’à ce que ça devienne vrai.

McCartney, lui, aurait pu offrir à Marley une palette harmonique différente. Une science des ponts, des modulations, des changements d’accords qui font frissonner. Marley n’avait pas besoin de ça pour être immense, bien sûr. Mais il aurait pu y trouver un jeu, un terrain nouveau. Un moyen de colorer autrement ses hymnes.

On peut aussi imaginer une rencontre humaine. McCartney, homme d’humour et de politesse, Marley, homme de charisme tranquille. Ils auraient pu parler de choses simples : la scène, le public, la pression. Ce que c’est que d’être un symbole malgré soi. Car Marley, lui aussi, était plus qu’un musicien. Il était devenu une figure, un drapeau. McCartney sait ce que ça coûte. Peut-être qu’ils se seraient compris, au-delà des styles.

La leçon de la finitude : Marley, Lennon, Harrison, et le temps qui se referme

Ce qui rend cette histoire poignante, c’est qu’elle s’inscrit dans un siècle de disparitions. John Lennon assassiné, George Harrison emporté par la maladie, Marley parti trop tôt. Le rock est une industrie du mythe, mais c’est aussi une industrie de la mort. Les visages se figent, les voix deviennent des archives, et les survivants avancent avec un cortège invisible derrière eux.

McCartney, lui, est devenu l’un des derniers grands témoins directs de l’explosion pop des années 60. Son existence même est une anomalie statistique. Il a traversé les décennies, il a continué à tourner, à enregistrer, à collaborer, à se réinventer parfois. On peut discuter la qualité de tout ce qu’il a fait, mais on ne peut pas lui retirer ça : il est resté en mouvement.

Dans ce mouvement, les regrets prennent un relief particulier. Parce qu’ils ne sont pas seulement des regrets personnels : ils deviennent des trous dans la mémoire collective. On se surprend à fantasmer des scènes qui n’existeront jamais. McCartney dans un club londonien, Marley sur scène, un salut en coulisses, une conversation rapide, un échange de respect. Rien de spectaculaire. Juste un moment. Et ce moment n’a pas eu lieu.

C’est peut-être ça, au fond, qui touche : l’idée que l’histoire du rock n’est pas un récit parfaitement écrit. Elle est faite de hasards, de ratés, d’occasions perdues. Et que même les plus grands ne maîtrisent pas tout.

McCartney aujourd’hui : la curiosité comme forme de survie

Si l’on veut tirer quelque chose de vivant de cette histoire, il faut regarder ce qu’elle dit de McCartney. Le regret Marley n’est pas un mea culpa dramatique. C’est une petite phrase. Un sourire. Une lucidité. Mais elle révèle une chose essentielle : Paul McCartney est resté, malgré tout, un homme curieux. Un homme qui admire. Un homme qui se sait chanceux.

On peut passer sa carrière à être “le plus grand”, et finir par ne plus écouter personne. McCartney n’a jamais complètement cessé d’écouter. Il a parfois mal écouté, parfois trop écouté les modes, parfois tenté des trucs maladroits. Mais il a gardé cette disposition fondamentale : vouloir être dans la musique, pas seulement au-dessus d’elle.

C’est ce qui fait que son parcours, même dans ses moments discutables, reste passionnant. Parce qu’il n’a jamais été un musée. Il a été une usine, un laboratoire, un chantier. Il a été un homme qui refuse de s’installer totalement dans la nostalgie, même s’il est condamné à vivre avec elle.

Le fantôme de la rencontre : ce que l’on gagne à imaginer l’impossible

Imaginer McCartney et Marley ensemble ne sert pas à réécrire l’histoire. Ça sert à comprendre ce que l’on cherche dans la musique. On cherche des ponts. On cherche des dialogues. On cherche des moments où des mondes se touchent. Parce que ces moments nous donnent l’impression que l’art est plus grand que les frontières, plus grand que les genres, plus grand que les identités figées.

La vérité, c’est que le rock a souvent progressé grâce à ces croisements. Grâce à des artistes qui ont écouté ailleurs. Grâce à des musiciens qui ont accepté d’être déplacés, bousculés. McCartney, dans son meilleur, est un artiste de déplacement. Marley, dans son essence, est un artiste de diffusion. L’un bouge, l’autre rayonne. Leur rencontre aurait été, peut-être, un point de fusion.

Mais l’absence de cette rencontre nous rappelle quelque chose d’encore plus précieux : la musique n’a pas besoin de tous les scénarios parfaits pour être immense. Marley a laissé un héritage colossal sans McCartney. McCartney a laissé un héritage colossal sans Marley. Le monde a survécu à ce rendez-vous manqué. Simplement, il reste ce petit pincement, ce “dommage”, ce film intérieur qu’on ne verra jamais.

Et peut-être que ce pincement est utile. Parce qu’il nous oblige à regarder la vie comme elle est : fragile, rapide, pleine de demi-tours et de “on verra plus tard”. Il nous oblige, aussi, à se dire que si Paul McCartney peut regretter un concert manqué, alors nous aussi, peut-être, nous devrions parfois sortir, traverser la ville, aller voir ce qui se passe, aller rencontrer les gens tant qu’ils sont là.

Car au bout du compte, c’est ça que raconte cette histoire : même les géants ne sont pas à l’abri des rendez-vous manqués. Même les légendes ont des soirs de flemme. Et même Paul McCartney, l’homme qui a donné au monde une quantité absurde de beauté, peut se retourner et se dire, simplement, humainement : “C’était idiot.”