Paulin Soumanou Vieyra : une première mondiale à Carthage

Publié le 03 janvier 2026 par Africultures @africultures

Les Journées cinématographiques de Carthage (13-20 décembre 2025) ont invité Stéphane Vieyra, un des fils du critique, écrivain, réalisateur et producteur historique Paulin Soumanou Vieyra (1925-1987), à présenter en première mondiale la version restaurée de " En résidence surveillée ", son long-métrage de fiction largement invisible depuis sa sortie en 1981.

« Cette histoire n’est que pure fiction.
Sans doute la fiction peut dépasser quelquefois la réalité.
A moins que, comme souvent, ce soit le contraire ». 
Paulin Soumanou Vieyra, 
en exergue du synopsis de « En résidence surveillée ».

Stéphane Vieyra est un battant. Il se démène pour que le centenaire de la naissance de son père soit autant commémoré que celui d'Ousmane Sembène en 2023. Les deux hommes, bien que très différents, avaient largement collaboré pour asseoir l'émergence des cinématographies africaines. Paulin Vieyra avait coréalisé Afrique-sur-Seine en 1955, considéré comme le premier film marquant réalisé par des Noirs africains. Il fut celui qui permit à Sembène de faire Borom Sarret à son retour de Moscou où il avait fait un stage au Studio Gorki d'avril à août 1962. Il fut son producteur et écrivit un ouvrage sur lui.

Mais si Sembène est resté dans toutes les mémoires grâce à ses livres et ses films, Vieyra fut largement oublié malgré ses livres et ses films ! Il avait pourtant contribué par ses films à immortaliser de grandes figures comme Birago Diop ou Iba Ndiaye. Plus effacé, conseillé du président Senghor et rédacteur en chef des Actualités sénégalaises, il était au service de tous, toujours au four et au moulin pour soutenir l'organisation des cinéastes et leur possibilité de faire des films, au détriment de ses propres projets. Son buste devant le siège du Fespaco à Ouagadougou est plus discrètement installé que celui de Sembène placé juste à côté de l'entrée.

De gauche à droite : Sarah Moustakim, Stéphane Vieyra, Tarek Ben Chabaane, Marion Thévenot devant l'exposition - photo Loïc Quentin

C'est cette injustice que veulent réparer les enfants de Vieyra en mettant l'accent sur l'immense apport de leur père. Après l'édition de ses films en DVD, ils ont lutté pour que soit restaurée cette extraordinaire comédie politique satirique qu'est En résidence surveillée. C'est aujourd'hui chose faite grâce au soutien financier du CNC et du pôle cinéma de l'Institut français et sa cinémathèque Afrique, dont les responsables, Marion Thévenot et Sarah Moustakim, étaient présents à Tunis pour la présentation du film.

Exposition Vieyra

Sorti en 1981 alors que Senghor avait quitté le pouvoir en décembre 1980, cette fable aussi persiflante que prémonitoire était un ovni à une époque où il importait d'aborder avec sérieux les problèmes politiques des indépendances. « Dans cette histoire de pure fiction, nous avons voulu montrer à quoi tient la déstabilisation d’un régime », écrit Vieyra dans l’introduction au synopsis du film, où il indique également que les pays africains, victimes des « rivalités de l’Occident à la recherche de matières premières et de marchés », deviennent « des chasses gardées où les Chefs d’Etat sont en résidence surveillée ».[1] Le film est écrit et réalisé par Paulin Soumanou Vieyra sur une idée d’Abdou Anta Ka, qui devint conseiller culturel du président Senghor et célèbre écrivain et dramaturge. Comme Jacques Melo Kane,[2] celui-ci avait intégré la 8e promotion de l’IDHEC en novembre 1951 mais en avait été exclu dès le mois de décembre car il n'avait pas payé son inscription. Vieyra, lui, s’y était inscrit en 1952 mais, étant malade, avait repoussé à l’année suivante. Il en sera le premier Noir subsaharien diplômé (10e promotion, 1953-1955) et réalisera Afrique-sur-Seine dans la foulée avec le groupe africain de cinéma : Jacques Melo Kane et Mamadou Sarr également à la réalisation, Robert Caristan à l’image.[3]

En résidence surveillée est géographiquement situé « dans un pays imaginaire symbole de toute l’Afrique » et tourné en français, mais est en wolof quand c'est le peuple qui en est le sujet. Il est présenté à la Cinémathèque française à la fin 1980 et définit par Vieyra comme une « farce sur le pouvoir en Afrique et les mécanismes des coups d’Etat ». [4] Pour le financer, Vieyra avait notamment obtenu un prêt de la SOGECA assorti d’une assurance-vie. Ce prêt était au départ attribué pour financer La Promesse des fleurs¸ « un film d’amour », mais comme Ben Diogaye Beye avait lui aussi obtenu un prêt pour Un homme, des femmes, Vieyra a pensé que traiter le même sujet « aurait fait double-emploi ».

Douta Seck en maréchal dans "En résidence surveillée" - PSV Films

Présenté à Dakar en mai 1981, En résidence surveillée fut largement critiqué, traité de bouffonnerie sans profondeur. Pour Mody Diop, dans Le Soleil, « le film donne l’impression d’enfoncer des portes ouvertes sans pousser l’analyse ».[5] En dans le même journal trois jours plus tard, Silombert parle d’une « suite d’images hétéroclites », ajoutant : « Quand on n’a pas les moyens de faire quelque chose, on s’abstient de le faire ».[6]

Abdou Anta Ka voulait au départ faire un film sur l’assistance technique, mais Vieyra « trouvait le sujet un peu scabreux », indique-t-il encore à Farida Ayari. « Comme, entre-temps, il a été pris sur autre chose, j’ai écrit le scénario tout seul et j’ai volontairement choisi un thème politique d’actualité : la déstabilisation des Etats africains. L’écriture m’a pris un mois car, comme vous le savez, je connais bien les milieux politiques africains ». « J’ai voulu montrer que nous ne sommes pas dupes. Nous connaissons les mécanismes des coups d’Etat qui, souvent, ont pour origine des causes économiques et les ‘Bokassa’ ne sont pas le fait des Africains mais de créatures fabriquées par l’Occident », dit encore Vieyra.

Dans un article du Soleil, Abdou Anta Ka revendique pourtant l’invention des personnages et du drame « pour que le réalisateur Paulin Vieyra ait une idée imagée de l’Idée. Plus encore, il faudra présenter un projet de dialogue que Paulin Vieyra corrigera bien sûr. L’on comprend donc mon étonnement de ne pas me voir figurer sur la fiche de présentation de son film »[7]. Il ajoute finalement : « Qui est-ce qui donc a poussé Vieyra à faire ce film bouffon, carnavalesque ? »

Le film est effectivement carnavalesque mais bien sûr à dessein car il apporte au fond une fine analyse des mécanismes du pouvoir : gabegie des ministres et conseillers évoluant autour du président, éloignement du peuple et domination en sous-main par les forces occidentales. Un consultant français permanent a l'oreille du président et évolue sans obstacle dans les sphères gouvernementales. Il est lui-même contrôlé d'en haut et éliminé lorsqu'il ne défend pas assez les intérêts étrangers par un agent qui pourrait s'appeler Foccart.

Car l'intrigue d'En résidence surveillée tourne autour du succès fulgurant d'une thèse du jeune Zé Akoulo intitulée « La Cultures africaine et sa représentation politique dans l’Afrique anté-coloniale ». Elle montre la voie du renouveau en appelant à un retour aux valeurs traditionnelles pour réformer la gouvernance. On retrouve là l'authenticité qui constitue pour Paulin Soumanou Vieyra un critère critique et une exigence permanente. Que va faire le président de la thèse de Zé Akoulo ? Son conseiller blanc la considère « inopportune dans les circonstances actuelles ». Son conseiller noir souhaiterait qu’on la mette en pratique. Le Président consulte le peuple en allant voir dans son village un vieil ami et y rencontre le père de l'auteur. « Réussira-t-il à se maintenir au pouvoir ? » Il sera à son retour confronté à une entourloupe qui n'est pas sans rappeler des événements récents ou passés où des présidents organisent de faux coups d'Etat. La conclusion est que l'Afrique reste sous contrôle et que cette autorité post-coloniale engendre les pires fraudes.

Annette Mbaye d'Erneville et Pierre Haffner - PSV Films

La musique jazzy est signée Francis Bebey. La voix, la posture et la gestuelle théâtrales du grand Douta Seck confèrent au personnage du président une indéniable présence. Pour des raisons budgétaires, les autres acteurs ont largement été recrutés dans la famille de Paulin Vieyra : sa femme Myriam Warner Vieyra joue la compagne du conseiller africain, son fils Alexis joue Ze Akoulo et son benjamin Stéphane le fils du Planton, lui même interprété par El Hadj Thiam et sa femme par Isseu Niang. On reconnaît aussi en tout début de film sa mère Valentine da Silva Vieyra, accompagnée de Moussa Sembène, un des fils d’Ousmane Sembène. Les amis de Vieyra sont de même sollicités, notamment les journalistes Annette Mbaye d'Erneville et Pierre Haffner qui jouent leur propre rôle. Quant à Paulin Soumanou Vieyra lui-même, il interprète le secrétaire de cabinet du président.

Le manque de moyens est flagrant mais Vieyra le contourne avec une impressionnante habileté. Il puise dans son fonds d'actualités documentaires pour les manifestations, notamment le traditionnel défilé du 1er mai, économisant ainsi la nécessité de figurants. Il focalise sur des objets pour résumer des situations, à la manière d'un Hitchcock que Vieyra, en éminent cinéphile et critique, ne pouvait que bien connaître. Quant aux décors en intérieurs, ils sont limités au maximum par la proximité de la prise de vue : la caméra alterne volontiers les gros plans sur les protagonistes, donnant ainsi davantage de force au récit. Les recadrages en début de film rendent habilement compte de l'action en assurant une fluidité dans l'affirmation d'un sens : on retrouvera en fin de film le truculent alcoolique qui ne fait que s'esclaffer sur la situation et qui pourrait être le regard d'un cinéaste lucide, conscient du grand jeu politique à l'œuvre et qui appelle à ne pas en être dupe. Il s'en fait observateur, à la manière de Charlie Chaplin que Vieyra affectionnait particulièrement.

Une scène d'anthologie résume ainsi le rire de Vieyra : le président demande à ses ministres ce qu'ils pensent du livre à succès. Ceux-ci hésitent tellement qu'il leur demande s'ils l'approuvent. Ils le font tous quand lui-même lève le doigt. Mais il leur demande ensuite s'ils le désapprouvent et ils font tous de même quand il lève à nouveau le doigt ! C'est du grand art, à la fois critique et dérisoire, un « film politique sur la politique »[8] d'une incontestable acuité et d'une triste actualité.

[1] Différentes citations extraites des archives de Paulin Soumanou Vieyra, Black Film Center & Archives, Bloomington, Etats-Unis, carton 2, dossier 34 - de même que les articles de journaux de l'époque.

[2] Jacques Melo Kane, qui cosigne Afrique-sur-Seine en 1955, meurt d'un accident sur un tournage en 1958.

[3] Cf. Gabrielle Chomentowski, « Décolonisations et cinéma - Les étudiants africains en cinéma à Paris et Moscou (années 1940-1960) », in : Diaspora n°37, 2021 - https://journals.openedition.org/diasporas/5999 ; ainsi que Olivier Barlet, « A la découverte des archives de Sembène et Vieyra à Bloomington », https://africultures.com/a-la-decouverte-des-archives-de-sembene-et-vieyra-a-bloomington-16455. Dans les archives de Bloomington, un premier synopsis présenté par Présence africaine indique « sur une idée d’Abdou Anta Ka » tandis qu’un synopsis également présenté par PSV films, les deux producteurs du film, y ajoute le nom de Paulin Soumanou Vieyra. Quant au générique du film, il reprend cette double mention.

[4] Farida Ayari, « En résidence surveillée, de Paulin Soumanou Vieyra - dérision de la politique », in : Le Continent, quotidien de l’Afrique, n°33, 29 décembre, p.11.

[5] Mody Dop, « En résidence surveillée : simple constat », in : Le Soleil du 12 mai 1981 ;

[6] Silombert, « En résidence surveillée : le cinéphile dérouté », in : Le Soleil du 15 mai 1981, p.2.

[7] Abdou Anta Ka, « L’oubli de Paulin Vieyra », encadré in : Le Soleil du 15 mai 1981, p.2.

[8] S.D. « Rencontre avec Paulin Vieyra - Lutter à l’échelle nationale et africaine pour promouvoir notre cinéma », in : La Presse, 31 octobre 1982, p.4.

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