Été 1968, Londres. On célèbre Beggars Banquet, on s’attend à voir Mick Jagger régner sur une nuit faite de velours, de fumée et de calculs. Et puis Paul McCartney passe la porte, sans fracas, avec l’arme la plus dangereuse dans ce métier : une chanson encore tiède, pressée sur acétate. Quelques minutes plus tard, Hey Jude tourne sur la platine et la pièce bascule : la ballade intime devient un chant de stade, un final qui n’en finit pas, et tout le monde comprend que le pouvoir peut aussi s’exercer par la communion. Vraie scène ou légende magnifiée, l’épisode résume la rivalité Beatles/Rolling Stones : pas un duel simpliste entre gentils et voyous, mais une guerre froide de génie, faite de coups d’avance, de dettes et d’orgueil. De l’effet Ed Sullivan à I Wanna Be Your Man, de Sgt. Pepper à Let It Bleed, on suit comment les deux empires se sont poussés vers leur âge d’or — et pourquoi, un soir, Jagger a peut-être senti qu’on lui volait la couronne. Entre admiration contrariée et jalousie productive, l’histoire montre comment une simple chanson peut devenir une déclaration de guerre… et un carburant pour écrire plus grand.
Londres, été 1968. Une de ces nuits moites où la ville semble transpirer de l’ambition, du parfum cher et des excès bon marché. Dans un club au décor marocain, coussins profonds, lumières troubles, fumée épaisse, la jeunesse dorée du Swinging London se croit immortelle. C’est censé être le soir de Mick Jagger. On fête une étape, une victoire, un cap symbolique, et surtout un disque attendu comme un verdict : Beggars Banquet.
Jagger est là, posture de prince nerveux, sourire en coin, l’œil qui calcule tout sans en avoir l’air. Il a déjà compris que le rock n’est pas qu’une question de riffs : c’est un sport de combat, une discipline olympique où l’on gagne aussi avec l’image, le mythe, la rumeur, la couverture de presse. Il veut que cette nuit soit la sienne.
Et puis Paul McCartney débarque.
Pas en conquérant, plutôt en cambrioleur élégant. Il se glisse, il salue, il parle à l’oreille de la bonne personne, et il confie un objet mince, fragile, presque anodin : un acétate, un avant-goût. Quelques minutes plus tard, la salle découvre un morceau que personne n’a encore entendu hors des murs d’Abbey Road. Une chanson dont l’architecture même ressemble à une provocation : une ballade qui se transforme en incantation collective, un final qui s’étire comme si le morceau refusait de mourir.
Hey Jude.
Dans la pénombre, on raconte que Jagger s’est figé. Qu’il a senti, au fond de l’estomac, cette sensation très particulière : celle d’être dépassé, non pas par un rival quelconque, mais par les meilleurs. L’humiliation n’est jamais aussi pure que lorsqu’elle s’habille de beauté.
Cette scène, qu’elle soit embellie par la mémoire et les substances ou qu’elle soit rigoureusement exacte, dit tout de la rivalité Beatles Rolling Stones. Une rivalité moins binaire qu’on ne l’a répété, plus intime, plus fertile, faite d’admiration, de jalousie, d’émulation. Deux groupes qui se regardent comme deux boxeurs : ils savent qu’ils ont besoin l’un de l’autre pour donner un sens à leur règne.
Sommaire
- Deux empires pour une décennie : fabriquer une rivalité
- Avant que l’Amérique n’ouvre la porte : l’effet Ed Sullivan
- Love Me Do : le moment où Jagger comprend que le jeu a changé
- I Wanna Be Your Man : l’alliance des rivaux, la leçon de vitesse
- 1965-1966 : quand l’émulation élargit le cadre, de Rubber Soul à Aftermath
- 1967 : psychédélisme partagé, concurrents dans la même capsule
- Hey Jude : l’humiliation splendide, la leçon de démesure
- Yellow Submarine : la limite du ludique, l’agacement du prince noir
- 1968-1969 : le White Album, Beggars Banquet, Let It Bleed — qui mord le plus fort ?
- Lennon et Jagger : deux alphamâles, deux manières de gouverner
- Pourquoi cette rivalité est encore la nôtre
Deux empires pour une décennie : fabriquer une rivalité
On a longtemps raconté les années 60 comme une pièce en deux actes : d’un côté The Beatles, génies populaires, mélodistes prodiges, “gentils garçons” devenus alchimistes en studio ; de l’autre The Rolling Stones, héritiers du blues, insolents, sensuels, dangereux, la lèvre en avant comme une menace. Cette opposition a servi tout le monde. Les managers y ont vu un récit parfait, la presse un feuilleton hebdomadaire, le public un choix d’identité.
Mais ce récit, aussi séduisant soit-il, est un raccourci. La vérité est plus intéressante parce qu’elle est moins confortable : les deux groupes ont été contemporains, voisins, parfois complices, souvent concurrents, et presque toujours attentifs. Ils ont grandi dans la même Angleterre d’après-guerre, celle qui se cherche une modernité à coups de disques américains importés, de clubs enfumés, de vestes trop serrées et de rêves trop grands.
Le rock des années 60, c’est aussi ça : une petite île sur laquelle quelques garçons ont décidé d’être plus grands que leur propre pays. Liverpool contre Londres, le Nord industriel contre la capitale, les accents et les complexes, la classe sociale en arrière-plan. La “provincialité” dont on s’est moqué, la sophistication dont on s’est vanté : tout cela se retrouve dans les chansons, dans les interviews, dans les postures.
Et au milieu de ce théâtre, Mick Jagger est un personnage fascinant parce qu’il est à la fois acteur et spectateur. Il juge, il s’agace, il envie, il apprend. Il comprend très tôt que The Beatles ne sont pas seulement un groupe à succès. Ce sont un événement. Une force qui déforme la réalité autour d’elle.
Avant que l’Amérique n’ouvre la porte : l’effet Ed Sullivan
Avant 1964, l’idée même qu’un groupe britannique puisse conquérir les États-Unis relève presque de la fantaisie. Les artistes traversent l’Atlantique pour “voir”, pour faire un peu de promo, parfois pour jouer au Canada, et souvent pour faire du tourisme. Puis The Beatles passent à la télévision américaine et, soudain, les règles changent.
Ce basculement n’a pas seulement créé un triomphe : il a ouvert un marché, un horizon, une obsession. Le manager des Stones, Andrew Loog Oldham, l’a résumé avec une formule restée célèbre : avant les Beatles, l’Amérique n’était pas vraiment une possibilité, et après eux, tout devient envisageable. Dans cette vision, il y a The Beatles, et ensuite il y a tout le reste.
Dans l’histoire officielle, les Stones seraient l’anti-Beatles. Dans la réalité, ils sont aussi les enfants d’une brèche que les Beatles ont creusée. Ils entrent dans une course déjà lancée à pleine vitesse. Ils doivent rattraper, doubler, exister autrement. Oldham va leur construire un costume : plus sombres, plus adultes, plus sexuels, plus “rue”. Mais ce costume doit tenir sur une musique. Et pour ça, il faut des chansons, des signatures, des coups de génie.
C’est là que Mick Jagger commence à ressentir cette pression particulière : celle d’avoir un rival qui ne se contente pas de gagner, mais qui redéfinit le jeu.
Love Me Do : le moment où Jagger comprend que le jeu a changé
On imagine parfois Love Me Do comme un petit caillou naïf, un début charmant avant la grande œuvre. Erreur de perspective. Pour ceux qui le vivent en temps réel, ce single n’est pas une anecdote : c’est un signal.
Les Stones, à ce moment-là, se voient comme des gardiens du temple, des apprentis sorciers du blues, des types sérieux qui vont chercher Muddy Waters et Jimmy Reed comme d’autres vont chercher des évangiles. Leur identité est fondée sur une idée : nous, on est “authentiques”, on est “noirs dans l’âme”, on est les héritiers du vrai son.
Et voilà qu’un groupe de Liverpool arrive avec un harmonica accrocheur, une énergie pop, un sens immédiat du refrain, et surtout un contrat, une place dans les charts, une promesse de gloire. Des années plus tard, Mick Jagger racontera qu’en découvrant cette combinaison — le contrat, le classement, et ce fameux harmonica bluesy — il s’est senti “presque malade”. Pas parce que le morceau était mauvais : parce qu’il était bon, simple, efficace, et qu’il prouvait que le monde n’attendrait pas les puristes.
Cette réaction est capitale. Elle dit la peur primitive de l’artiste : être remplacé avant même d’avoir existé pleinement. Elle dit aussi la lucidité de Jagger : si les Beatles peuvent prendre le blues et le transformer en hit, alors le blues n’appartient à personne. Il faut donc inventer autre chose. Ou, plus exactement, il faut apprendre à écrire.
Dans cette “nausée” se cache une naissance : celle du Jagger compositeur, stratège, compétiteur. La rivalité Beatles Rolling Stones n’est pas seulement un combat d’ego ; c’est une école accélérée. Les Beatles obligent les Stones à devenir auteurs d’eux-mêmes.
I Wanna Be Your Man : l’alliance des rivaux, la leçon de vitesse
L’un des grands paradoxes de cette histoire, c’est que les Beatles ont aidé les Stones à décoller. Cela ne rentre pas dans la légende simplifiée, mais c’est un fait : John Lennon et Paul McCartney ont donné aux Stones I Wanna Be Your Man, morceau taillé pour un single, que les Rolling Stones enregistrent avant même que les Beatles n’en publient leur propre version chantée par Ringo Starr.
La scène a quelque chose de cinématographique : Lennon et McCartney qui finissent une chanson dans un coin, presque sous les yeux de Jagger et Richards, comme si le génie était une conversation privée à laquelle les autres sont invités à assister. Pour Mick Jagger, c’est à la fois un cadeau et une démonstration. Un rappel que ses rivaux possèdent une arme redoutable : la productivité mélodique. Ils écrivent vite, bien, et avec une confiance insolente.
Mais ce cadeau est empoisonné au sens noble : il oblige les Stones à se demander ce qu’ils veulent être. S’ils ne sont qu’un groupe qui interprète du rhythm’n’blues et des compositions offertes, ils resteront des challengers. S’ils veulent régner, il leur faut un langage propre.
On peut dater ici un moment psychologique essentiel : la gratitude se mélange à la rage. La dette devient un moteur. C’est souvent ainsi que le rock avance : par orgueil.
1965-1966 : quand l’émulation élargit le cadre, de Rubber Soul à Aftermath
On dit souvent que The Beatles ont “évolué” plus vite, qu’ils ont abandonné la pop pour l’art, le studio pour l’abstraction, la scène pour l’expérience. C’est vrai, mais incomplet. Leur évolution est aussi une réponse à une époque où tout le monde accélère, et où les Stones, justement, refusent d’être des seconds rôles.
À partir de Rubber Soul, les Beatles commencent à écrire comme on écrit un journal intime. Les harmonies se complexifient, les thèmes s’assombrissent, le monde entre dans les chansons. Et à partir de Aftermath, les Stones s’émancipent à leur tour : Jagger et Richards signent davantage, cherchent des textures, osent des narrations. Ils deviennent, pour la première fois, un groupe qui se raconte plutôt qu’un groupe qui reproduit.
La compétition n’est pas toujours frontale. Elle est parfois souterraine, presque élégante. Les Beatles perfectionnent l’art de la mélodie immédiate mais sophistiquée ; les Stones développent un instinct pour le groove, la tension, la menace sexuelle. Les deux approches se nourrissent : les Stones comprennent que l’écriture peut être un territoire ; les Beatles comprennent que l’électricité peut être sale, brute, physique.
Dans ces années-là, Mick Jagger observe tout. Il voit que Lennon peut être cruel et tendre dans la même phrase. Il voit que McCartney peut écrire pour la planète entière sans perdre l’intime. Il voit aussi que le public, désormais, attend plus qu’un tube : il attend une vision.
1967 : psychédélisme partagé, concurrents dans la même capsule
L’été 1967 est souvent raconté comme un festival de couleurs. En réalité, c’est un moment de bascule, où la pop devient un langage global. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band arrive comme un manifeste, un disque qui n’est pas seulement une suite de chansons mais un monde complet. Et les Stones, qui ne supportent pas l’idée d’être laissés derrière, répondent à leur manière, avec Their Satanic Majesties Request, album parfois sous-estimé parce qu’il est justement pris dans cette logique de miroir.
La vérité, c’est que le psychédélisme n’appartient à personne. Les Beatles l’incarnent avec une virtuosité inouïe, mais les Stones ont leur propre version, plus décadente, plus désorientée. Ils ressemblent moins à des explorateurs qu’à des fêtards perdus dans un palais. Et cette différence est passionnante : elle montre que la même époque peut produire deux visions opposées de la “libération”.
Ce qui est fascinant, c’est que, malgré la concurrence, les mondes se touchent. Lors de la diffusion planétaire de All You Need Is Love, on voit dans le studio des visages familiers : Mick Jagger, Keith Richards, Marianne Faithfull et d’autres figures de la scène londonienne chantent le refrain, comme si la rivalité était suspendue le temps d’une utopie télévisée. L’image est presque trop parfaite : les rois de l’époque réunis dans la même pièce, le monde entier en direct, la musique comme drapeau.
Quelques semaines plus tard, Lennon et McCartney prêteront leurs voix sur We Love You, single des Stones chargé d’ironie et de gratitude. On est loin du duel à mort : on est dans une guerre froide artistique, où l’on s’espionne, où l’on s’échange parfois des armes, où l’on s’admire sans jamais l’avouer totalement.
Hey Jude : l’humiliation splendide, la leçon de démesure
Revenons à cette nuit de 1968. Ce qui rend Hey Jude si déstabilisant, ce n’est pas seulement la beauté du thème. C’est la structure. La chanson commence comme une consolation privée, un murmure presque parental, et elle se termine comme un rituel public. Le final, interminable, devient une chose rare dans la pop : un moment où le morceau cesse d’appartenir au groupe pour appartenir à la foule.
On comprend que Jagger ait été frappé. Lui, le maître des stades, l’homme qui sait faire monter une salle au plafond, découvre une autre forme de puissance : non pas l’énergie sexuelle et provocante, mais la communion. Et quand il lâche, sidéré, que c’est “comme deux chansons”, il met le doigt sur le cœur du truc : McCartney a transformé un single en mini-épopée.
Ce soir-là, il n’y a pas que Hey Jude. Il y a aussi Revolution, l’autre face, le couteau. Et cette juxtaposition est cruelle : d’un côté l’hymne consolateur, de l’autre la guitare distordue, la politique, la violence. Deux Beatles en un seul objet. Deux preuves différentes de leur suprématie.
La rivalité devient alors concrète : Jagger ne peut plus se contenter d’être l’alternative “sale”. Il lui faut une réponse sur le terrain de la grandeur. On dit souvent que You Can’t Always Get What You Want porte, dans sa construction chorale et son ampleur, une trace de cette influence. Ce n’est pas une copie : c’est une absorption. C’est ça, la compétition fertile : on prend ce qui vous a humilié, et on le transforme en arme personnelle.
Dans cette histoire, Hey Jude n’est pas un simple tube. C’est une démonstration de force qui oblige les Stones à repenser leur propre idée du “grand morceau”.
Yellow Submarine : la limite du ludique, l’agacement du prince noir
Et puis il y a l’autre versant : celui des chansons qui irritent. Non pas parce qu’elles sont ratées, mais parce qu’elles incarnent ce que les Stones ne veulent pas être.
Yellow Submarine, par exemple, a longtemps été perçue comme un moment de fantaisie, une comptine psychédélique, une chanson qui assume l’enfance comme terrain de jeu. Pour Mick Jagger, selon les souvenirs rapportés par Marianne Faithfull, c’est précisément le problème : cette légèreté lui semble “un peu idiote”, trop “silly”, trop provinciale peut-être, au sens où Liverpool et Londres se regardent parfois de travers.
Ce jugement est intéressant parce qu’il révèle une différence profonde de stratégie artistique. Les Beatles n’ont jamais eu peur d’être ridicules. Ils ont compris très tôt qu’un groupe populaire n’est pas un bloc monolithique : on peut être sérieux et absurde, sombre et lumineux, enfantin et révolutionnaire. Leur génie, c’est aussi leur plasticité.
Les Stones, eux, construisent une identité qui ne supporte pas facilement le déguisement “mignon”. Même lorsqu’ils jouent, il faut que le jeu garde une pointe de cynisme, une menace, une sensualité. Jagger est prisonnier — volontairement — d’un personnage. Il ne peut pas se permettre la naïveté sans perdre du pouvoir.
Et pourtant, ce refus du ludique est aussi une forme d’admiration contrariée. Car la liberté des Beatles, leur capacité à changer de peau, est exactement ce que la concurrence rend insupportable : ils peuvent tout faire. Même ce que vous méprisez. Surtout ce que vous méprisez.
1968-1969 : le White Album, Beggars Banquet, Let It Bleed — qui mord le plus fort ?
La fin des années 60 est le moment où la rivalité devient presque métaphysique. Les Beatles explosent en interne, mais produisent un monstre à deux têtes : The White Album, disque labyrinthique, violent, tendre, incohérent et miraculeux. Les Stones, eux, se recentrent sur une noirceur plus terrienne : Beggars Banquet puis Let It Bleed. On dirait deux réponses à la même question : comment survivre à l’époque ?
Les Beatles répondent par la fragmentation : ils montrent tout, même ce qui déborde, même ce qui dérange. Les Stones répondent par la cohérence d’une atmosphère : ils construisent une procession de péchés, de gospel inversé, de blues contaminé par la modernité.
Pour Mick Jagger, les Beatles deviennent alors une obsession paradoxale. Ils sont le groupe qui peut écrire une chanson enfantine, puis un morceau d’une brutalité presque proto-metal, puis une ballade de fin du monde. Ils sont le chaos maîtrisé. Les Stones, eux, cherchent une ligne de force : le groove, la tension, la décadence.
Même lorsqu’ils se croisent, la compétition n’est jamais loin. L’épisode du Rock and Roll Circus, où Lennon monte sur scène avec une formation éphémère qui joue un titre des Beatles dans un contexte Stones, a quelque chose de symbolique : les empires se frôlent, se testent, se toisent. Jagger, qui veut être le centre, sait que Lennon est une planète à lui tout seul. Et cette coexistence est douloureuse, mais stimulante.
Le résultat, c’est un âge d’or. Parce que chacun pousse l’autre à ne pas s’endormir. Parce qu’aucun ne peut se permettre la facilité quand l’autre, à quelques kilomètres, est peut-être en train d’inventer demain.
Lennon et Jagger : deux alphamâles, deux manières de gouverner
On pourrait réduire cette histoire à une querelle de styles. Ce serait oublier le facteur humain : John Lennon et Mick Jagger sont deux animaux différents, deux leaders, deux façons de dominer une époque.
Lennon est frontal, parfois cruel, souvent drôle, capable d’une sincérité désarmante et d’une brutalité sociale. Il incarne une forme de vérité personnelle, même lorsqu’elle est contradictoire. Jagger, lui, est un caméléon stratégique. Il comprend la mode, le pouvoir, le théâtre. Il joue avec le désir du public comme avec une arme blanche. Il est moins “confession” que “mise en scène”.
Ce contraste explique aussi leurs réactions aux chansons. Lennon peut admirer puis détruire par une phrase. Jagger peut admirer en silence, puis transformer cette admiration en plan de carrière. Quand il entend une trouvaille des Beatles, il ne se contente pas de la commenter : il pense à ce que cela implique pour son propre règne.
C’est là que les Beatles le rendent parfois fou : ils ne jouent pas toujours au même jeu que lui. Ils peuvent être au sommet sans avoir l’air de vouloir gouverner. Ils peuvent être “au-dessus” sans le revendiquer. Pour un stratège comme Jagger, c’est presque insultant.
Pourquoi cette rivalité est encore la nôtre
Si l’on parle encore de The Beatles et de The Rolling Stones comme d’un duel fondateur, ce n’est pas seulement par nostalgie. C’est parce que cette rivalité a produit une grammaire entière du rock. Elle a fixé des archétypes : la pop et le blues, l’innocence et la transgression, le studio et la scène, l’écriture et l’attitude. Même si ces oppositions sont imparfaites, elles continuent de structurer notre manière d’écouter.
Mais surtout, cette compétition raconte quelque chose de plus universel : la création comme sport dangereux. Le génie n’est pas un don tranquille ; c’est une tension. Un feu qui brûle mieux lorsqu’il y a un autre feu en face. Les Beatles avaient besoin d’un rival crédible pour ne pas devenir des monuments figés. Les Stones avaient besoin d’un adversaire hors norme pour devenir plus qu’un groupe de reprises blues.
Dans cette histoire, Mick Jagger n’est pas seulement le concurrent. Il est aussi le témoin, parfois le fan contrarié, celui qui reconnaît malgré lui la supériorité ponctuelle de l’autre camp. Sa jalousie est une forme de lucidité. Son agacement, une preuve d’attention. Et quand il est “presque malade” en entendant un harmonica, ou quand il reste “peeved” en entendant une ballade gigantesque, il ne fait que dire, à sa manière, ce que tout le monde a compris : les Beatles étaient une force de la nature.
La rivalité n’a jamais été une haine. Elle était plus subtile, plus adulte, plus rock : une relation de dépendance compétitive, où l’on se nourrit de ce qui nous blesse.
Et si Jagger a parfois eu envie de devenir fou en entendant certaines chansons des Beatles, c’est sans doute parce qu’elles lui rappelaient la vérité la plus simple et la plus cruelle de ce métier : il y a des soirs où vous êtes très bon, et des soirs où quelqu’un d’autre invente l’éternité.