Quand Lennon descend dans l’arène : « Power to the People », le poing et le doute

Publié le 03 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

u printemps 1971, John Lennon ne publie pas seulement un nouveau single : il s’avance, casque sur la tête, et choisit le langage le plus dangereux qui soit pour une pop star — le slogan. Quatre mots, « Power to the People », comme une banderole qu’on lit de loin, et déjà tout le paradoxe lennonien : l’enfant de Liverpool qui n’a jamais cessé d’entendre la classe dans les accents, devenu millionnaire, décidé à parler au nom du collectif sans cesser de douter de sa légitimité. Enregistré à Ascot Sound, dans le confort paradoxal de Tittenhurst, le morceau sonne pourtant comme une marche : compression, chœurs, rugosité, Phil Spector en architecte d’un « nous » sonore. Derrière l’efficacité mémétique, une trajectoire se dessine, de l’hésitation de « Revolution » au besoin de crier plus fort après la rupture des Beatles. Entre conversations avec la gauche radicale (Tariq Ali), influence catalytique de Yoko Ono, couplet qui ramène la révolution « à la maison » et face B qui fait grincer les gardiens de la morale, ce 45-tours raconte plus qu’un refrain : il raconte un Lennon en mouvement, lucide sur ses poses, mais encore capable de croire à la puissance d’un chœur. Pourquoi ce cri tient-il toujours debout ?


Lorsque John Lennon publie “Power to the People” au printemps 1971, il ne se contente pas d’ajouter un nouveau 45-tours à la pile grandissante de sa jeune discographie solo. Il change de posture. Il troque, du moins en apparence, l’ambiguïté chic de la star de pop qui commente l’époque à distance pour l’attitude plus risquée du type qui descend dans l’arène, qui s’embarque, qui signe, qui scande. Le titre est court, frontal, bâti comme un slogan peint à la hâte sur un drap blanc, un de ces messages qu’on lit de loin avant même d’en distinguer les lettres. Et pourtant, derrière cette simplicité, il y a un Lennon plus compliqué qu’on ne le raconte souvent : un homme traversé par des élans sincères et des contradictions tenaces, un artiste capable de se moquer de lui-même tout en croyant dur comme fer à la force d’un refrain répété par une foule.

On a parfois tendance à résumer la période 1970-1972 de Lennon en une trajectoire rectiligne : rupture des Beatles, libération personnelle, radicalisation politique, puis bascule vers l’activisme spectaculaire à New York. La réalité est plus sinueuse. “Power to the People” est justement passionnante parce qu’elle se situe sur une ligne de crête. Elle n’est pas encore le pamphlet à noms propres, la chanson-tract qui cite des causes et des lieux comme on coche des cases. Elle n’est plus non plus la protestation poétique qui se réfugie derrière des métaphores. Elle est une tentative de fabriquer une arme pop, un objet de trois minutes qui puisse survivre à la radio, au jukebox, à la rue, et faire tenir dans un seul cri un désir d’émancipation.

Le plus fascinant, peut-être, c’est que Lennon lui-même reviendra plus tard sur ce titre avec une ironie douloureuse, comme si l’homme de 1980 regardait l’homme de 1971 avec tendresse et agacement mêlés : oui, il voulait “donner le pouvoir au peuple”, mais il savait aussi qu’il jouait avec une matière inflammable, et qu’il était facile pour une célébrité multimillionnaire de brandir le drapeau des humiliés sans en payer le prix intime. Cette tension n’annule pas la chanson. Elle la rend plus humaine. Elle la rend, paradoxalement, plus politique.

Sommaire

  • Le jour où Lennon choisit le slogan
  • De Liverpool à Tittenhurst, le peuple comme fantôme intime
  • 1968 : “Revolution”, ou l’art d’hésiter en plein tumulte
  • 1970 : la rupture des Beatles et la nécessité de crier plus fort
  • Red Mole, Tariq Ali : quand l’inspiration naît d’une conversation
  • Ascot Sound : enregistrer un slogan comme on imprime un tract
  • Phil Spector et la fabrique d’un “nous” sonore
  • Anatomie d’un texte volontairement général
  • “La révolution commence à la maison” : le couplet féministe, faille et éclair
  • L’autre face du 45-tours : Yoko Ono, scandale et morale des gardiens
  • Succès, malentendus, et la solitude de l’artiste qui “représente”
  • New York, surveillance, et le prix du mégaphone
  • De l’hymne de 1971 à la mémoire vivante : pourquoi le refrain ne meurt pas
  • Ce que “Power to the People” dit vraiment de Lennon

Le jour où Lennon choisit le slogan

Il y a quelque chose de presque comique, et donc très lennonien, dans l’idée qu’un homme qui a passé la seconde moitié des années 60 à écrire certaines des mélodies les plus fines de la pop occidentale décide, en 1971, de se réduire volontairement à un cri : “Power to the People”. Quatre mots, martelés, répétés, ressassés jusqu’à devenir un objet sonore autonome, une incantation plus qu’un texte. Lennon a toujours aimé les formules. Chez lui, le slogan n’est pas un accident : c’est un outil. Dès “All You Need Is Love”, il comprend qu’une idée simple, bien placée, peut devenir une bannière universelle, avec tout ce que cela comporte de beauté et de simplification.

La différence, c’est qu’en 1967, le slogan était un bouquet. En 1971, c’est un poing. Visuellement, tout est là : sur certaines pochettes du single, Lennon apparaît casqué, grimé en combattant de rue, comme si le pacifiste médiatique des bed-ins avait décidé d’endosser l’uniforme symbolique de l’affrontement. Il ne s’agit pas d’appeler à la violence, mais de montrer que le temps des fleurs dans les cheveux est passé, ou du moins qu’il ne suffit plus. Lennon, à ce moment précis, veut être pris au sérieux par ceux qu’il fréquente : militants, activistes, intellectuels révolutionnaires, figures de la gauche radicale. Il veut aussi être entendu par un public immense, bien au-delà des cercles politisés. D’où la stratégie : si tu veux que le message circule, il faut qu’il se retienne.

Ce choix du slogan dit quelque chose de la psyché lennonienne. Lennon est un artiste du contraste : capable d’un raffinement musical extrême, et attiré par l’âpreté la plus brute ; capable d’introspection dévastatrice, et séduit par les mots d’ordre collectifs. Dans “Power to the People”, il cherche une synthèse : faire entrer la foule dans une chanson de rock, comme on ouvre une porte pour que la rue envahisse le salon. Ce n’est pas un hasard si le morceau a un côté presque “manifestation” dans sa texture même, avec cette sensation de groupe, de masse, de chœur, comme si l’enregistrement tentait d’imiter le brouhaha d’un rassemblement.

De Liverpool à Tittenhurst, le peuple comme fantôme intime

La notion de “peuple” chez Lennon n’est pas qu’une posture importée des milieux militants qu’il côtoie au tournant des années 70. Elle est aussi, et peut-être d’abord, un fantôme intime. Lennon vient d’un monde social qui n’a rien d’abstrait : Liverpool, ses quartiers, ses accents, ses humiliations de classe, son humour défensif. Même lorsqu’il devient un Beatle, même lorsqu’il s’habille comme une icône de Swinging London, Lennon garde au fond de lui cette conscience aiguë des hiérarchies sociales, et ce mélange de rage et de honte que la classe produit souvent : la colère contre ceux “d’en haut”, et la peur de trahir ceux “d’en bas”.

On entend cette tension dans “Working Class Hero”, où Lennon décrit la fabrication d’un individu docile comme un mécanisme industriel : on t’écrase, on t’éduque, on te vend des rêves de réussite, puis on te reproche de ne pas y arriver. C’est un Lennon moins slogan, plus scalpel. “Power to the People”, elle, fait l’inverse : elle grossit le trait, elle simplifie, elle vise l’impact. Mais la source émotionnelle, elle, reste connectée à cette blessure de classe. Lennon a beau vivre dans des propriétés luxueuses, il garde le besoin presque obsessionnel de prouver qu’il n’est pas devenu “l’un d’eux”.

C’est là que la chanson devient intéressante, parce qu’elle est à la fois un acte de solidarité et un acte d’auto-justification. Lennon veut que le pouvoir revienne au peuple, oui, mais il veut aussi être reconnu par le peuple comme un allié légitime. La question n’est pas morale, elle est humaine : que fait-on quand on a échappé au déterminisme social grâce à une réussite hors norme ? On peut se couper du monde d’origine, on peut le fantasmer, on peut le célébrer, on peut tenter de le servir. Lennon tente un peu tout cela à la fois, et “Power to the People” est une des formes que prend cette tentative.

Dans son manoir de Tittenhurst, au moment où il enregistre le titre, Lennon est dans une situation paradoxale : il s’est construit un studio privé, mais il veut capter l’énergie publique ; il est isolé, mais il veut parler au collectif ; il est riche, mais il veut chanter la redistribution du pouvoir. Ce paradoxe n’est pas un “défaut” du morceau : c’est sa matière première.

1968 : “Revolution”, ou l’art d’hésiter en plein tumulte

Pour comprendre pourquoi “Power to the People” sonne comme une prise de position plus nette, il faut revenir à “Revolution” et à ce qu’elle raconte, au-delà de ses guitares saturées. En 1968, Lennon observe le monde se fissurer : guerre du Vietnam, luttes anticoloniales, mouvements étudiants, colère ouvrière, assassinats politiques, radicalisation de la jeunesse. Il écrit “Revolution” comme un homme qui veut être du bon côté de l’histoire mais qui craint les conséquences réelles des grands mots. Il y a, dans cette chanson, une phrase devenue mythique justement parce qu’elle expose l’hésitation à nu : “tu peux compter sur moi dehors… dedans”. Un pied dans la rue, un pied dans le salon. Un cœur avec les révoltés, une peur de la violence, une méfiance envers les dogmes.

Cette ambiguïté, on l’a souvent lue comme de la prudence bourgeoise. Ce serait trop simple. Lennon n’est pas un théoricien, il n’a pas de doctrine. Il a une sensibilité, une colère, une compassion, mais aussi un rejet profond des systèmes qui capturent l’individu. La révolution, chez lui, est d’abord intérieure : briser les conditionnements, désapprendre les réflexes de domination, se libérer de la machine sociale. C’est pour cela que “Revolution” n’est pas un tract : c’est un débat mis en chanson. Et c’est aussi pour cela qu’elle a pu être jugée insuffisante par certains militants, trop “centrée” sur la conscience individuelle.

En 1971, quand Lennon écrit “Power to the People”, il semble vouloir éviter ce reproche. Il veut une chanson qui ne débat pas, qui affirme. Il recycle d’ailleurs presque l’attaque de “Revolution” : “Tu dis que tu veux une révolution… alors faisons-la tout de suite.” La différence, c’est le ton. En 1968, Lennon questionne. En 1971, il entraîne. Ou du moins, il essaie.

Cette évolution n’est pas seulement politique. Elle est existentielle. Lennon sort de la fin des Beatles comme d’un divorce où tout le monde a tort et raison à la fois, un choc d’ego, d’argent, d’amitiés abîmées, d’illusions brisées. Dans cet état de fragilité, l’idée de “camp” peut devenir séduisante : choisir un côté, c’est parfois une façon de se recomposer une identité quand tout s’effondre.

1970 : la rupture des Beatles et la nécessité de crier plus fort

On oublie parfois à quel point la séparation des Beatles n’est pas qu’une affaire de business et d’orgueil. C’est un effondrement affectif. Lennon a construit sa vie d’adulte dans un collectif. Même quand il s’y heurte, même quand il s’y sent prisonnier, il y trouve une structure. Quand tout se disloque, il est confronté à une question brutale : qui suis-je sans ce groupe qui me reflétait, me contredisait, me contenait ?

La réponse de Lennon, au début de sa carrière solo, est presque un geste de chirurgie : il ouvre le ventre. “John Lennon/Plastic Ono Band” est un disque de dépouillement, de douleur, d’aveux. Le Lennon qui hurle “Mother” ou qui écrit “God” est un homme qui retire les masques. Ce n’est pas encore un militant : c’est un survivant. Mais cette phase de vérité intime prépare paradoxalement la phase politique. Parce qu’une fois qu’on a décidé de ne plus mentir sur soi, on peut avoir envie de ne plus mentir sur le monde.

“Power to the People” arrive après ce moment d’introspection radicale. Elle marque un déplacement : du “je” au “nous”. C’est un virage risqué, car le “nous” peut devenir une nouvelle manière de se cacher. Lennon le sait, et il le dira plus tard, non sans cruauté envers lui-même : il a pu écrire cette chanson aussi par désir d’être accepté par un milieu révolutionnaire qu’il admirait. Il y a chez Lennon une faim d’approbation qui n’a jamais disparu, même au sommet de la gloire. L’ironie, c’est qu’il la dénonce chez les autres, mais elle continue de le traverser.

Ce qui rend le morceau digne d’intérêt, c’est qu’il n’est pas cynique. Lennon n’écrit pas “Power to the People” pour vendre des disques en se donnant une image “rebelle”, même si la question de l’image existe toujours chez lui. Il l’écrit parce qu’il est dans une période où la politique n’est plus un décor : elle devient une obsession quotidienne, une manière de vivre, de se déplacer, de rencontrer, d’aimer, de s’angoisser.

Et puis, il y a Yoko Ono, sans qui ce virage n’aurait pas la même couleur. Qu’on la déteste ou qu’on la comprenne, elle est un catalyseur : elle pousse Lennon à élargir son horizon, à sortir du cercle rock, à fréquenter d’autres scènes artistiques, d’autres discours, d’autres luttes. “Power to the People” n’est pas “une chanson de Lennon influencé par Yoko” au sens caricatural. C’est le produit d’un couple qui décide de faire de la visibilité médiatique une plate-forme politique.

Red Mole, Tariq Ali : quand l’inspiration naît d’une conversation

L’histoire de “Power to the People” est indissociable d’une rencontre avec des figures de la gauche radicale britannique, et notamment Tariq Ali. Lennon, à ce moment-là, n’est pas un militant de parti ; il est un homme qui se nourrit de discussions, qui s’enflamme, qui peut être fasciné par une rhétorique, puis s’en méfier. Il écoutera, il posera des questions, il s’étonnera, il se sentira parfois coupable de ne pas être “assez” radical, puis il se rebellera contre la culpabilisation. De cette friction naît une chanson.

Lennon expliquera en substance qu’il a écrit “Power to the People” comme il écrivait “Give Peace a Chance” : non pas comme une œuvre littéraire, mais comme quelque chose que les gens peuvent chanter ensemble. Il aimait l’idée du single comme d’une feuille volante, un tract musical. Cette expression est précieuse, parce qu’elle révèle une esthétique : l’instantané, le “journal” en trois minutes. Lennon veut parfois être plus journaliste que poète : saisir l’air du temps et le mettre en boucle.

Mais l’autre versant de cette histoire, c’est la lucidité tardive de Lennon. Des années après, il parlera de la chanson comme d’un geste né d’un mélange de sincérité et de besoin d’approbation, comme si l’activiste en lui avait parfois été aussi un élève cherchant le regard du professeur. Cette confession n’est pas une annulation. Elle est, au contraire, un rappel : Lennon ne se présente pas comme un saint. Il se sait plein d’impuretés. Et c’est peut-être pour cela que ses chansons politiques continuent de toucher : elles ne viennent pas d’un prêcheur intouchable, elles viennent d’un homme qui doute, qui se contredit, qui essaie quand même.

Dans une époque où les artistes engagés sont souvent sommés d’être irréprochables, Lennon apparaît, avec le recul, comme un cas intéressant : il s’engage, il se met en danger, mais il admet aussi ses failles, sa part de pose, son désir d’être aimé. Cette honnêteté tardive donne une épaisseur supplémentaire à “Power to the People”, parce qu’elle nous empêche de la réduire à un simple “hymne”.

Ascot Sound : enregistrer un slogan comme on imprime un tract

Musicalement, “Power to the People” sonne comme une chanson faite pour frapper vite. Elle a la densité d’un single, pas la respiration d’un album. On est loin des expérimentations labyrinthiques des Beatles fin 60s. Lennon ne cherche pas la sophistication. Il cherche l’efficacité. L’enregistrement se fait dans un contexte particulier : Lennon installe Ascot Sound, son studio à domicile, dans son domaine de Tittenhurst. Ce n’est pas une cathédrale comme Abbey Road, c’est un atelier, un laboratoire en construction, un endroit où l’on peut travailler à l’abri des regards, mais où l’on veut malgré tout capter l’électricité du monde extérieur.

Cette situation influence le son. Le morceau a une rugosité qui évoque un enregistrement pensé pour la diffusion immédiate. On sent la main de Phil Spector, pas encore dans la caricature du mur de son, mais déjà dans l’usage de la compression, de l’écho, de la sensation de masse. Lennon ne veut pas que ça soit “joli”. Il veut que ça ressemble à une marche. Il y a même, dans l’introduction, cette impression de foule en mouvement, comme si le morceau cherchait à reproduire physiquement l’idée de progression collective.

Le casting musical participe à cette énergie. Autour de Lennon, on retrouve l’écosystème de la Plastic Ono Band, enrichi de musiciens capables de donner un muscle immédiat : une section rythmique solide, des claviers qui épaississent l’harmonie, un saxophone qui apporte une dimension presque “rue”, très ancrée dans une tradition rock’n’roll et rhythm’n’blues. Lennon a beau parler révolution, il ne renonce pas à son langage musical de base : le rock comme musique du corps, de la sueur, du refrain qui colle.

Ce mélange est essentiel : “Power to the People” n’est pas une chanson de meeting, c’est une chanson pop qui se déguiserait en meeting. Elle doit passer à la radio. Elle doit entrer dans les charts. Et elle y entre. Là encore, la tension est fascinante : Lennon veut être un agitateur, mais il utilise l’infrastructure de l’industrie culturelle. Il est à la fois dedans et dehors, comme dans “Revolution”, mais de façon différente : ici, il assume le paradoxe. Il sait que le single est un objet capitaliste, mais il le traite comme un tract.

Phil Spector et la fabrique d’un “nous” sonore

On a beaucoup fantasmé Phil Spector, parfois comme un génie, parfois comme un tyran, souvent comme une légende toxique. Dans le cas de “Power to the People”, il est surtout un architecte de sensations. Le morceau fonctionne parce qu’il donne l’illusion d’une collectivité. Lennon ne chante pas seul dans une pièce : il semble chanter au milieu d’un groupe, porté par des voix, entouré, épaissi.

Le chœur est crucial. Il transforme le refrain en rituel. Il permet au “je” de Lennon de s’effacer, au moins partiellement, derrière un “nous” sonore. Et c’est là que la chanson devient presque performative : elle ne se contente pas de dire “le pouvoir au peuple”, elle met en scène une forme de peuple dans le son même, par l’empilement des voix, par la répétition, par le caractère scandé.

Spector, dans cette affaire, n’est pas seulement un producteur. Il est un metteur en scène. Il sait comment faire d’une chanson une scène publique. Il sait comment créer cette impression de foule même en studio. Et Lennon, qui a longtemps travaillé avec George Martin, producteur de finesse et d’équilibre, choisit ici une esthétique plus agressive, plus brute, plus “murale”. Ce choix correspond au message : on ne veut pas de dentelle, on veut une banderole.

Ce n’est pas anodin que Lennon, à cette période, soit attiré par des textures sonores qui donnent une impression d’urgence. Il a l’impression que le monde brûle. La guerre du Vietnam continue. Les luttes sociales traversent l’Occident. Les questions de droits civiques, de mouvement ouvrier, de violences policières, de domination impérialiste, saturent l’air. Lennon veut que sa musique ressemble à cette saturation : pas une contemplation, une collision.

Et pourtant, même dans cette brutalité, il y a du craft pop. Les couplets sont courts, les mélodies sont simples, les transitions sont calculées. Lennon sait exactement ce qu’il fait : il vise l’efficacité mémétique avant l’heure. Un refrain qui se répète, c’est une phrase qui survit. C’est une graine dans la tête. Lennon veut planter cette graine.

Anatomie d’un texte volontairement général

Un des reproches adressés à “Power to the People”, y compris par des fans de Lennon, c’est son caractère générique. On ne sait pas exactement de quelle lutte il parle. Il ne cite pas un événement précis, un nom, un lieu, une injustice spécifique. On est loin, par exemple, de ses chansons ultérieures où il s’attaquera frontalement à des sujets concrets. Ici, le message est large, presque abstrait : le peuple contre l’élite, l’unité contre la division, la rue contre le pouvoir.

Mais cette généralité est peut-être la clé de sa longévité. Lennon écrit une chanson qui peut être récupérée par de multiples causes. Il fabrique un outil. Le refrain devient un contenant. Chacun peut y verser son combat. C’est aussi ce qui fait la force des chants de manifestation : ils doivent être adaptables, transportables, transmissibles. Lennon, en bon artisan du hook, comprend qu’un slogan trop spécifique vieillit plus vite qu’un slogan malléable.

Il y a aussi, dans le texte, une dimension d’encouragement. Lennon ne décrit pas seulement l’oppression, il pousse à l’action collective. Il dit en substance : cessez de demander la révolution comme on commande un produit, mettez-vous debout, sortez dans la rue, organisez-vous. C’est un Lennon entraîneur, pas un Lennon analyste. Il ne théorise pas, il motive.

Le morceau reprend, de manière évidente, une phrase qui rappelle “Revolution”. Mais là où “Revolution” pouvait sembler hésiter, ici Lennon affirme. Il ne s’embarrasse pas des nuances. C’est précisément ce qui peut gêner : on sait que Lennon est capable de nuance, et on le voit s’en priver. Pourtant, dans une chanson pensée comme un chant collectif, la nuance devient parfois un luxe. Lennon choisit d’être simple pour être repris. On peut y voir une faiblesse intellectuelle ; on peut aussi y voir une stratégie.

Lennon se méfie, au fond, des chansons politiques qui ressemblent à des dissertations. Il préfère la percussion. Il préfère le slogan, même s’il sait que le slogan simplifie. C’est toute l’ambivalence de “Power to the People” : elle fait partie de ces morceaux qui gagnent en force ce qu’ils perdent en complexité.

“La révolution commence à la maison” : le couplet féministe, faille et éclair

Le moment le plus intéressant du texte, celui qui empêche “Power to the People” d’être un simple objet de rhétorique, arrive quand Lennon glisse une question qui déplace le terrain : comment traitons-nous les femmes “à la maison” ? Tout à coup, la révolution n’est plus seulement un affrontement extérieur entre “le peuple” et “les puissants”. Elle devient une remise en question intime des rapports de domination. Lennon dit, en creux : tu peux scander des slogans dans la rue, mais si tu reproduis la domination chez toi, tu mens.

Pour une chanson de 1971, signée par un ex-Beatle devenu superstar mondiale, ce déplacement est loin d’être anecdotique. Il annonce des thèmes que Lennon abordera plus frontalement ensuite, notamment dans des titres où il tentera de nommer le sexisme comme système. Cette inflexion est d’autant plus forte que Lennon traîne une histoire personnelle compliquée avec ces questions. Il a été un homme de son époque, avec ses comportements, ses violences, ses aveuglements. Il l’admettra plus tard. Et précisément, ce couplet sonne comme une tentative de correction, ou au moins de lucidité.

Il ne faut pas idéaliser ce geste. Lennon ne devient pas magiquement un modèle de féminisme parce qu’il écrit un vers. Mais il fait quelque chose de rare chez les rock stars masculines de l’époque : il admet qu’il y a une contradiction entre l’idéologie révolutionnaire et le machisme ordinaire. Il refuse que la lutte soit seulement un spectacle public. Il rappelle que la domination est aussi domestique, quotidienne, banale.

C’est là que Yoko Ono est omniprésente, même quand elle n’est pas au centre du texte. Yoko a souvent été caricaturée, mais elle incarne à ce moment-là un discours qui dérange l’ordre rock masculin : elle parle, elle impose ses thèmes, elle refuse de se contenter du rôle de muse silencieuse. Lennon, avec elle, se retrouve confronté à des questions qu’il n’aurait peut-être pas abordées de la même manière seul. Encore une fois, ce n’est pas “Yoko manipule Lennon”. C’est un couple qui se politise, et qui politise aussi ses contradictions internes.

Ce couplet est donc une faille dans le slogan. Et c’est précisément pour cela qu’il est précieux : il réintroduit du concret, du trouble, de l’auto-critique, dans une chanson qui pourrait autrement n’être qu’un cri.

L’autre face du 45-tours : Yoko Ono, scandale et morale des gardiens

Un single, surtout à cette époque, est un objet à deux faces. Et l’histoire de “Power to the People” est aussi celle de sa face B, associée dans certains pays à une chanson de Yoko Ono dont les paroles ont choqué des gardiens de la morale. Ce détail compte, parce qu’il dit quelque chose du contexte : Lennon et Ono ne provoquent pas seulement par leurs slogans politiques, mais aussi par leur remise en cause des tabous sexuels et des hypocrisies culturelles.

La réaction de certaines instances à l’époque est révélatrice. Un mot, une image, un sous-entendu jugé obscène, et la machine se crispe : on interdit, on censure, on exige des modifications. Lennon, fidèle à son style, répondra avec un mélange de sarcasme et d’incompréhension feinte, comme si la pruderie lui paraissait plus scandaleuse que les paroles elles-mêmes. Yoko, de son côté, pointera le fait que la société tolère plus facilement l’obscénité quand elle vient d’un homme, et s’offusque davantage quand une femme s’approprie un langage explicite.

Ce débat n’est pas un hors-sujet : il éclaire “Power to the People”. Parce que “donner le pouvoir au peuple”, dans la pratique, implique aussi de contester ceux qui décident de ce qui peut être dit, chanté, montré. La censure morale est une forme de pouvoir. Et Lennon, en associant son slogan politique à une face B qui dérange, produit un objet cohérent : un 45-tours qui met au défi, à la fois, l’ordre social et l’ordre moral.

Il y a aussi, ici, une dimension médiatique. Le scandale fait parler. Il attire l’attention. Lennon et Ono savent utiliser l’attention. Ils ont compris, dès les bed-ins, que la célébrité peut être un mégaphone. On peut juger la méthode opportuniste ; on ne peut pas nier l’intelligence tactique. Lennon transforme la pop en plate-forme de conflits symboliques.

Succès, malentendus, et la solitude de l’artiste qui “représente”

“Power to the People” fonctionne comme single. Il entre dans les classements. Il circule. Il prouve que Lennon, même quand il politise son discours, reste un fabricant de hits. Mais le succès commercial d’une chanson engagée est toujours ambigu : est-ce que les gens l’achètent pour le message, pour le groove, pour l’icône Lennon, pour l’air du temps ? La réponse est : pour tout cela à la fois, dans un mélange impossible à démêler.

C’est aussi ce qui rend Lennon vulnérable. À partir du moment où il se présente comme porte-voix, il devient une cible. Les conservateurs le voient comme un agitateur dangereux. Certains militants le voient comme un bourgeois qui joue au révolutionnaire. Les cyniques le voient comme un opportuniste. Et lui, au milieu, continue d’écrire des chansons, c’est-à-dire de transformer un chaos intérieur et extérieur en objets de trois minutes.

Le plus cruel, c’est que Lennon est trop conscient de ces contradictions pour les ignorer. Il peut s’enthousiasmer, puis se détester pour s’être enthousiasmé. Il peut se sentir légitime, puis se sentir imposteur. Cette oscillation est typique de son caractère : Lennon est un homme qui se juge en permanence. Quand il écrit “Power to the People”, il veut être utile. Mais il sait déjà, quelque part, que l’utilité est une notion glissante dans l’art, et que la chanson ne renverse pas un gouvernement.

Pourtant, elle peut faire autre chose : elle peut fournir un langage. Elle peut donner un refrain à des gens qui n’ont pas de micro. Elle peut offrir une sensation de communauté. Et c’est là que la pop, même prise dans ses contradictions, garde une puissance réelle. Quand des milliers de personnes chantent la même phrase, il se passe quelque chose, même si ce “quelque chose” ne se transforme pas immédiatement en changement politique. Lennon mise sur ce quelque chose.

New York, surveillance, et le prix du mégaphone

Après 1971, Lennon et Ono s’enfoncent davantage dans une période d’activisme à New York. Le contexte américain est explosif. Les autorités observent avec suspicion les figures médiatiques susceptibles de galvaniser la jeunesse, surtout dans une période où l’opposition à la guerre et les mouvements contestataires inquiètent le pouvoir. Lennon n’est pas un militant anonyme : il est un symbole mondial. Quand il chante “Power to the People”, il ne parle pas seulement à ses fans ; il parle à une époque. Et l’époque écoute, y compris ceux qui voudraient qu’elle se taise.

Ce climat contribue à faire de Lennon une figure à la fois romantique et tragique : la rock star qui veut jouer la politique et découvre que la politique joue avec des armes autrement plus dures que les guitares. Pressions, tentatives de le neutraliser, débats publics autour de sa présence, suspicion constante : l’engagement a un coût. Lennon, qui a longtemps cherché la paix intérieure, se retrouve pris dans un champ de forces où la paranoïa n’est pas seulement une névrose, mais parfois une réaction logique à des signaux réels.

Dans ce contexte, “Power to the People” prend une coloration supplémentaire. Ce n’est plus seulement un slogan. C’est une provocation adressée à des structures de pouvoir concrètes. Même si la chanson reste générale, son auteur, lui, devient un cas particulier. Et c’est aussi pour cela qu’elle restera associée, dans l’imaginaire collectif, à la figure du Lennon militant, casque sur la tête, poing levé, comme si l’ex-Beatle avait décidé de devenir un personnage de lutte.

De l’hymne de 1971 à la mémoire vivante : pourquoi le refrain ne meurt pas

Il existe des chansons politiques qui vieillissent mal parce qu’elles sont trop liées à un contexte précis, à un vocabulaire daté, à une cause dont les contours ont changé. “Power to the People”, malgré ses limites, a une particularité : elle repose sur une idée suffisamment simple pour être éternellement réactivable. Tant qu’il existera des rapports de domination, tant qu’il existera des inégalités, tant qu’il existera des mouvements qui se battent pour la justice sociale, l’expression “le pouvoir au peuple” pourra être reprise, détournée, réinterprétée.

C’est aussi un refrain qui contient une promesse. Il ne décrit pas seulement le réel, il propose un horizon : le pouvoir pourrait appartenir à ceux qui n’en ont pas. Cette promesse, même si elle est naïve, même si elle est difficile à réaliser, continue d’avoir une force émotionnelle. Lennon savait que l’émotion est un carburant politique. Il savait qu’une chanson ne fait pas une révolution, mais qu’elle peut participer à la fabrication d’un imaginaire révolutionnaire.

L’histoire récente a d’ailleurs confirmé la permanence de cette fascination pour la période militante de Lennon et Ono : les archives, les concerts, les prises alternatives, les documents de travail continuent d’être exhumés, commentés, remis en circulation, comme si l’on cherchait encore à comprendre ce moment où une icône pop a tenté de devenir un acteur politique. Ce retour archivistique n’est pas seulement un fétichisme de collectionneur. Il dit quelque chose de notre besoin contemporain de relire les années 70, de comprendre comment l’art s’est frotté au réel, comment la musique a tenté de parler au monde sans se dissoudre dans le monde.

Et puis, il y a une raison plus simple : le morceau groove. On peut discuter son texte, on peut juger son slogan daté ou trop large, mais musicalement, “Power to the People” a cette énergie directe qui fait qu’on le remet, qu’on le monte, qu’on le crie, qu’on le chante. Lennon n’a jamais complètement renoncé à l’idée que le rock, au fond, est une musique de corps. Même quand il fait de la politique, il fait du rock. Il ne donne pas une leçon, il cherche une transe.

Ce que “Power to the People” dit vraiment de Lennon

Au final, “Power to the People” n’est ni un chef-d’œuvre incontestable ni une simple curiosité militante. C’est une pièce révélatrice. Elle montre un Lennon en mouvement, un Lennon qui veut être plus qu’un ex-Beatle, un Lennon qui cherche sa place dans un monde où la célébrité est à la fois un privilège et une prison. Elle montre un homme qui veut parler au nom d’un collectif tout en sachant que parler au nom des autres est toujours un geste dangereux. Elle montre aussi un artiste qui comprend l’efficacité de la pop et décide de l’utiliser comme un mégaphone.

La chanson est imparfaite, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. Parce qu’elle contient, en filigrane, la question qui hante toute la carrière solo de Lennon : comment être sincère dans un monde de représentations ? Comment ne pas transformer l’engagement en posture ? Comment ne pas se mentir, même quand on veut changer le monde ?

Lennon n’a pas résolu ces questions. Il les a vécues. Il les a chantées. Parfois avec une finesse bouleversante, parfois avec la brutalité d’un slogan. “Power to the People” appartient à la seconde catégorie, mais elle est habitée par la même angoisse que ses chansons les plus personnelles : l’angoisse d’être inutile, l’angoisse d’être hypocrite, l’angoisse d’être aimé pour de mauvaises raisons, l’angoisse de trahir ses origines, l’angoisse de se trahir soi-même.

Et pourtant, malgré toutes ces tensions, le refrain continue de tenir debout. Il traverse les décennies comme un graffiti qui refuse d’être effacé. On peut y voir une preuve de la naïveté de Lennon, ou une preuve de son intuition. Peut-être les deux. Mais s’il faut retenir une chose, c’est ceci : John Lennon n’a pas écrit “Power to the People” pour être subtil. Il l’a écrite pour être repris. Pour être chanté par d’autres. Pour que, l’espace d’un instant, la pop cesse d’être un divertissement solitaire et redevienne ce qu’elle a parfois été dans l’histoire : un lieu où des inconnus se reconnaissent dans la même phrase, et se sentent, ne serait-ce qu’une minute, un peu moins seuls face au pouvoir.