Arrow Through Me : McCartney, la rupture en costume de funk

Publié le 03 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des chansons de Paul McCartney qui s’imposent comme des monuments, et d’autres qui vous attendent dans l’angle mort. « Arrow Through Me » fait partie de celles-là : un slow-funk feutré, glissé en 1979 sur Back to the Egg, qui avance comme un sourire retenu alors que, dessous, tout se fissure. Pas de guitare héroïque, pas de basse classique : un Fender Rhodes qui tient le grave, une batterie souple au battement presque double, des cuivres en fumée chaude. Et au centre, la voix de McCartney, élégante mais sur la défensive, comme si la douleur devait rester bien coiffée pour être supportable. On croit entrer dans une chanson de séduction ; on se retrouve dans l’après, quand la pièce se vide et que l’on rejoue la scène en boucle. Ce morceau discret dit beaucoup de Wings : un laboratoire plus audacieux qu’on ne l’a raconté, capable d’absorber l’époque sans se déguiser. Pourquoi « Arrow Through Me » n’a jamais été un tube évident, et comment il est devenu un classique secret – jusqu’à inspirer la néo-soul ? Plongez dans ses coulisses, ses trompe-l’œil et cette mélancolie qui danse sans jamais se trahir.


On peut passer une vie à écouter Paul McCartney sans jamais s’arrêter vraiment sur Arrow Through Me. C’est le genre de morceau qui se glisse dans un album comme un parfum de fin de soirée, quand la lumière baisse, que les conversations se font plus lentes, et que les gestes deviennent plus sincères parce qu’ils n’ont plus besoin de convaincre. Il n’a pas la carrure d’un hymne de stade, ni la brutalité d’un manifeste rock. Il avance au contraire en chaussettes, sur la pointe des notes, avec cette pudeur étrange qui appartient aux chansons les plus dangereuses : celles qui ne crient pas, mais qui saignent.

Sorti en 1979 sur Back to the Egg, dernier album studio de Wings, Arrow Through Me est un faux morceau tranquille. Tout y est feutré, suave, presque confortable : un groove rond, une section de cuivres qui respire, une voix qui se tient à distance, comme si l’émotion ne devait jamais dépasser la ligne d’horizon. Mais derrière cette surface, quelque chose se tord. Comme souvent chez McCartney, la mélodie a l’air de sourire alors que le texte serre les dents. On croit entendre une chanson de séduction et l’on se retrouve face à une confession d’abandon, une scène d’après, une chambre vide où l’on repasse mentalement le film en se demandant à quel moment précis on s’est fait avoir.

Si l’on s’intéresse à la période Wings, on connaît les grandes affiches : la pop triomphante, les refrains qui se retiennent dès la première écoute, les tournées, les records, l’ombre immense des Beatles que McCartney refuse de porter comme une croix. Arrow Through Me appartient à une autre catégorie. C’est une pièce intérieure. Un morceau qui raconte non pas l’homme public, mais l’artisan, le compositeur obsédé par la sensation physique de la musique, par la manière dont un rythme peut porter une douleur sans la nommer, par la façon dont une harmonie sophistiquée peut dissimuler une vérité embarrassante.

Et si cette chanson continue de hanter ceux qui la découvrent, c’est précisément parce qu’elle ne se donne pas tout de suite. Elle ne se vend pas. Elle ne fait pas de démonstration. Elle s’insinue.

Sommaire

  • 1979 : McCartney à contretemps, ou l’art de survivre à son propre mythe
  • Wings : la fuite en avant comme méthode, et le couple McCartney comme moteur
  • Back to the Egg : un album de transition, un disque de frictions
  • Une chanson d’amour qui ne croit plus en Cupidon
  • Le virage funk : un McCartney qui danse sans se déguiser
  • Une prouesse d’arrangement : du groove sans guitare, une basse fantôme, et un rythme en trompe-l’œil
  • La voix de McCartney : le chant comme stratégie d’évitement
  • Des studios d’Écosse à Abbey Road : l’artisanat de la sensation
  • Un single américain discret : succès relatif, beauté intacte
  • Le procès critique de Wings : et si l’on s’était trompé de cible ?
  • L’influence à retardement : du néo-soul aux séries, la revanche des morceaux feutrés
  • Ce que raconte vraiment Arrow Through Me : McCartney, l’émotion déguisée en groove
  • Redécouvrir la période Wings à travers une flèche

1979 : McCartney à contretemps, ou l’art de survivre à son propre mythe

À la fin des années 1970, Paul McCartney est dans une position impossible. Pour le grand public, il reste le Beatle mélodiste par excellence, le faiseur de tubes « faciles », l’homme des ballades et des refrains solaires. Pour une partie de la critique rock, il incarne au contraire l’ennemi : le type trop poli, trop confortable, trop bourgeois, celui qui aurait choisi la sécurité plutôt que le danger, la famille plutôt que la déflagration.

Ce procès est d’autant plus injuste qu’il repose sur un malentendu fondamental : McCartney n’a jamais été un artiste tranquille. Il a été, dès le début, un expérimentateur masqué. Simplement, chez lui, l’audace se cache derrière la forme, derrière l’évidence des mélodies, derrière ce talent presque insultant pour faire passer l’étrange pour du naturel. Les Beatles eux-mêmes sont pleins de ces moments où l’invention se travestit en pop. McCartney en a gardé l’instinct : si l’on veut aller loin, mieux vaut embarquer tout le monde. Il ne faut pas effrayer l’auditeur, il faut l’attraper.

En 1979, le rock change de peau. Le punk a déjà frappé, la new wave installe ses lignes anguleuses, le disco a déplacé le centre de gravité du corps vers la piste de danse, et l’industrie musicale se reconfigure. McCartney, lui, refuse de devenir un monument figé. Il observe, il écoute, il absorbe. Il ne s’agit pas d’être « moderne » au sens marketing du terme, mais de rester vivant. La question n’est pas « comment être dans le coup ? », la question est « comment ne pas se répéter ? ».

Back to the Egg naît de cette tension. Un disque qui veut sonner comme un groupe, comme un collectif en mouvement, alors même que Wings a toujours été un étrange compromis entre l’idée démocratique du rock band et la réalité d’un projet McCartney, piloté par un cerveau central. Cette contradiction, loin de ruiner l’album, le rend fascinant. On y entend un artiste qui tente de concilier son instinct pop et la nervosité de l’époque, ses obsessions d’arrangements et un désir de spontanéité, son confort mélodique et l’envie d’un son plus abrasif. Dans ce paysage, Arrow Through Me apparaît comme une anomalie délicieuse : un morceau funky, presque soul, qui refuse l’agitation mais qui, paradoxalement, est l’un des plus « contemporains » du disque.

Wings : la fuite en avant comme méthode, et le couple McCartney comme moteur

Quand on raconte Wings, on tombe vite dans la caricature. Il y aurait d’un côté le grand Paul, génie ex-Beatle, et de l’autre un groupe vu comme une machine d’accompagnement, parfois sous-estimée, parfois moquée. La vérité est plus subtile, et surtout plus humaine.

Après la séparation des Beatles, McCartney ne choisit pas immédiatement la posture du « grand artiste solo ». Il préfère l’idée du groupe, non pas parce qu’il aurait besoin d’un alibi, mais parce qu’il a toujours fonctionné ainsi : écrire, arranger, jouer, rebondir sur des musiciens, construire une dynamique. Wings, dès 1971, est aussi un geste intime. Il y a Linda McCartney, présente aux claviers et aux chœurs, non comme simple décoration conjugale, mais comme partenaire d’un projet de vie autant que de musique. Le couple McCartney est une chose rare dans l’histoire du rock : une entité stable au milieu d’un monde qui adore l’autodestruction. À l’époque, cette stabilité choque presque autant que les excès des autres fascinent.

Wings devient alors un laboratoire. McCartney y essaye des formes, des styles, des atmosphères. Il peut y être sentimental, agressif, ironique, expérimental. Il peut y faire du rock, de la pop, du reggae, du music-hall, de la soul, du disco. La cohérence n’est pas dans le genre, elle est dans la signature : ce sens de la mélodie, cette science de l’arrangement, cette manière de rendre un détail sonore mémorable.

Et c’est précisément ce qui rend Arrow Through Me si révélateur. Le morceau montre McCartney en compositeur qui n’a pas peur du groove, mais qui n’abandonne jamais l’harmonie. Il montre aussi le paradoxe Wings : on y entend un morceau qui sonne comme un petit ensemble sophistiqué, mais dont l’ossature repose sur une idée très McCartney, presque solitaire, une vision d’architecte.

Back to the Egg : un album de transition, un disque de frictions

On a souvent résumé Back to the Egg comme un album inégal, un « sac de courses » où cohabitent des morceaux nerveux, des séquences conceptuelles, des tentatives de modernité, des retours à un classicisme presque jazzy. On a aussi répété qu’il s’agissait d’un disque « mal aimé ». Tout cela n’est pas totalement faux, mais c’est insuffisant.

D’abord parce que l’inégalité fait partie de son charme. Back to the Egg sonne comme une photographie prise en mouvement. On y entend la fin d’une décennie et le début d’une autre. On y entend le besoin de prouver quelque chose, y compris à soi-même. McCartney travaille avec Chris Thomas, producteur associé à des esthétiques plus nerveuses, et accueille dans Wings de nouveaux musiciens, dont Laurence Juber à la guitare et Steve Holley à la batterie. L’idée est claire : remettre de l’électricité dans la machine, retrouver une sensation de groupe, réintroduire de la tension.

Ensuite parce que l’album contient une audace réelle, parfois cachée. Il y a cette volonté de capter l’impression d’une radio qu’on tourne, de signaux qui se superposent, de fragments d’époque qui se répondent. Il y a aussi cette dimension presque cinématographique. Back to the Egg ne se contente pas d’enchaîner des chansons : il met en scène une idée de la musique comme flux, comme émission, comme spectacle.

Dans ce contexte, Arrow Through Me arrive en fin de face, à un endroit stratégique. Après des morceaux plus rugueux, plus rock, il offre une bascule. Comme si McCartney rappelait soudain, au milieu des muscles, qu’il sait aussi écrire des chansons qui marchent sur le fil du velours. Et ce velours, ici, n’est pas décoratif. Il est le tissu même de la douleur.

Une chanson d’amour qui ne croit plus en Cupidon

Le titre dit tout : Arrow Through Me. Une flèche à travers moi. On imagine immédiatement l’iconographie de Cupidon, la romance, l’amour qui frappe. Sauf qu’ici, la flèche ne provoque pas l’extase, elle provoque la blessure. Elle n’est pas le début d’une histoire, elle est la preuve que l’histoire est déjà finie.

McCartney écrit souvent des chansons d’amour, mais il sait aussi écrire des chansons de rupture sans drame théâtral, sans posture. Dans Arrow Through Me, le narrateur ne se venge pas. Il ne hurle pas. Il constate, il souffre, il supplie presque, mais avec une retenue qui rend la chose plus violente. La douleur n’est pas une explosion, c’est une pression constante. L’idée insupportable que tout aurait pu être parfait, et que pourtant ça n’a pas tenu.

Ce qui est fascinant, c’est la manière dont McCartney utilise des mots simples pour fabriquer une sensation complexe. Il ne raconte pas une histoire détaillée, il ne donne pas de décor précis. Il travaille par impression, par climat émotionnel. La chanson ressemble à ce moment où l’on repense à une relation en ne se souvenant plus des scènes exactes, mais en gardant le goût général : un mélange de chaleur et d’amertume, de nostalgie et de colère rentrée.

Et c’est là que la musique devient essentielle. McCartney l’a dit lui-même : parfois, on écrit moins pour produire un texte « parfaitement juste » que pour capter un sentiment, une couleur, une vibration. Arrow Through Me est exactement cela : une chanson où le sens passe autant par le groove que par les paroles. La musique devient le vrai narrateur. Elle dit ce que le personnage n’ose pas formuler.

Le virage funk : un McCartney qui danse sans se déguiser

On associe souvent McCartney au rock mélodique, aux ballades, à la pop. Pourtant, sa relation aux musiques noires est ancienne, profonde, structurante. Il a grandi avec le rhythm’n’blues, il a chanté du Little Richard à s’en déchirer la gorge, il a absorbé la soul et le Motown comme des langages naturels. Le funk, chez lui, n’est pas un costume tardif. C’est une possibilité parmi d’autres, un outil de plus dans son arsenal.

Ce qui rend Arrow Through Me remarquable, c’est qu’il ne sonne pas comme une tentative opportuniste d’aller « vers le groove ». Il sonne comme un McCartney qui s’autorise une sensualité rythmique plus affirmée, sans renoncer à son ADN. La chanson est funky, oui, mais elle reste mélodique. Elle est rythmée, mais elle ne devient jamais démonstrative. Elle a cette élégance presque « lounge », cette classe de morceau qu’on pourrait imaginer dans un bar chic de fin des années 1970, mais avec une tristesse au coin de la bouche.

La ligne principale donne l’impression d’une basse sinueuse, alors même que l’arrangement refuse la basse au sens classique. Le morceau se construit sur une illusion : celle d’un groupe complet, alors que l’essentiel repose sur un dialogue entre des claviers et une batterie, puis sur des cuivres ajoutés comme une fumée chaude.

Ce choix est capital. McCartney ne fait pas du funk à la manière d’un groupe funk. Il fait du funk à la manière d’un compositeur pop obsédé par l’espace. Il épure. Il laisse respirer. Il donne au silence une fonction. Le groove devient un décor minimaliste où chaque élément compte.

Une prouesse d’arrangement : du groove sans guitare, une basse fantôme, et un rythme en trompe-l’œil

Le détail le plus étonnant de Arrow Through Me est aussi celui qu’on ne remarque pas immédiatement : l’absence de guitare et l’absence de basse « traditionnelle ». Dans une chanson estampillée Wings, groupe souvent perçu comme rock, c’est presque une provocation. McCartney retire les marqueurs attendus et construit pourtant un morceau d’une solidité incroyable.

La « basse » est assurée par les claviers, avec un Fender Rhodes qui assume un rôle de fondation. Ce n’est pas seulement une astuce technique, c’est un geste esthétique. McCartney, le bassiste mélodiste légendaire, déplace son instinct de basse vers son jeu de main gauche au clavier. Il reconfigure son propre langage. Il prouve que la fonction basse n’est pas un instrument, mais une pensée : une manière d’occuper l’espace grave, de guider l’harmonie, de donner au morceau sa démarche.

La batterie, elle, est un autre tour de magie. Steve Holley joue une partie qui semble à la fois souple et précise, avec un relief presque polyrhythmique. Une partie du rythme a été enregistrée avec un procédé de vitesse qui crée un effet particulier à l’écoute, comme si le morceau avait deux pulsations superposées. Résultat : Arrow Through Me donne une sensation de mouvement interne, une agitation discrète sous une surface calme. Comme un cœur qui bat trop vite sous une chemise bien repassée.

Et puis il y a les cuivres. Pas des cuivres de fanfare, pas des cuivres agressifs, mais une section qui caresse le morceau, qui le colore, qui le rend presque tactile. Les saxophones et trombones apportent une chaleur nocturne, une sorte de sensualité triste, un sourire fatigué. On est loin du rock spectaculaire. On est dans une soul de studio, sophistiquée, où chaque intervention semble mesurée au millimètre.

Le plus beau, c’est que tout cela reste au service de la chanson. McCartney ne montre pas sa virtuosité. Il la met sous le tapis. Il fabrique un morceau qui a l’air simple, alors qu’il est construit comme une petite architecture sonore, avec ses trompe-l’œil, ses faux-planchers, ses perspectives.

La voix de McCartney : le chant comme stratégie d’évitement

Sur Arrow Through Me, McCartney chante d’une manière particulière. Il ne se place pas dans la performance. Il ne cherche pas l’exploit vocal. Il adopte un ton presque conversationnel, mais légèrement surélevé, comme si le narrateur voulait rester digne alors qu’il est en train de s’effondrer.

Cette façon de chanter est cruciale pour comprendre la chanson. Si McCartney avait interprété le texte comme une grande plainte dramatique, le morceau serait devenu un mélodrame. Or il choisit l’inverse : il laisse la musique porter la charge émotionnelle, et sa voix devient un instrument parmi les autres, un élément du groove. Il donne l’impression d’un homme qui tente de parler calmement alors qu’il a la gorge serrée.

On retrouve ici une technique très mccartneyenne : dire des choses tristes avec une mélodie qui flotte, qui ne s’appesantit pas. C’est un art de l’évitement, mais un évitement productif. La retenue ne nie pas la douleur, elle la rend plus crédible. La souffrance n’est pas une scène de théâtre, c’est une gêne intime, un malaise qu’on essaye de gérer en restant fonctionnel.

Dans ce sens, Arrow Through Me est une chanson adulte. Pas « adulte » au sens moral, mais au sens émotionnel : elle parle d’un chagrin sans le romantiser. Elle ne transforme pas la rupture en geste héroïque. Elle montre un narrateur vulnérable, presque embarrassé par sa propre tristesse.

Des studios d’Écosse à Abbey Road : l’artisanat de la sensation

L’histoire d’un morceau comme Arrow Through Me se lit aussi dans ses conditions de fabrication. McCartney, à la fin des années 1970, n’est pas seulement un auteur-compositeur : c’est un homme de studio, un producteur, un obsédé du son. Il enregistre, il remanie, il ajoute, il retire. Il cherche le point exact où la chanson bascule du correct au vivant.

Une partie de l’ossature du morceau se construit dans l’univers écossais de McCartney, autour de son studio de Spirit of Ranachan, un lieu qui porte déjà en lui une idée : s’éloigner des centres, créer dans un espace domestique, mêler la vie et la musique. Le morceau, ensuite, se complète par des ajouts et des overdubs réalisés à Londres, notamment dans l’environnement mythique d’Abbey Road. Ce contraste entre l’Écosse et Londres, entre le refuge et l’institution, se ressent presque dans la chanson. Arrow Through Me a quelque chose de rural dans sa simplicité de base, et quelque chose de très urbain dans sa sophistication finale.

Une anecdote raconte bien l’étrangeté de ce morceau : lors d’une session d’overdub de cuivres, un visiteur prestigieux aurait salué la qualité du son de basse, avant d’apprendre qu’il n’y avait pas de basse au sens classique, seulement la main gauche de McCartney au clavier. Cette scène résume tout. McCartney fabrique des illusions crédibles. Il crée des fondations sans les outils attendus. Il fait croire à un groupe complet avec une poignée de gestes justes.

Il y a aussi ce détail délicieux, presque fétichiste, qui dit l’attention au grain : Steve Holley utilise un flexatone, instrument de percussion étrange, qui produit une vibration métallique, comme un rire nerveux. Dans un morceau aussi feutré, ce genre de détail passe presque inaperçu, mais il ajoute une texture, un relief inconscient. McCartney adore ces petites étrangetés, ces grains de sable qui empêchent la musique de devenir trop lisse.

Un single américain discret : succès relatif, beauté intacte

En 1979, Arrow Through Me sort en single aux États-Unis, porté par Columbia. Le choix est intéressant : dans un album où l’on trouve des morceaux plus rock, plus agressifs, plus directement « dans l’air du temps », McCartney et son équipe mettent en avant une chanson mid-tempo, funky, élégante, presque nonchalante. Comme si le pari était de séduire autrement, par le charme plutôt que par la force.

Le titre ne devient pas un raz-de-marée. Il réalise une performance honorable, mais modeste à l’échelle de McCartney, et c’est précisément ce qui a contribué à son statut de morceau « caché ». Il n’a pas l’aura immédiate des grands hits, mais il s’installe dans la durée. Il devient une chanson qu’on redécouvre, qu’on transmet, qu’on cite comme preuve que McCartney, même quand il semble jouer petit, sait viser juste.

Et puis il y a la logique cruelle de l’industrie : un single doit être identifiable rapidement, il doit accrocher une radio en quelques secondes. Arrow Through Me accroche, oui, mais d’une manière subtile. Il n’a pas le clinquant d’un refrain gigantesque. Il a la classe d’une chanson qui ne se presse pas. Dans un monde musical où la fin des années 1970 accélère tout, cette lenteur relative est presque une prise de risque.

Le procès critique de Wings : et si l’on s’était trompé de cible ?

Parler de Arrow Through Me, c’est forcément toucher à la question de la réception de Wings. Il y a, depuis des décennies, une tentation de minimiser cette période. Comme si elle n’était qu’un long épilogue après l’apogée Beatles. Comme si McCartney, en créant Wings, avait renoncé à l’art au profit du confort.

C’est une lecture paresseuse. Wings a été un terrain de jeu et de survie. Un endroit où McCartney a pu se reconstruire après la rupture la plus célèbre de l’histoire du rock, où il a pu continuer à écrire et à enregistrer sans s’agenouiller devant son propre passé. La critique, souvent, a confondu accessibilité et facilité. Elle a pris l’élégance mélodique pour de la mollesse. Elle a cru que l’absence de posture tragique signifiait l’absence de profondeur.

Arrow Through Me est un antidote parfait à ces clichés. Le morceau montre un McCartney harmoniste, un McCartney producteur, un McCartney qui écoute son époque, un McCartney capable d’écrire une chanson d’amour qui n’est pas un bonbon. Il montre aussi que la sophistication peut être discrète. Qu’on peut faire de la musique subtile sans faire de la musique obscure.

Il y a quelque chose de presque ironique : à une époque où l’on a reproché à McCartney de ne pas être assez « dangereux », il signe un morceau qui est dangereux autrement. Pas par la provocation, mais par l’intimité. Pas par le bruit, mais par la précision.

L’influence à retardement : du néo-soul aux séries, la revanche des morceaux feutrés

Les chansons vraiment singulières finissent souvent par gagner du terrain avec le temps. Arrow Through Me en est un bon exemple. Longtemps perçu comme une curiosité au sein de Back to the Egg, le morceau a été réévalué par des générations qui n’avaient plus besoin de rejouer le procès Beatles. On a commencé à l’entendre pour ce qu’il est : un petit bijou de groove et d’harmonie.

Le signe le plus éclatant de cette influence tardive est son échantillonnage par Erykah Badu en 2010, sur Gone Baby, Don’t Be Long. Ce n’est pas un hasard si une artiste aussi attentive aux textures, aux atmosphères, aux grooves « habités », s’est tournée vers ce titre. Arrow Through Me possède exactement ce que le néo-soul aime : une chaleur organique, une sophistication sans ostentation, un rythme qui respire, une mélancolie élégante.

Le morceau a aussi connu une seconde vie à travers ses apparitions à l’écran, preuve qu’il fonctionne comme un climat. Certaines chansons illustrent une action. Arrow Through Me illustre un état intérieur. Il colore une scène de solitude, une conversation non dite, une tension sentimentale. Il est fait pour les moments où l’on n’est pas sûr de ce qu’on ressent, où l’on sourit par politesse alors qu’on est en train de comprendre que quelque chose est perdu.

Et c’est peut-être là sa victoire : être devenu, avec le temps, un morceau de référence pour ceux qui cherchent dans McCartney autre chose que les tubes évidents. Un morceau qui dit : « regardez mieux, écoutez plus loin ».

Ce que raconte vraiment Arrow Through Me : McCartney, l’émotion déguisée en groove

Au fond, Arrow Through Me raconte une chose simple et brutale : même McCartney, même l’homme qu’on imagine volontiers heureux, stable, protégé, connaît la blessure, l’insécurité, le doute. Bien sûr, il ne faut pas confondre narrateur et auteur. McCartney écrit des personnages, des situations, des humeurs. Mais le fait qu’il choisisse de s’exprimer à travers une voix de « rejected lover », un amoureux rejeté, dit quelque chose de son imaginaire.

Cette chanson, c’est McCartney qui accepte de ne pas être héroïque. Qui accepte d’être celui qui reste, celui qui attend, celui qui se demande. Et il le fait sans pathos, sans mise en scène. Il le fait par la musique. Il place la douleur dans les graves, dans la pulsation, dans la manière dont les cuivres viennent frôler la mélodie, comme une main sur une épaule.

C’est aussi une démonstration de son génie d’arrangeur. Faire un morceau funky sans basse et sans guitare, et lui donner malgré tout une assise incroyable, c’est plus qu’un tour de studio. C’est une déclaration esthétique : la chanson est un organisme, pas une addition d’instruments. On peut retirer des organes attendus si l’on compense ailleurs, si l’on pense la musique comme un ensemble de fonctions plutôt que comme un inventaire.

Enfin, Arrow Through Me résume une qualité rare chez McCartney : sa capacité à être multiple. À être à la fois pop et sophistiqué, classique et moderne, sentimental et ironique, lumineux et triste. Le morceau a l’air doux, mais il est acéré. Il a l’air de danser, mais il boit de l’amertume.

Redécouvrir la période Wings à travers une flèche

Réécouter Arrow Through Me aujourd’hui, c’est aussi réécouter Wings autrement. Non pas comme une période de transition « après les Beatles », mais comme un chapitre autonome, riche, parfois contradictoire, souvent brillant. Wings a permis à McCartney d’explorer, de produire, de se tromper parfois, de réussir souvent, de rester en mouvement. Et dans ce mouvement, certains morceaux sont restés dans l’ombre parce qu’ils n’étaient pas conçus pour briller sous les projecteurs.

Arrow Through Me est de ceux-là. Une chanson qui ne cherche pas à être une statue, mais une sensation. Une chanson qui se glisse dans l’oreille et qui, quand on s’en rend compte, est déjà à l’intérieur.

Il y a des titres qu’on aime immédiatement. Il y a des titres qu’on apprend à aimer. Et il y a ceux qui, sans prévenir, finissent par devenir indispensables. Arrow Through Me appartient à cette dernière catégorie : celle des chansons qui vous attrapent quand vous avez enfin l’âge et l’attention nécessaires pour comprendre que la vraie force n’est pas toujours dans le volume, mais dans la précision.