À l’été 1969, Paul McCartney n’a plus besoin qu’on lui explique : le paquebot Beatles prend l’eau. Les réunions sentent la poudre, les egos se crispent, les avocats rôdent déjà. Alors Paul a une idée simple, presque orgueilleuse : si tout doit finir, que ce soit avec style. Abbey Road naît de cette urgence-là, non comme un disque de transition, mais comme un dernier geste de classe, un studio transformé en scène de sortie. Et sur la face B, le medley joue le rôle d’un montage final : fragments recousus, tensions canalisées, éclats de génie remis en ordre pour que l’histoire tienne debout. Au bout de la route arrive “The End” : le seul solo de batterie de Ringo, trois guitares qui se passent le relais comme une poignée de main, et cette phrase qui sonne comme un épitaphe laïque. Derrière le vernis, on entend un groupe fatigué mais encore capable de se rassembler une dernière fois, juste assez longtemps pour signer un adieu propre et laisser, après la porte qui claque, une lumière allumée.
Quand le rideau commence à tomber sur un groupe, il y a deux façons de disparaître. La première consiste à se dissoudre dans la fatigue, à laisser l’époque décider à votre place, à accepter que la magie se dilue dans les rancœurs et les procès d’intention. La seconde, plus rare, plus orgueilleuse aussi, consiste à arracher une dernière victoire, à fabriquer un final digne de la légende, comme on claque une porte pour que le bruit résonne longtemps. À l’été 1969, Paul McCartney voit venir la fin des Beatles avec une lucidité presque douloureuse. Il ne sait pas encore comment l’histoire officialisera la rupture, il ne peut pas prévoir la chronologie exacte des communiqués, des interviews et des trahisons ressenties. Mais il sent que le navire prend l’eau, que les regards se détournent, que les forces se dispersent, et qu’il faut, coûte que coûte, sortir de scène avec panache.
C’est ce désir de finir “comme il faut” qui irrigue Abbey Road, dernier album enregistré par le groupe — et non, nuance importante, dernier album publié ou achevé au sens chronologique strict. L’album Let It Be sortira après, comme un film au montage posthume : des images tournées avant, rassemblées plus tard, avec la mélancolie d’un retour en arrière. Abbey Road, lui, se fabrique en connaissance de cause, avec une conscience aiguë du crépuscule. C’est une œuvre qui se regarde déjà dans le rétroviseur, qui se met en scène comme fin de règne, et qui pourtant refuse le pathos. Un album de musiciens qui, même épuisés par leurs propres conflits, se souviennent soudain qu’ils savent encore jouer ensemble — et qu’ils savent le faire mieux que tout le monde.
Sommaire
- Abbey Road : l’élégance comme dernière arme
- Le medley : une dernière démonstration de force
- “The End” : le dernier mot de Paul, avec l’ombre de John
- “Et à la fin…” : la phrase qui ressemble à un épitaphe
- Dernière fois en studio : la fin d’un “nous”
- Ringo et le refus du cirque : pourquoi un solo de batterie était presque contre-nature
- Un solo… mais pas tout à fait seul : l’astuce qui laisse à Ringo le dernier mot
- “The End” comme jam contrôlée : la guitare comme poignée de main
- Le rôle de Paul : chef d’orchestre ou dernier romantique ?
- John Lennon face au final : distance, ironie, et vérité involontaire
- George Harrison : l’homme qui avait déjà la tête ailleurs, mais la guitare ici
- Ringo Starr : le batteur qui ne voulait pas qu’on parle de lui
- “Her Majesty” : la blague après l’épitaphe
- Ce que “The End” dit vraiment : bilan, pardon, et contradiction
- L’héritage : deux minutes qui résument une civilisation pop
- Et à la fin, qu’est-ce qu’il reste ?
Abbey Road : l’élégance comme dernière arme
On réduit souvent la période 1968-1969 à un chaos permanent, à une suite de disputes et d’ego froissés. C’est vrai, en partie. Mais c’est aussi une époque où les Beatles, paradoxalement, deviennent des artisans d’une précision vertigineuse. La fatigue n’empêche pas le perfectionnisme ; elle le rend parfois plus féroce. L’obsession du détail prend un goût de dernier mot. Dans ce climat, Abbey Road s’impose comme une tentative de réconciliation esthétique. Les relations humaines sont abîmées, l’entreprise “Beatles” ressemble à une société en crise, la question du management, de l’argent, de l’autorité, empoisonne tout. Pourtant, la musique, elle, trouve une voie : celle de la forme, de la construction, du “grand disque” au sens classique.
Là où le projet Get Back / Let It Be avait voulu revenir au brut, à la scène, au groupe sans fard, Abbey Road assume au contraire le studio comme territoire d’art. C’est un album pensé, dessiné, poli. On l’entend dans les textures, dans les transitions, dans cette impression que chaque seconde est posée au bon endroit. Même les morceaux les plus directs paraissent choisis pour leur efficacité. Même les chansons les plus douces portent une maîtrise de l’espace sonore qui trahit une ambition : finir sur un sommet, pas sur un brouillon.
Et puis il y a cet élément capital, celui qui donne à l’album sa dimension de geste final : la grande suite de la seconde face, ce que l’on appelle souvent le medley d’Abbey Road. Un montage de fragments, de chansons complètes et de débuts de chansons, cousus ensemble comme un film, enchaînés de façon à créer une narration implicite. Une manière de dire : nous sommes encore capables de tenir un récit musical long, de faire du rock une forme orchestrée, de transformer des esquisses en cathédrale pop.
Le medley : une dernière démonstration de force
La seconde face d’Abbey Road n’est pas qu’un alignement de titres. C’est une dramaturgie. On y traverse des moments de tension, de relâchement, de lumière, de douleur, de grandiloquence assumée. Le fil commence avec l’argent, les dettes et les désillusions, traverse des paysages nocturnes, des comptines presque psychédéliques, des aveux à demi-mot, avant de grimper vers un final de plus en plus solennel. Ce n’est pas seulement un collage ; c’est une façon de condenser ce qu’a été l’aventure Beatles : l’éclectisme, l’humour, l’audace, la mélodie, l’art du détour.
Ce medley raconte aussi quelque chose de très concret : le groupe ne fonctionne plus comme avant. Les Beatles de 1963 pouvaient entrer en studio, enregistrer un album en quelques heures, sortir en riant et repartir jouer le soir. Les Beatles de 1969 sont des individus séparés, avec des visions divergentes, qui n’acceptent plus toujours de se plier à une discipline commune. Le medley devient alors une solution d’architecte : plutôt que de forcer une cohésion émotionnelle qui n’existe plus, on fabrique une cohésion de montage. On assemble les pièces pour que la maison tienne debout.
On a parfois dit que c’était “le truc de Paul”, une manière pour McCartney de reprendre le contrôle et de donner une forme finale à ce qui menaçait de s’éparpiller. Il y a du vrai. Mais ce serait injuste de réduire ce moment à une manœuvre autoritaire. Car ce medley est aussi un terrain où les autres peuvent briller : George Harrison arrive alors à une maturité éclatante, John Lennon conserve une force singulière, et Ringo Starr reste ce cœur battant qui, sans faire de bruit inutile, met tout le monde d’accord sur l’essentiel : le tempo, le mouvement, la sensation.
C’est dans ce dispositif — cette suite pensée comme un salut final — que vient se loger le morceau ultime : “The End”.
“The End” : le dernier mot de Paul, avec l’ombre de John
Il y a quelque chose d’ironiquement simple dans le titre. “The End”. Comme si l’on assumait enfin ce que tout le monde pressentait. Comme si l’on décidait de nommer la chose sans détour, de regarder la fin en face et d’en faire un objet artistique. Dans l’imaginaire collectif, “The End” est devenu le point final des Beatles, le morceau où tout s’aligne : la symbolique, l’émotion, la performance, la légende. C’est l’endroit où l’on aimerait croire que, malgré tout, ils se sont retrouvés une dernière fois, ne serait-ce que le temps de deux minutes.
La chanson est officiellement signée Lennon-McCartney, comme presque tout ce que Paul et John ont produit sous ce pacte de fer. Mais tout le monde sait, et John Lennon lui-même le reconnaîtra, que l’impulsion vient de McCartney. John, dans sa dernière grande série d’entretiens, parlera de “The End” avec ce mélange de distance et de pique dont il avait le secret. Il la décrit comme une pièce ajoutée à la fin, un fragment qui clôt. Et puis il lâche, presque malgré lui, une forme de respect. Il pointe du doigt la phrase finale, celle qui, en deux lignes, donne au morceau sa dimension philosophique.
Lennon s’en amuse, comme s’il ne voulait pas être pris au sérieux quand il prend Paul au sérieux. Il évoque cette ligne “cosmique”, presque trop “sage” pour son goût, et ajoute cette phrase assassine et drôle à la fois : cela prouve que Paul peut penser “quand il le veut”. On entend le ricanement derrière le compliment. Mais on entend aussi l’aveu : oui, c’est une sacrée ligne. Oui, ça reste en tête. Oui, c’est une manière de conclure.
Lennon, détail révélateur, cite souvent la phrase de mémoire et la déforme légèrement — comme beaucoup de gens. Peu importe : ce qui compte, c’est l’esprit. Et l’esprit, c’est celui d’un bilan moral : une équation entre ce que l’on donne et ce que l’on reçoit, entre ce que l’on fabrique et ce que l’on prélève.
“Et à la fin…” : la phrase qui ressemble à un épitaphe
Il y a des paroles qui vivent au-delà de la chanson qui les porte. On ne les écoute plus seulement ; on les utilise. Elles deviennent des proverbes modernes, des mantras de fans, des signatures sur des pierres tombales, des slogans d’affiches. La dernière couplet de “The End” appartient à cette catégorie : “Et à la fin, l’amour que tu prends est égal à l’amour que tu fais” — ou, dans l’esprit de ceux qui la citent, l’amour que tu reçois est égal à l’amour que tu donnes. La formulation exacte importe moins que l’idée : une justice émotionnelle, une sorte de karma sentimental.
McCartney, des années plus tard, dira que c’est le genre de couplet qui peut vous faire réfléchir longtemps. Il en parle comme d’une phrase ouverte, pas comme d’une morale fermée. Est-ce une leçon de bonté ? Une observation pragmatique ? Une manière de se convaincre soi-même que ça valait le coup ? Ou bien une conclusion volontairement large, assez universelle pour s’appliquer à tout : l’amitié, la création, la fidélité, la trahison, le groupe, la vie ?
Ce qui rend cette phrase si puissante, c’est qu’elle réconcilie deux tendances des Beatles. D’un côté, l’idéalisme des années 1967, l’idée que l’amour est une force politique, un langage commun. De l’autre, le cynisme tardif, la conscience que l’amour n’empêche pas les intérêts, les disputes, les comptes à régler. “The End” ne dit pas “tout va bien”. Il dit : il y a au moins une balance possible. Même si vous perdez quelque chose, vous ne l’aurez pas perdu pour rien si vous avez su aimer, créer, donner.
Et il y a une dimension méta, presque vertigineuse : cette phrase est aussi un résumé de la relation Beatles-fans. Ce que le monde a pris aux Beatles — l’intimité, la paix, la normalité — est-il égal à ce que les Beatles ont donné au monde — des chansons, une révolution pop, une bande-son universelle ? La question est trop grande pour être tranchée. Mais la phrase permet de la poser sans l’écrire explicitement.
Dernière fois en studio : la fin d’un “nous”
On a longtemps raconté la fin des Beatles comme une lente hémorragie. Ce n’est pas faux. Les séances deviennent fragmentées, chacun vient quand il veut, quand il peut, quand il accepte. Les présences se chevauchent moins. Le groupe n’est plus un corps, mais une addition d’individus. Dans ce contexte, le fait que “The End” soit considéré comme le dernier morceau enregistré collectivement par les quatre est lourd de sens. Ce n’est pas seulement une chanson de fin ; c’est un moment de dernière cohabitation créative.
Ce que l’on entend, dans “The End”, c’est justement cette idée d’un retour au collectif. Le morceau fonctionne comme un cérémonial : chacun a sa place, chacun a son moment, chacun fait quelque chose de distinct. On pourrait presque y voir un adieu organisé, une manière de dire : d’accord, on ne se supporte plus toujours, mais on va terminer correctement, avec une dernière photo de famille sonore.
L’enregistrement, lui-même, s’étale sur plusieurs semaines, avec des ajouts, des reprises, des overdubs. C’est une méthode typique des Beatles de cette période : construire la chanson par couches, comme une peinture. Mais l’essentiel, pour le mythe, c’est que la chanson cristallise un dernier instant où les quatre ont contribué à la même œuvre, au même endroit, au même moment. L’histoire du rock est pleine de groupes qui se séparent dans le bruit et la confusion. Les Beatles, eux, ont eu cette chance — ou cette volonté — d’enregistrer un “dernier mot” à quatre.
Cette idée est d’autant plus poignante que, peu après, le groupe ne se réunira plus jamais de la même façon pour créer du neuf. Il restera des reliquats, des séances incomplètes, des titres finalisés sans l’un ou sans l’autre. Mais l’illusion d’un groupe uni, celle que le monde a aimée, s’éteint ici, dans ces deux minutes.
Ringo et le refus du cirque : pourquoi un solo de batterie était presque contre-nature
L’autre singularité majeure de “The End”, celle que les musiciens remarquent immédiatement, c’est le seul solo de batterie enregistré par Ringo Starr avec les Beatles. Le genre de détail qui paraît anecdotique à un auditeur distrait, mais qui, quand on connaît Ringo, ressemble à un petit miracle.
Ringo n’a jamais été un batteur de démonstration. Ce n’est pas un technicien qui joue “contre” la chanson, qui impose sa présence. C’est un musicien qui sert, qui place, qui respire avec les autres. Sa grandeur est là : dans l’art de ne jamais en faire trop. C’est précisément pour cela qu’il détestait l’idée même du solo. Le solo de batterie, dans l’imaginaire rock, c’est souvent le moment où tout s’arrête pour que le batteur prouve qu’il existe. Une parenthèse d’ego, parfois virtuose, parfois interminable, qui peut transformer un concert en concours de muscles.
Ringo, lui, n’a jamais eu besoin de prouver qu’il existe : on l’entend partout. On l’entend dans la façon dont il décale une caisse claire, dont il retient un coup, dont il fait “balancer” un morceau sans le surcharger. Son style, c’est l’évidence. Et l’évidence n’a pas besoin de se mettre en avant.
Alors pourquoi a-t-il accepté, même à contrecœur, ce solo dans “The End” ? Parce que le medley est conçu comme une dernière fresque qui doit contenir tout le monde. Parce qu’il fallait, symboliquement, donner à Ringo sa scène, même minuscule. Parce que dans ce final, chaque Beatle doit avoir un moment de lumière : Paul avec la phrase finale, John avec son mordant de guitare, George avec sa précision, Ringo avec ce qui, d’habitude, reste “derrière”.
McCartney racontera plus tard qu’il a dû le persuader doucement, en lui promettant que ce ne serait pas une démonstration hystérique, pas une folie à la Buddy Rich, pas un délire de percussionniste hors de contrôle. Un “token”, un petit signe, un clin d’œil. Et c’est exactement ce que Ringo finit par faire : un solo qui n’est pas un numéro de cirque, mais une continuation du morceau par d’autres moyens.
Un solo… mais pas tout à fait seul : l’astuce qui laisse à Ringo le dernier mot
Ce qui est fascinant, dans le solo de Ringo sur “The End”, c’est que même en acceptant l’idée, il garde une forme de contrôle. Le solo donne l’impression d’être isolé, comme si tout le groupe s’arrêtait pour le laisser frapper. Mais en réalité, lors de la prise, d’autres instruments l’accompagnent. Et c’est au moment du mixage que l’on choisit de muter ces éléments, de les retirer, afin de créer l’illusion d’un solo nu. Résultat : le public entend un solo “pur”, mais Ringo, lui, n’a pas eu à vivre l’expérience d’un batteur nu, exposé comme un funambule sans filet. Il a joué dans un contexte musical, puis on a sculpté le moment en postproduction.
On retrouve là l’intelligence des Beatles et de leur équipe : ils savent fabriquer des effets dramatiques sans trahir la nature des musiciens. Ils savent donner l’impression d’un geste héroïque sans imposer un geste qui ne correspond pas au tempérament.
Il y a aussi une dimension sonore : la batterie est captée de manière spectaculaire, avec une quantité inhabituelle de microphones, ce qui donne au kit une ampleur presque cinématographique. Comme si, pour une fois, on décidait de filmer Ringo en gros plan. Et Ringo répond présent. Quand il y va, il y va. Pas longtemps. Pas de manière bavarde. Mais avec une énergie concentrée, presque sèche, comme un boxeur qui place une combinaison rapide et retourne aussitôt dans la garde.
Certains commentateurs ont même avancé que Ringo, pour ce passage, s’inspire d’un motif entendu dans un long solo de batterie devenu célèbre à la fin des années 60, preuve qu’il écoutait son époque malgré son refus du “grand cirque”. Quoi qu’il en soit, l’essentiel est ailleurs : ce solo n’est pas un ego-trip. C’est un point d’exclamation rythmique dans une suite qui se veut finale.
“The End” comme jam contrôlée : la guitare comme poignée de main
L’autre moment emblématique du morceau, celui qui donne des frissons même à des auditeurs qui prétendent avoir tout entendu, c’est l’échange de solos de guitare entre Paul McCartney, George Harrison et John Lennon. Là encore, c’est un geste symbolique. On a souvent dit que les Beatles ne “jam”maient pas vraiment, qu’ils n’étaient pas un groupe de démonstration instrumentale. C’est globalement vrai : leur génie n’a jamais consisté à étirer les morceaux jusqu’à l’épuisement, mais à condenser, à trouver la meilleure idée en peu de temps, à faire de la précision une forme de grandeur.
Dans “The End”, ils se permettent pourtant une mini-joute, une sorte de duel fraternel en accéléré. Chacun joue un petit solo, très court, puis passe la main. On pourrait entendre cela comme un dernier jeu d’enfants, un retour à l’adolescence musicale : “à toi, à moi, à lui”. On pourrait aussi y voir une manière de dire que, malgré tout, ils sont encore capables de se répondre, de se comprendre, de se compléter.
Et l’on entend leurs personnalités à nu. Paul, plus mélodique, plus “chantant” dans sa guitare, avec ce sens de la phrase musicale qui raconte quelque chose. George, plus précis, plus élégant, avec une manière de viser juste. John, plus rugueux, plus mordant, avec ce côté presque agressif qui rappelle qu’il vient du rock’n’roll le plus direct. Trois tempéraments. Trois manières de dire “je suis là”. Trois signatures.
Ce passage est souvent décrit comme un moment de “bonding”, un instant où ils se retrouvent réellement, sans business, sans managers, sans disputes. C’est peut-être idéaliser. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on entend une joie, ou du moins une excitation. Comme si, pendant quelques mesures, ils redevenaient le groupe qui se surprend lui-même.
Le rôle de Paul : chef d’orchestre ou dernier romantique ?
Si “The End” a cette puissance, c’est aussi parce qu’elle condense le rôle que McCartney joue dans la fin des Beatles. Il est facile, avec le recul, de caricaturer Paul en manager artistique intrusif, en perfectionniste étouffant, en type qui veut contrôler. Il y a une part de vérité : Paul veut que les choses soient bien faites, et quand les autres lâchent, il ne lâche pas. Mais on oublie souvent l’autre face : Paul est aussi, dans cette période, celui qui croit encore à l’idée “Beatles” comme entité. Là où John se projette déjà ailleurs, là où George rêve d’espace pour ses propres chansons, là où Ringo aspire à la tranquillité, Paul continue de vouloir sauver quelque chose.
Le medley est typiquement un geste de sauvetage. Ce n’est pas seulement une idée musicale ; c’est une tentative de reconstituer un tout avec des morceaux d’individus. Et “The End” est la conclusion logique : une chanson qui dit la fin, mais qui la dit avec beauté, avec grandeur, avec une morale presque apaisante.
On peut voir cela comme une manière de contrôler le récit. Mais on peut aussi y voir un dernier romantisme : l’envie de ne pas laisser les Beatles finir dans la boue, dans la médiocrité, dans l’inachevé. Paul sait que l’histoire est cruelle. Il sait que le monde se souvient de la dernière image. Alors il fabrique la dernière image la plus forte possible : quatre Beatles, chacun avec son solo, et une phrase finale qui ressemble à une bénédiction.
John Lennon face au final : distance, ironie, et vérité involontaire
Le regard de John Lennon sur “The End” est l’un des éléments les plus troublants de toute cette histoire. Lennon, surtout à partir de 1970, réécrit souvent le passé à l’aune de ses ressentiments. Il minimise, il attaque, il ironise. C’est une défense, un jeu de survie, une manière de garder la main sur le récit. Quand il parle de “The End” comme d’un morceau “ajouté”, il sous-entend que ce n’est pas une grande révélation artistique, juste une conclusion pratique. Mais en même temps, il ne peut pas s’empêcher de citer la phrase finale. Et en la citant, il la sanctifie.
Son compliment est un compliment de Lennon : une lame enveloppée dans du velours. Il dit en substance : Paul a réussi un truc profond, et ça m’agace parce que je n’ai pas envie de lui accorder ça. Mais je le reconnais quand même. Derrière la pique — “il peut penser quand il veut” — il y a une vérité : Paul, à ce moment précis, écrit une phrase qui dépasse la chanson, qui devient presque une pensée universelle.
Il est frappant, aussi, que Lennon parle de “The End” dans ce dernier cycle d’entretiens où il se montre à la fois plus lucide et plus dur. Il sait qu’il a été cruel. Il sait qu’il a cassé des choses. Il sait qu’il a quitté le groupe dans une confusion émotionnelle. Et pourtant, il regarde cette chanson de fin et il reconnaît, au moins partiellement, qu’elle fonctionne.
Dans une autre réalité, Lennon aurait peut-être fini par la réhabiliter franchement, comme il a fini par nuancer certains jugements. Mais l’histoire ne lui a pas laissé le temps. Ce qui reste, c’est cette phrase ambiguë : un hommage contrarié à la capacité de McCartney à produire de la beauté quand tout s’effondre.
George Harrison : l’homme qui avait déjà la tête ailleurs, mais la guitare ici
On ne peut pas parler de “The End” sans parler de George Harrison. Parce que Abbey Road est aussi son album, peut-être le moment où sa stature de compositeur et de musicien devient impossible à ignorer. “Something” et “Here Comes the Sun” ont souvent été décrits comme des sommets. Mais George, c’est aussi un instrumentiste qui, dans “The End”, trouve un espace pour s’exprimer sans conflit. La guitare n’est pas une lutte de pouvoir ; c’est un langage.
Dans l’échange de solos, George ne cherche pas à écraser. Il vise juste. Il joue comme quelqu’un qui sait qu’il a déjà gagné ailleurs, qu’il n’a plus besoin de se battre pour exister. Il y a une élégance presque fataliste, une beauté sans démonstration. Et quand le morceau se termine, c’est aussi une manière de rappeler que les Beatles ont toujours été un équilibre : pas seulement Lennon-McCartney, mais quatre personnalités qui, quand elles acceptaient de cohabiter, créaient une chimie unique.
George est fatigué, il en a marre de certaines dynamiques, il a accumulé des chansons et des frustrations. Mais dans ce final, il est présent. Il joue. Il signe. Et ce simple fait donne au morceau une valeur supplémentaire : c’est un dernier instant où George accepte de faire partie du “nous”.
Ringo Starr : le batteur qui ne voulait pas qu’on parle de lui
La réticence de Ringo à faire un solo est aussi révélatrice de sa place dans la mythologie Beatles. Ringo a souvent été sous-estimé, réduit à une figure sympathique, à un bon camarade. C’est une erreur. Son génie est plus subtil. Et lui-même, avec une lucidité presque triste, a expliqué un jour pourquoi le batteur est souvent invisible : dans un groupe où les compositeurs et les chanteurs dominent la conversation, celui qui tient le rythme n’est pas au centre. Il ne signe pas les chansons. Il ne prend pas les interviews pour parler de ses accords. Il est là, derrière, à faire en sorte que tout le monde brille.
Ringo aurait pu compenser cela en devenant un batteur exhibitionniste. Il a fait l’inverse : il a transformé l’effacement en art. Il joue pour la chanson, pas pour lui. Et c’est précisément pour cela que son solo dans “The End” est émouvant : parce que c’est un moment où l’on met enfin une caméra sur celui qui, d’habitude, tient la caméra invisible du tempo.
Mais même là, Ringo reste Ringo : il ne transforme pas le final en spectacle de percussion. Il fait un solo bref, musical, intégré. Il accepte l’idée sans trahir son identité. Il dit “oui” sans devenir quelqu’un d’autre.
“Her Majesty” : la blague après l’épitaphe
On pourrait s’arrêter à “The End” et dire : voilà, les Beatles ont fini. Et c’est vrai, symboliquement. Pourtant, l’album réserve un dernier geste typiquement Beatles : après cette conclusion majestueuse, apparaît “Her Majesty”, mini-morceau caché, sorte de bout de chanson arraché, placé là comme un clin d’œil. C’est comme si, après avoir prononcé une phrase définitive, ils se permettaient de rire et de dire : “ne nous prenez pas trop au sérieux”. Un anti-final après le final. Une pirouette.
Ce détail est essentiel pour comprendre ce qu’est Abbey Road. Ce n’est pas un album qui pleure. C’est un album qui se tient droit. Qui assume la beauté, la grandeur, mais garde l’humour, le décalage, l’esprit de bande. “The End” est une porte qui se ferme ; “Her Majesty” est la main qui revient une seconde pour faire un signe. Les Beatles n’ont jamais aimé les conclusions trop propres. Ils préfèrent laisser une trace de vie, de désordre, de malice.
Ce que “The End” dit vraiment : bilan, pardon, et contradiction
Pourquoi “The End” continue-t-il de toucher autant ? Parce qu’il propose une forme de résolution émotionnelle dans un moment où il n’y en avait pas. Les Beatles, en 1969, ne se sont pas séparés dans l’harmonie. Il n’y a pas eu de grand discours collectif, pas de cérémonie officielle de l’amitié retrouvée. Il y a eu des départs, des rancœurs, des avocats, des interviews. Et pourtant, “The End” sonne comme un pardon. Non pas un pardon explicite, mais un pardon musical : on joue ensemble, on se répond, on se laisse un espace. On fabrique une beauté commune, même si l’on ne sait plus comment vivre ensemble.
La phrase finale agit comme une morale, mais une morale ambivalente. “L’amour que tu prends” peut évoquer l’égoïsme, le désir, l’ambition. “L’amour que tu fais” peut évoquer le don, la création, la générosité. La balance entre les deux n’est jamais parfaite. Parfois, on prend plus qu’on ne donne. Parfois, on donne trop et on reçoit trop peu. Mais l’idée d’égalité — même hypothétique — est consolante. Elle propose une forme d’ordre dans le chaos.
Et puis il y a la contradiction Beatles : ils disent une phrase presque spirituelle, et juste après, ils glissent une blague. Ils écrivent une conclusion universelle, et ils la sabotent un peu avec un fragment absurde. C’est ça, les Beatles : le sacré et le profane, le grand et le petit, la cathédrale et le graffiti.
L’héritage : deux minutes qui résument une civilisation pop
Au fond, “The End” est devenu plus qu’une chanson : c’est une sorte de résumé de ce que les Beatles ont représenté. Une révolution mélodique, mais aussi une révolution de forme. Une capacité à être à la fois sophistiqués et directs. Une manière de faire de la pop un art majeur sans perdre l’instinct rock. Dans ces deux minutes, il y a un solo de batterie qui ne ressemble pas à un solo, des solos de guitare qui ressemblent à une poignée de main, une phrase finale qui ressemble à une prière laïque.
Et il y a une chose que l’on oublie parfois : les Beatles, même à la fin, restent des performers. Ils savent ce que signifie terminer un spectacle. Ils savent qu’une conclusion doit laisser une trace. Paul, plus que les autres à ce moment-là, comprend l’importance de cette trace. Il comprend que si le groupe doit mourir, il doit mourir en beauté.
C’est peut-être cela, la vraie grandeur de Abbey Road et de “The End” : transformer une fin réelle, sale, compliquée, en une fin artistique claire, presque lumineuse. Offrir au monde un adieu qui n’a pas eu lieu dans la vraie vie. Fabriquer une dernière scène qui tient debout, même si les coulisses s’effondrent.
Et à la fin, qu’est-ce qu’il reste ?
Il reste une chanson qui clôt un medley, qui clôt un album, qui clôt une époque. Il reste quatre musiciens qui, l’espace d’un instant, redeviennent un groupe. Il reste un batteur qui accepte d’être au premier plan sans renier sa pudeur. Il reste trois guitaristes qui se répondent comme des frères qui se chamaillent une dernière fois avant de se séparer. Il reste une phrase qui, cinquante ans plus tard, continue d’être citée parce qu’elle contient une vérité simple, trop simple peut-être, mais nécessaire : ce que vous mettez dans le monde vous revient, d’une manière ou d’une autre.
Les Beatles n’ont pas fini leur histoire en se tenant la main. Mais ils l’ont finie en enregistrant “The End”. Et dans le grand cimetière des groupes mythiques, c’est une chance rare : avoir un point final qui n’est pas seulement une date dans un registre juridique, mais une œuvre. Une dernière lumière avant l’extinction. Un adieu qui ressemble à une chanson d’amour adressée à tout le monde, y compris à ceux qui se quittent.