Yoko Ono après Lennon : la saison de verre d’un deuil impossible

Publié le 01 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 8 décembre 1980, le monde perd une icône. Yoko Ono, elle, perd un mari, un partenaire, une voix au réveil. Entre les bougies des fans et la porte du Dakota, il y a ce gouffre que personne ne peut partager : la douleur privée, sans légende. Dans les jours qui suivent, elle refuse le spectacle et réclame dix minutes de silence — un vide où chacun dépose « son » Lennon. Puis elle fait ce que peu auraient osé : transformer l’insoutenable en matière artistique. Season of Glass arrive comme une balafre, avec ces lunettes tachées de sang posées sur une table, et des chansons qui rejouent le drame au lieu de l’embellir : No, No, No, I Don’t Know Why, Nobody Sees Me Like You Do, Little Boy Blue… Au fil des titres, la rage, le traumatisme et la solitude deviennent un langage, un cadre pour ne pas se dissoudre. Et derrière la caricature tenace — la « coupable » rêvée de la séparation des Beatles — se révèle une artiste qui reprend la main sur son récit, habite l’absence au Dakota, protège Sean, et laisse l’héritage respirer plutôt que se figer. Ce texte raconte cet après : quand la planète pleure une légende, et qu’une femme, elle, survit à un avenir volé.


« John Lennon me manque tellement, disait un jour Elton John. C’était une force de la nature, et on n’en rencontre pas tant que ça. Et on les regrette terriblement quand ils disparaissent. » La formule a quelque chose de simple et d’implacable, comme une évidence qu’on n’ose pas prononcer trop fort. Parce qu’avec Lennon, tout le monde a l’impression d’avoir perdu quelqu’un. C’est la bizarrerie des artistes gigantesques : ils entrent dans nos vies par la porte de la radio, ils s’installent dans nos souvenirs sans demander la permission, et le jour où ils s’éteignent, c’est comme si la lumière de la pièce baissait d’un cran. Le 8 décembre 1980, quand la nouvelle s’est répandue, on a vu des visages se décomposer dans des salons à Liverpool, des cuisines à Tokyo, des bars à Paris, des chambres d’ado à Rome. On a vu des gens pleurer pour un homme qu’ils n’avaient jamais approché. Le monde a pleuré John Lennon, et il l’a fait avec la conviction d’être légitime, parce que l’œuvre des Beatles, puis l’œuvre solo de Lennon, avaient donné à chacun l’illusion d’un dialogue intime : comme si « Imagine » avait été écrit pour vous, et que « Beautiful Boy » avait berçé votre propre enfance.

Mais il y a une différence vertigineuse entre le deuil d’un public et la douleur d’une personne qui, elle, ne perd pas une icône : elle perd un corps, une voix au réveil, une respiration dans l’appartement, une présence au bout du couloir. On a souvent résumé l’onde de choc mondiale, les bougies, les rassemblements, les radios qui ont cessé de parler. On a moins regardé ce que cette avalanche a fait à la femme qui marchait à côté de Lennon quand il est tombé. Yoko Ono n’a pas seulement perdu son mari. Elle a perdu son partenaire, son co-auteur, son miroir, sa chambre d’écho, l’être avec lequel elle construisait une langue à deux, faite de chansons, de performances, d’idées et d’une certaine manière de se tenir debout contre le cynisme du monde. Et cette perte-là, elle n’est pas « partageable ». Elle est une pièce fermée à clé.

Le paradoxe cruel, c’est que la mort de Lennon a instantanément transformé Yoko Ono en symbole. La veuve. La survivante. La gardienne du temple. Et, pour une partie du public, la coupable idéale de tout ce qui avait fait mal avant même le drame : la séparation des Beatles, la fin d’une époque, l’adolescence qui s’éloigne, le fantasme d’un groupe éternel qui ne vieillirait jamais. Cette réduction est une violence supplémentaire : quand tu viens de perdre l’homme que tu aimes, on t’arrache le droit d’être simplement endeuillée pour te coller sur le front une étiquette, un rôle, une caricature. Et pourtant, c’est précisément à cet endroit-là, dans cette collision entre l’intime et le mythe, que l’histoire de Yoko Ono après l’assassinat de John Lennon devient bouleversante. Parce que son chagrin, elle l’a transformé en matière. Pas en slogan, pas en légende dorée, mais en art. Un art qui ne console pas, qui ne referme pas la plaie, qui la montre.

Sommaire

  • Le 8 décembre 1980 : la nuit où tout s’est figé
  • Dix minutes de silence : une planète qui parle trop fort, une veuve qui refuse le spectacle
  • « La voiture continue à rouler » : le deuil comme mouvement incontrôlable
  • Transformer la douleur en œuvre : l’art comme chambre de décompression
  • « I Don’t Know Why » : la colère pure, sans morale
  • « No, No, No » : rejouer le drame pour ne pas en mourir
  • « Nobody Sees Me Like You Do » : le deuil comme solitude radicale
  • « Little Boy Blue (Your Daddy’s Gone) » : aimer en mère, survivre en parent
  • « Walking on Thin Ice » : la dernière collaboration, et l’ironie tragique du titre
  • Vivre au Dakota : habiter une absence, habiter un lieu devenu symbole
  • Les hommages des autres : quand le deuil devient chanson, et que la douleur circule
  • Yoko Ono, cible parfaite : misogynie, racisme culturel et besoin de simplifier
  • L’amour comme œuvre commune : Lennon et Ono, laboratoire sentimental et politique
  • La « beauté » du chagrin : non pas romantiser, mais reconnaître le privilège d’avoir aimé
  • Strawberry Fields : faire un lieu qui respire, plutôt qu’une statue qui fige
  • L’après : continuer à être Yoko Ono, pas seulement « la veuve de Lennon »
  • Comprendre Yoko, comprendre Lennon : une histoire d’amour coupée net, mais pas effacée

Le 8 décembre 1980 : la nuit où tout s’est figé

Il y a des dates qui deviennent des cicatrices dans le calendrier collectif. Le 8 décembre 1980 est de celles-là. On le raconte souvent comme un récit presque trop connu : le Dakota Building, l’entrée, les coups de feu, l’homme qui attendait depuis des heures, l’absurdité totale. Ce qui rend la scène insupportable, c’est qu’elle n’a rien d’épique. Elle n’a pas la grandeur tragique d’un destin qui se conclut sur scène, sous les projecteurs. Elle a la banalité d’un retour à la maison. Et c’est justement cette banalité qui pulvérise tout : un couple rentre chez lui, une journée s’achève, et l’Histoire, sans prévenir, fait irruption comme une déflagration.

Yoko Ono est là. On oublie trop souvent cette précision essentielle : elle ne reçoit pas la nouvelle au téléphone, elle n’apprend pas le drame dans un flash radio. Elle est à quelques pas. Elle voit, elle entend, elle comprend en une fraction de seconde que le monde bascule. Le meurtre de Lennon est un événement public, mais pour elle, c’est d’abord une expérience sensorielle, une scène qui s’imprime dans la rétine et dans la chair. C’est un choc qui n’a pas le temps d’être abstrait. On peut imaginer le moment où le cerveau refuse d’assembler les informations, où la réalité devient une suite de fragments incohérents : le bruit sec, le mouvement du corps, le regard qui cherche une explication, l’instant où l’on se dit « non », puis « non » encore, puis « non » comme un cri qui ne sert à rien parce que le monde n’écoute pas.

Plus tard, Yoko a recréé ce moment dans la musique, comme si l’art était le seul endroit où l’on pouvait rejouer la scène sans devenir folle. Elle a écrit une chanson qui commence par des détonations, et ce choix-là dit tout : elle ne cherche pas à embellir, elle ne cherche pas à métaphoriser pour rendre le drame acceptable. Elle pose les faits sur la table, bruts, obscènes, irréparables. Ce n’est pas du sensationnalisme, c’est l’inverse. C’est une manière de dire : « Voilà ce que j’ai entendu. Voilà ce qui a brisé ma vie. » Le monde voulait un récit, une légende, une cérémonie. Elle, elle a une mémoire traumatique. Et dans cette mémoire, il y a un son.

Après la mort de Lennon, l’espace public s’est rempli d’images : des fans en pleurs, des fleurs, des portraits, des reprises, des hommages. Pour Yoko Ono, l’image centrale est probablement beaucoup plus simple et beaucoup plus cruelle : une porte d’immeuble, une nuit de New York, une marche qu’on franchissait mille fois sans y penser, et qui devient soudain la frontière entre « avant » et « après ». Il y a des couples qui se séparent et qui peuvent se raconter leur histoire en chapitres. Il y a des couples qu’un meurtre coupe en deux comme un montage brutal. La vie devient un film dont on a arraché la bobine au milieu d’une phrase.

Dix minutes de silence : une planète qui parle trop fort, une veuve qui refuse le spectacle

Dans les jours qui ont suivi, le monde a voulu faire ce qu’il sait faire face à la mort : produire des rituels. Organiser un récit collectif pour que la douleur devienne supportable. Mais Yoko Ono a choisi une autre voie. Il n’y a pas eu de funérailles publiques au sens traditionnel. À la place, elle a demandé quelque chose de déroutant par sa simplicité : dix minutes de silence. Un silence mondial, si possible, un moment où chacun, où qu’il se trouve, pouvait s’arrêter. Dix minutes, c’est long. Dix minutes, c’est presque inconfortable dans une civilisation qui se nourrit de bruit. Et c’est précisément pour ça que la demande avait du sens : parce que le silence, lui, ne ment pas. Il ne fait pas de mise en scène. Il n’essaie pas de tirer de la beauté d’un meurtre. Il suspend.

Ce choix raconte beaucoup sur la manière dont Yoko Ono a toujours pensé la relation entre l’art, le public et l’intime. Depuis les années 60, elle joue avec l’idée de participation : des œuvres qui n’existent vraiment que si quelqu’un les complète, les imagine, les accomplit. Là, soudain, la participation devient un rituel de deuil. Elle ne dit pas aux gens quoi ressentir, elle ne leur propose pas un objet à consommer. Elle leur propose un vide, une parenthèse. Et ce vide-là, chacun peut le remplir avec son propre Lennon : le Lennon de « Strawberry Fields Forever », le Lennon de « Revolution », le Lennon domestique de « Watching the Wheels », le Lennon philosophe de « Imagine », ou simplement le Lennon d’un souvenir personnel accroché à une chanson.

On peut lire aussi, dans ce geste, une volonté de reprendre le contrôle sur l’histoire. Parce que la mort de Lennon a immédiatement généré une industrie de la commémoration. La machine médiatique, même quand elle est sincèrement bouleversée, transforme tout en images et en récits. Yoko Ono, en demandant le silence, impose une limite : elle rappelle que ce drame n’est pas un spectacle. Qu’il y a, derrière la figure publique, une famille, un enfant, une femme, un cercle intime qui ne doit rien à personne.

Et pourtant, même ce silence-là n’a pas protégé Yoko de la violence symbolique. Une partie du monde voulait du bruit. Du commentaire. Du procès. Une part du public, incapable d’accepter que les Beatles étaient quatre hommes avec des désirs contradictoires, a continué de chercher une figure à haïr. Dans la mythologie rock, c’est un cliché aussi ancien que le genre : il faut un traître, une sorcière, une tentatrice, une étrangère qui « a tout gâché ». Yoko Ono a encaissé ça en plus du reste. Comme si, au moment où elle devait se reconstruire, on l’obligeait à porter une armure de plomb.

« La voiture continue à rouler » : le deuil comme mouvement incontrôlable

Un an après la mort de Lennon, Yoko Ono a trouvé une image pour décrire ce qu’elle vivait. Elle a dit, en substance : quand John est parti, c’était comme si la voiture qu’on conduisait ensemble continuait à rouler à pleine vitesse. Les roues tournent encore, et au lieu d’essayer de freiner, je dois les laisser tourner un moment. Cette métaphore est terrible parce qu’elle est exacte. Le deuil n’est pas seulement une tristesse. C’est une inertie. Une mécanique. Une forme de mouvement qui continue alors même que la personne qui te donnait ta trajectoire n’est plus là.

On croit souvent que le chagrin arrête la vie. En réalité, il la déforme. Il la fait continuer autrement, comme un moteur qui tourne à vide. Tu te réveilles le lendemain, tu respires, tu marches, tu bois un café, tu réponds à une question, et tout cela te semble obscène parce que le monde devrait s’être arrêté. Mais il ne s’arrête pas. Il continue. Et toi, tu te retrouves à l’intérieur, passager d’un véhicule lancé sans pilote, avec cette sensation absurde d’être à la fois vivant et déjà ailleurs.

Chez Yoko Ono, cette image de la voiture dit aussi quelque chose de leur relation : un mouvement constant, une fuite en avant créative, une manière d’être au monde qui refusait l’immobilisme. Lennon et Ono, c’est un couple qui a beaucoup produit, beaucoup parlé, beaucoup provoqué, beaucoup rêvé. Ils vivaient dans la conversation permanente, dans l’idée partagée, dans le projet. Quand l’un disparaît, ce n’est pas seulement une présence affective qui s’éteint : c’est une dynamique. C’est un flux.

Et la question qui surgit alors, brutale, est celle que connaissent tous les endeuillés : à qui parler maintenant ? Parce que la mort te vole aussi ton interlocuteur principal. Lennon n’était pas seulement l’amour de Yoko. Il était celui à qui elle disait les idées stupides avant qu’elles deviennent des œuvres, celui à qui elle confiait les doutes, celui qui comprenait immédiatement l’absurde et le sublime. Quand tu perds cette personne-là, tu perds un langage. Tu peux continuer à parler, mais ce n’est plus la même conversation. Et ce manque, paradoxalement, peut être plus violent que la nostalgie des moments heureux : c’est le manque d’un futur commun.

Transformer la douleur en œuvre : l’art comme chambre de décompression

On entend souvent cette phrase, presque comme un proverbe : « elle a transformé sa douleur en art ». C’est vrai, mais c’est insuffisant. Car il faut comprendre ce que cela implique. Transformer la douleur en art, ce n’est pas la sublimer pour qu’elle devienne jolie. Ce n’est pas la polir. C’est la travailler. La manipuler. L’exposer. L’inscrire dans une forme qui t’empêche de te dissoudre. Dans certains cas, l’art ne guérit pas : il évite la noyade.

Yoko Ono est une artiste conceptuelle avant d’être une chanteuse au sens classique. Elle vient d’un monde où l’idée compte autant que l’exécution, où la performance peut être un geste minimal, où le silence et l’absence sont des matériaux. Cela change tout dans sa manière de vivre le deuil. Elle n’a jamais eu besoin d’écrire des chansons « jolies » pour être légitime. Elle a toujours accepté la dissonance, la rupture, l’inconfort. Et c’est précisément ce vocabulaire-là qui lui permet, après 1980, de faire quelque chose que beaucoup n’oseraient pas : regarder le traumatisme en face.

L’un des gestes les plus célèbres, et les plus dérangeants, est la pochette de son album Season of Glass. Sur la table, les lunettes de Lennon, tachées de sang. À côté, un verre d’eau à moitié plein. En arrière-plan, New York, Central Park, le monde qui continue. Cette image est un coup de poing. Elle refuse la sacralisation confortable. Elle refuse le portrait héroïque. Elle dit : « Voilà la réalité. Voilà ce qu’il reste après les chansons, après les discours, après la célébrité. Il reste des objets. Il reste des traces. Il reste la matière. »

Beaucoup ont trouvé cette pochette choquante. Certains y ont vu une exploitation. Mais il faut se demander : exploitation de quoi, et par qui ? Qui a le droit de montrer la mort, sinon celle qui la porte ? Yoko Ono ne vend pas un fait divers, elle documente une rupture irréparable. Le verre d’eau, surtout, est un détail qui fait mal : il évoque la banalité domestique interrompue. On était là, on avait soif, on vivait, et soudain tout s’est brisé. Le titre lui-même, Season of Glass, est une trouvaille cruelle. Une saison de verre, c’est une période où tout est fragile, où tout peut se casser au moindre choc, où l’on marche sur des éclats.

Cet album, enregistré et publié moins d’un an après la mort de Lennon, est souvent présenté comme un disque de deuil. Il l’est, évidemment. Mais il est aussi un disque de survie. Il ne s’agit pas de dire au monde « regardez comme je souffre », mais plutôt « regardez comment je reste debout ». Ce n’est pas un album qui cherche la compassion. C’est un album qui cherche une forme, un cadre, un endroit où déposer l’insupportable.

« I Don’t Know Why » : la colère pure, sans morale

Dans le récit classique du deuil, on parle souvent d’étapes. La colère en ferait partie. Mais ces schémas, parfois, servent surtout à rassurer ceux qui regardent de l’extérieur. La colère réelle n’a rien de pédagogique. Elle n’enseigne rien. Elle brûle. Elle est irrationnelle. Et c’est exactement ce que Yoko Ono capte dans I Don’t Know Why. Le titre lui-même est une confession d’impuissance : je ne sais pas pourquoi. Pourquoi lui, pourquoi maintenant, pourquoi comme ça. C’est la question la plus humaine, la plus inutile, la plus inévitable. Elle ne mène nulle part, mais elle revient sans cesse, comme une boucle.

Ce qui est fascinant, chez Yoko, c’est qu’elle ne cherche pas à rendre cette colère acceptable. Elle ne l’enveloppe pas d’une leçon. Elle la laisse exister comme une énergie. Dans le rock, on aime romantiser la rage, en faire une posture, une esthétique. Là, ce n’est pas une posture. C’est un muscle qui se contracte parce qu’il n’a plus d’autre choix. La colère, ici, est un symptôme de l’amour : on est en colère parce qu’on avait quelque chose à perdre.

Il y a aussi, dans cette chanson, une dimension presque métaphysique : la colère contre la situation, contre le hasard, contre le monde, contre l’idée même que la vie puisse être arrachée ainsi. Et cette colère-là, paradoxalement, est un signe de vitalité. Car tant qu’on est en colère, on est encore en relation avec l’événement. On n’est pas encore tombé dans le vide total. La rage est une corde à laquelle on se suspend, même si elle brûle les mains.

« No, No, No » : rejouer le drame pour ne pas en mourir

Avec No, No, No, Yoko Ono va plus loin. Elle ne se contente pas d’exprimer une émotion. Elle reconstruit le moment. Les coups de feu au début, la réaction immédiate, le cri. Ce procédé est presque insoutenable. Il pose une question morale au public : avez-vous le droit d’écouter ça ? Êtes-vous en train de consommer un traumatisme ? Mais c’est justement là que l’œuvre est intelligente : elle te met face à ta propre position de spectateur.

La musique populaire a une longue tradition de chansons sur la mort, sur la perte, sur les ruptures. Mais rarement une chanson te met aussi frontalement devant l’événement. Yoko ne raconte pas « j’ai perdu quelqu’un ». Elle te fait entendre l’instant où elle le perd. Et cet instant est répétable. Il peut être rejoué. Il peut être écouté encore et encore. Ce qui, à première vue, semble cruel, est peut-être une manière de reprendre possession de la scène. Quand un événement te traumatise, il revient dans ta tête sans demander la permission. Il se rejoue la nuit. Il se rejoue dans les silences. En l’inscrivant dans une chanson, Yoko Ono le place dans un cadre qu’elle contrôle. Elle décide quand ça commence et quand ça s’arrête. Elle met des limites autour de l’horreur.

La chanson est aussi un refus. « Non » comme un mot qui ne sert pas à négocier, mais à constater l’impossible. On dit non parce qu’on ne peut pas dire autre chose. C’est l’anti-prière. C’est l’anti-discours. C’est l’humain réduit à une syllabe.

Et puis, il y a l’effet secondaire, presque politique, de ce morceau : il rappelle que l’assassinat de John Lennon n’est pas une légende, un chapitre de livre d’histoire pop. C’est un meurtre. Un acte de violence. Un corps qui tombe. Des proches qui restent. Le rock adore transformer les morts en icônes. Yoko refuse cette transformation trop rapide. Elle garde le sang sur la table. Elle garde le son dans l’oreille.

« Nobody Sees Me Like You Do » : le deuil comme solitude radicale

Si la colère et le traumatisme sont des bruits, la solitude, elle, est un silence plus profond encore. Nobody Sees Me Like You Do est une chanson qui dit quelque chose de très simple : personne ne me voit comme toi tu me voyais. C’est l’une des phrases les plus déchirantes qu’on puisse prononcer après une perte. Parce qu’elle ne parle pas seulement du manque de l’autre. Elle parle de la disparition d’une version de soi-même.

Quand on aime quelqu’un, on existe dans son regard. On devient une personne particulière dans la relation. On est celui ou celle qu’il comprend sans explication, celui ou celle qu’il provoque, qu’il apaise, qu’il admire parfois, qu’il contredit souvent. Ce regard-là construit une identité. Et quand l’autre meurt, cette identité s’effondre. Tu te retrouves face au monde comme un étranger, parce que ton témoin principal n’est plus là.

Dans cette chanson, Yoko Ono ne demande pas au public de remplacer Lennon. Elle constate l’irremplaçable. C’est une nuance capitale. Beaucoup de récits de deuil cherchent une consolation : « il est parti, mais il reste quelque chose ». Yoko, elle, dit : « il est parti, et il manque, et personne ne peut combler ça. » Cette honnêteté est rare, parce qu’elle est inconfortable. Elle ne donne pas de solution. Elle ne propose pas de morale. Elle expose un fait brut : l’amour crée une singularité, et la mort détruit cette singularité.

C’est aussi une chanson qui, indirectement, répond aux caricatures. Ceux qui ont voulu réduire Yoko Ono à une figure extérieure aux Beatles, à une présence parasite, oublient que Lennon et Ono ont construit un dialogue artistique profond. Ils se nourrissaient l’un l’autre. Ils se voyaient. Et cette vision mutuelle, on ne la remplace pas avec des hommages ou des souvenirs.

« Little Boy Blue (Your Daddy’s Gone) » : aimer en mère, survivre en parent

Il y a un enfant au centre de cette histoire, et on l’oublie trop souvent parce que la légende Lennon est si immense qu’elle écrase tout. Sean Lennon avait cinq ans quand son père est mort. Pour Yoko Ono, le deuil n’était pas seulement une affaire intérieure. Il fallait continuer à être mère. Protéger un enfant. Lui expliquer l’inexplicable. Le consoler alors qu’on est soi-même inconsolable. Il y a là une violence particulière : la parentalité te force à rester fonctionnel au moment où tu voudrais t’effondrer.

Little Boy Blue (Your Daddy’s Gone) est dédiée à Sean, et c’est une chanson qui porte une double peine. D’un côté, elle exprime le vide laissé par Lennon. De l’autre, elle dit la nécessité de transmettre quelque chose à l’enfant, de faire exister le père absent autrement que par une photographie. Yoko a expliqué plus tard qu’elle et Sean ressentaient toujours une forme de « vide » quelque part. Mais elle ajoutait aussitôt que ce n’était pas seulement du vide : il y avait aussi la sensation que Lennon restait avec eux, que les idées qu’ils partageaient ne s’étaient pas éteintes avec lui. Cette phrase est essentielle, parce qu’elle évite le piège du spiritisme facile. Elle ne dit pas « John est là comme un fantôme qui nous parle ». Elle dit : « ce que nous avons cru ensemble continue d’exister. »

Le deuil, ici, devient une question de continuité. Comment faire vivre un héritage sans le momifier ? Comment permettre à un enfant de grandir avec un père absent sans le condamner à une nostalgie qu’il n’a pas choisie ? La chanson n’apporte pas de réponse, mais elle témoigne d’un effort : celui de transformer l’absence en récit transmissible. Un récit qui n’est pas une propagande, mais une présence possible.

Et c’est là que la douleur de Yoko Ono prend une dimension presque incommunicable. Perdre Lennon, c’est perdre l’homme qu’elle aime. Mais c’est aussi regarder son fils grandir sans son père. C’est entendre, dans certaines questions d’enfant, une violence qui ne vise personne mais qui tranche quand même : « pourquoi ? » Comment répondre à ça sans se briser ?

« Walking on Thin Ice » : la dernière collaboration, et l’ironie tragique du titre

Il existe une autre pièce essentielle dans ce puzzle, même si elle n’est pas toujours citée dans les chansons de deuil au sens strict : Walking on Thin Ice. Ce morceau, Lennon et Ono l’ont terminé le soir même de sa mort, quelques heures avant qu’il soit abattu. Lennon y joue une guitare tendue, nerveuse, presque nouvelle vague. On parle souvent de Double Fantasy comme du grand retour domestique de Lennon, le disque de la maturité apaisée. Walking on Thin Ice, au contraire, ressemble à une porte qui s’ouvre vers autre chose. Une énergie post-punk, une urgence moderne, un mouvement vers l’avant. Lennon aurait vu là une direction possible pour leur futur. Et ce futur s’est arrêté devant la porte du Dakota.

Le titre est d’une ironie insupportable : marcher sur de la glace fine. Avancer en sachant que le sol peut céder. C’est une métaphore de la vie, évidemment, mais dans ce contexte, elle devient presque prophétique. Comme si la chanson avait capté, par accident, la fragilité absolue de leur moment. Ils revenaient sur le devant de la scène, ils avaient retrouvé l’envie, ils étaient à nouveau un duo créatif, et tout cela reposait sur une couche de glace dont personne ne voyait la fissure.

Ce morceau est aussi un point de bascule dans la manière dont on peut écouter Yoko Ono. Pendant longtemps, beaucoup l’ont traitée comme une curiosité, une artiste « à part », trop conceptuelle, trop radicale, trop dérangeante. Walking on Thin Ice prouve qu’elle pouvait aussi être au cœur de son époque musicale, qu’elle avait une intuition rythmique, une modernité, une manière d’anticiper des formes. Et le fait que Lennon se soit investi à ce point dans la chanson dit quelque chose de leur relation créative : il ne la « supportait » pas, il la suivait. Il croyait en elle.

Après sa mort, sortir cette chanson, c’était accepter une douleur supplémentaire : entendre la guitare de Lennon comme une voix finale, un adieu involontaire. Mais c’était aussi honorer l’idée qu’ils avaient un travail en cours, un élan. Là encore, Yoko Ono refuse l’arrêt complet. La voiture continue à rouler. Les roues tournent. Et elle choisit, malgré tout, de laisser ce mouvement exister.

Vivre au Dakota : habiter une absence, habiter un lieu devenu symbole

On parle souvent du Dakota Building comme d’un décor, un point sur une carte, une adresse mythologique. Pour Yoko Ono, c’est un lieu de vie. Et après 1980, c’est aussi un lieu hanté, au sens le plus concret : hanté par la mémoire, par les habitudes, par les sons attendus qui ne viennent plus. Habiter un lieu où quelqu’un est mort, c’est une expérience étrange. Le quotidien devient un musée involontaire. Chaque objet peut devenir une relique, chaque coin de pièce peut déclencher une image.

Il y a aussi une pression extérieure immense : le lieu est devenu un point de pèlerinage. Des inconnus se sentent autorisés à s’approprier la douleur parce qu’ils aiment l’artiste. Et tu te retrouves à vivre dans un appartement qui est, pour le monde, une scène de crime et un sanctuaire. Cette situation est presque inhumaine. Comment pleurer tranquillement quand la rue est pleine de gens qui veulent un morceau de ton histoire ?

Yoko Ono a dû naviguer dans ce paradoxe permanent : protéger son intimité tout en étant la dépositaire d’un héritage public. C’est une position impossible. Si elle se retire, on l’accuse de froideur. Si elle s’exprime, on l’accuse de calcul. Si elle agit pour préserver la mémoire de Lennon, on la soupçonne de contrôler. Si elle laisse les choses se faire, on lui reproche de ne pas faire assez. La veuve célèbre est un rôle que le monde écrit à ta place, et chaque geste devient un texte interprétable.

Dans ce contexte, l’art peut devenir un refuge, mais aussi un champ de mines. Écrire une chanson sur Lennon, c’est se replonger dans la douleur. Ne pas l’écrire, c’est laisser d’autres raconter à ta place. Yoko Ono, dans les années qui suivent, choisit de parler par l’œuvre, parce que c’est là qu’elle maîtrise le cadre. Là qu’elle peut être complexe. Là qu’elle peut être contradictoire. Là qu’elle peut être, simplement, humaine.

Les hommages des autres : quand le deuil devient chanson, et que la douleur circule

Le monde du rock a répondu à la mort de Lennon par des chansons, comme il répond souvent à l’inacceptable : en musique. Elton John a écrit son propre hommage. George Harrison a chanté pour son ami disparu. Paul McCartney a, lui aussi, trouvé un chemin fragile vers la mémoire, avec pudeur, en refusant le grand spectacle. Ringo Starr a porté sa peine à sa manière, discrète, fraternelle. Chacun a cherché un geste. Chacun a tenté de tenir debout dans un monde où l’un des quatre piliers des Beatles n’était plus là.

Ces hommages sont importants, parce qu’ils montrent que Lennon n’appartenait pas seulement au public : il appartenait à un réseau d’amitiés, de conflits, de réconciliations inachevées. La mort a figé des relations qui, jusque-là, restaient en mouvement. Elle a transformé des tensions en regrets. Elle a laissé des phrases non dites. Et dans le rock, les phrases non dites deviennent souvent des chansons, parce que c’est le seul endroit où l’on peut parler sans être interrompu.

Mais il faut mesurer aussi ce que ces hommages pouvaient représenter pour Yoko Ono. Entendre d’autres personnes chanter Lennon, c’est à la fois réconfortant et douloureux. Réconfortant parce que cela prouve que l’amour pour lui était réel. Douloureux parce que cela rappelle que tout le monde peut désormais avoir Lennon à travers une chanson, alors qu’elle, elle ne l’a plus du tout. Le public a ses disques. Elle, elle n’a plus la voix vivante.

Il y a dans cette circulation du deuil quelque chose de paradoxalement beau : la musique crée une communauté de peine. Mais cette beauté ne doit pas faire oublier la hiérarchie des douleurs. La douleur de Yoko Ono est celle qui n’a pas d’issue, parce qu’elle ne se résout pas dans l’hommage. L’hommage, pour elle, ne ramène rien. Il ajoute parfois une couche d’écho.

Yoko Ono, cible parfaite : misogynie, racisme culturel et besoin de simplifier

On ne peut pas raconter le deuil de Yoko Ono sans raconter la violence symbolique qu’elle a subie avant même la mort de Lennon, et qui s’est amplifiée après. Dans l’imaginaire populaire, elle a longtemps été « celle qui a séparé les Beatles ». Une phrase pratique, parce qu’elle simplifie un phénomène complexe. Les Beatles se sont séparés pour mille raisons, humaines, économiques, artistiques, affectives. Mais mille raisons, c’est fatigant à penser. Une seule coupable, c’est confortable.

Cette réduction est nourrie par un cocktail toxique : misogynie, xénophobie douce, fantasmes de pureté rock. Une femme qui prend de la place, qui parle fort, qui ne correspond pas aux codes, qui ne sourit pas pour rassurer, devient rapidement un écran sur lequel on projette ses frustrations. Et Yoko Ono, artiste conceptuelle, japonaise, indépendante, parfaitement capable de tenir tête à Lennon et de ne pas se dissoudre dans son aura, était la cible idéale.

Après la mort de Lennon, ce mécanisme est devenu encore plus pervers. La veuve, dans l’imaginaire collectif, devrait être silencieuse, humble, presque effacée. Or Yoko ne s’est pas effacée. Elle a continué à créer. Elle a continué à parler. Elle a continué à gérer l’héritage. Et cela a déclenché, chez certains, une réaction presque outrée : comme si elle n’avait pas le droit de survivre autrement qu’en statue de tristesse.

Cette hostilité a eu un effet secondaire : elle a masqué la profondeur de son travail. Pendant des années, beaucoup n’ont pas écouté ses chansons, ou les ont écoutées avec une hostilité préalable, comme on écoute un suspect. Il a fallu du temps pour que le regard change, pour qu’on accepte de voir Yoko Ono comme une artiste à part entière, pas comme un personnage annexe de la saga Beatles. Et ce changement de regard est aussi une histoire de deuil collectif : il a fallu que Lennon meure pour que certains réalisent que Yoko n’était pas un obstacle, mais une part de son monde.

L’amour comme œuvre commune : Lennon et Ono, laboratoire sentimental et politique

On a tendance à enfermer Lennon et Ono dans quelques images : les bed-ins, les pancartes « War is Over », les photos conceptuelles. Mais leur relation est plus vaste que ces symboles. C’est un laboratoire. Un endroit où deux personnalités très fortes, parfois contradictoires, se sont rencontrées et ont construit une langue commune.

Lennon avait ce mélange rare de naïveté et de lucidité. Il pouvait écrire des slogans de paix avec une sincérité désarmante, tout en étant parfaitement conscient de sa propre violence intérieure. Yoko, elle, venait d’un monde où l’art n’avait pas besoin d’être « beau » pour être vrai. Ensemble, ils ont créé une œuvre qui dérange parce qu’elle brouille les frontières : entre la vie privée et la performance, entre la chanson et le manifeste, entre l’intime et le politique.

Après 1980, ce laboratoire se retrouve brisé. Ce n’est pas seulement un couple qui disparaît, c’est un dialogue artistique qui s’interrompt. Et cela explique la puissance de Season of Glass : ce disque n’est pas seulement le journal d’une veuve, c’est aussi le monologue forcé d’un duo qui n’a plus son second interlocuteur. On entend, dans certaines chansons, l’absence comme une place vide. Comme si l’autre devait répondre, mais ne répondra plus.

C’est peut-être là que se situe le cœur du drame : Yoko Ono perd celui avec qui elle pouvait tout partager, y compris les idées les plus fragiles, les plus folles, les plus inavouables. Ce type de relation est rare, même dans une vie longue. Et quand elle est brisée par un meurtre, elle laisse un trou qui n’a pas de forme.

La « beauté » du chagrin : non pas romantiser, mais reconnaître le privilège d’avoir aimé

Il y a une tentation, quand on parle de deuil, de fabriquer du sens, de trouver une consolation qui ressemble à une morale. « Au moins, ils ont vécu quelque chose de grand. » « Au moins, il reste la musique. » Ces phrases peuvent être vraies, mais elles peuvent aussi être des pansements trop rapides, posés par ceux qui ne saignent pas.

Ce qui est frappant, dans les chansons de Yoko Ono sur Lennon, c’est qu’elle ne se contente pas de la plainte. Oui, il y a le vide. Oui, il y a la rage. Oui, il y a le traumatisme. Mais il y a aussi, par moments, une forme de gratitude sombre : la conscience que leur relation a été unique. Et cette conscience n’efface pas la douleur, elle la rend même parfois plus aiguë, parce que plus l’amour était rare, plus l’absence est immense.

C’est une vérité difficile à accepter : le chagrin est à la mesure de l’amour. Ce n’est pas une phrase pour faire joli. C’est une constatation. Si Lennon avait été un homme de passage, si leur relation avait été superficielle, la perte aurait été différente. Mais ils ont construit quelque chose de profond, de fusionnel parfois, de conflictuel aussi, mais profondément vivant. Et la mort coupe cette vie au moment où elle recommence à s’élancer.

Dans ce sens, les chansons comme Little Boy Blue (Your Daddy’s Gone) contiennent une beauté qui n’est pas romantique. Une beauté qui ressemble à une fidélité. Une manière de dire : « la douleur est là, mais elle n’annule pas ce que nous avons vécu. » Cette phrase-là est peut-être l’une des plus courageuses qu’on puisse prononcer après une tragédie.

Strawberry Fields : faire un lieu qui respire, plutôt qu’une statue qui fige

Au milieu des années 80, un lieu à Central Park a été dédié à la mémoire de Lennon : Strawberry Fields. L’idée d’un mémorial vivant, un espace qui change, qui grandit, plutôt qu’une statue figée, correspond parfaitement à la sensibilité de Yoko Ono. Là encore, le geste est cohérent : ne pas transformer Lennon en marbre. Le laisser dans un paysage, dans une matière organique, dans un endroit où les gens peuvent venir sans consommer une image, simplement être là.

Le deuil collectif a besoin de lieux. Des endroits où déposer quelque chose, où se rassembler, où respirer un instant avec d’autres. Mais ces lieux peuvent vite devenir des attractions, des cartes postales. La force de Strawberry Fields, c’est qu’il reste, malgré tout, un morceau de ville. On y croise des touristes, oui, mais aussi des New-Yorkais qui passent, des gens qui lisent, des musiciens qui jouent. La mémoire de Lennon se mélange à la vie. Et c’est peut-être la meilleure manière de lui rendre hommage : ne pas en faire un fantôme, en faire une présence intégrée au mouvement du monde.

Pour Yoko Ono, créer, soutenir, imaginer ce genre d’espace, c’est une autre façon de survivre. Parce que l’héritage de Lennon n’est pas seulement un catalogue de chansons. C’est une idée de la vie, une idée de la paix, une idée de l’art comme geste. Et ces idées-là, comme elle l’a dit, ne meurent pas avec un corps. Elles continuent, si on les porte.

L’après : continuer à être Yoko Ono, pas seulement « la veuve de Lennon »

Après un drame de cette ampleur, beaucoup auraient disparu. Se seraient retirés. Auraient choisi le silence total. Yoko Ono ne l’a pas fait. Elle a continué à créer, à publier, à produire, à gérer un héritage immense. Et cette continuité, qu’on l’aime ou non, est une forme de courage.

Parce qu’il faut imaginer la difficulté : chaque geste est scruté, jugé, interprété. Chaque sortie d’archive peut être accusée de calcul. Chaque décision autour de la mémoire de Lennon peut déclencher des polémiques. Et pourtant, elle avance. Peut-être parce qu’elle n’a pas le choix. Parce que rester immobile, c’est se laisser engloutir. La voiture continue à rouler. Les roues tournent.

Son œuvre, dans ces années, devient aussi un endroit où l’on peut entendre autre chose que le cliché de la provocation. On y entend une femme qui a vécu plusieurs vies, plusieurs pertes, plusieurs combats. Une femme qui sait que le monde n’est pas tendre avec ceux qui refusent de rentrer dans les cases. Et qui, malgré tout, persiste.

Comprendre Yoko, comprendre Lennon : une histoire d’amour coupée net, mais pas effacée

La mort de John Lennon a figé beaucoup de choses. Elle a figé l’image d’un homme à quarante ans, éternellement jeune pour la mémoire collective. Elle a figé des conflits non résolus. Elle a figé des possibles. Mais elle n’a pas effacé ce qui existait entre Lennon et Yoko Ono. Au contraire, elle l’a rendu plus visible, parfois plus douloureux, parce que tout ce qui reste est chargé d’un poids immense.

Les chansons de Yoko sur la mort de Lennon, et particulièrement celles de Season of Glass, ne sont pas des objets décoratifs. Ce sont des documents émotionnels. Des éclats. Des fragments de vie brisée recollés dans la musique. Elles racontent le chagrin d’une manière qui n’est ni héroïque ni romantique. Elles racontent le deuil comme il est : sale, contradictoire, répétitif, parfois absurde.

Et au bout du compte, elles racontent aussi autre chose, plus rare : la singularité d’un amour qui était aussi une collaboration artistique, une alliance intellectuelle, une complicité politique. Lennon et Ono se sont trouvés parce qu’ils partageaient une certaine manière d’habiter le monde, une manière de croire que l’art pouvait être une action, que la parole pouvait changer quelque chose, que la paix n’était pas un slogan naïf mais une nécessité.

Quand Lennon a été assassiné, le monde a pleuré une légende. Yoko Ono, elle, a perdu un avenir. Et si son œuvre nous touche encore, ce n’est pas parce qu’elle nous demande de pleurer avec elle. C’est parce qu’elle nous oblige à regarder la vérité en face : le temps est fragile, l’amour est rare, et la violence peut tout interrompre en une seconde.

Reste alors cette idée, douloureuse et lumineuse à la fois, que Yoko a exprimée sans pathos : la peine peut être là pour toujours, mais il y a aussi le privilège d’avoir été ensemble, même si le temps a été volé. C’est une phrase qu’on ne dit pas pour se consoler. On la dit pour survivre. Et pour que, dans le bruit du monde, quelque chose continue à tourner. Pas comme un souvenir figé, mais comme une roue qui n’a pas fini de tracer sa route.