Les Beatles à l’Olympia : Paris 1964, la Beatlemania en différé

Publié le 08 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Paris, janvier 1964 : les Beatles entrent dans la ville presque sur la pointe des pieds. Pas encore de déferlante à l’anglaise, pas encore de transe automatique — plutôt une curiosité mondaine, un public qui observe, qui jauge, comme si l’Olympia ne savait pas très bien quel type de phénomène venait d’être invité sur son propre tapis rouge. Et c’est précisément ce qui rend cette résidence fascinante : on y voit la légende se fabriquer en direct, soir après soir, entre les rites du music-hall et l’électricité brute du rock. Contrat signé avant l’explosion totale, affiche “jeunes” pensée comme un spectacle complet, répétition générale à Versailles, pannes de courant, guerre de flashs en coulisses, Sylvie Vartan prise entre deux incendies, ordre de passage qui se réorganise parce que la hiérarchie du monde change sous les néons… Rien n’est net, tout est mouvement. La France ne “boude” pas : elle retarde, puis elle rattrape d’un coup. Et pendant que Paris hésite encore, l’Amérique s’ouvre déjà, Dylan tourne sur la platine au George V, et les Beatles enregistrent même à Pathé Marconi comme si la pop moderne avait décidé d’accélérer partout à la fois. L’Olympia n’a pas accueilli un triomphe clé en main : elle a accueilli une naissance.


Il y a des villes qui accueillent les légendes comme on accueille une tempête : on la voit arriver, on cloue les volets, on fait semblant de ne pas y croire, et puis on sort quand tout est déjà passé pour raconter qu’on l’avait annoncée. Paris, en janvier 1964, a fait exactement l’inverse. Elle a laissé entrer les Beatles sans comprendre tout de suite ce qui venait de franchir la frontière. Une arrivée presque tranquille, des promenades possibles sur les Champs-Élysées, quelques badauds, quelques journalistes, une curiosité plus mondaine que fiévreuse. En Angleterre, la Beatlemania est déjà un incendie qui lèche les murs du pays ; en France, c’est encore une odeur de fumée lointaine, un truc dont on parle à la radio comme d’une mode étrangère, un “phénomène” qu’on observe avec ce mélange typiquement parisien de snobisme prudent et d’appétit caché.

Il faut se souvenir de l’écosystème culturel de l’époque. La France de 1964 est prise entre plusieurs forces qui se regardent en chiens de faïence. D’un côté, le music-hall à l’ancienne, les temples comme l’Olympia de Paris, où l’on a appris à applaudir au bon moment, où l’on vient aussi pour être vu, où la soirée est un rituel social. De l’autre, le raz-de-marée yé-yé, cette jeunesse qui veut du neuf, mais du neuf “à la française”, calibré, photogénique, radiophonique. Entre les deux, le rock anglo-saxon, encore suspect, encore associé à une énergie trop directe, trop corporelle, trop “bruyante” pour une certaine idée de la bonne tenue.

Et puis, au milieu, débarquent quatre garçons de Liverpool qui n’ont pas l’air de conquérants, mais qui ont déjà compris comment conquérir : en jouant vite, en souriant juste ce qu’il faut, en envoyant des chansons comme on envoie des balles de ping-pong dans une salle pleine — ça rebondit partout, ça finit toujours par toucher quelqu’un. Ce que Paris va voir à l’Olympia, ce n’est pas seulement un concert. C’est une bascule. Et comme toutes les bascules, ça commence par un malentendu.

Sommaire

  • Un contrat signé à contretemps : l’audace de Coquatrix, la prudence d’Epstein
  • Une affiche “jeunes” à l’ancienne : le music-hall avale le rock
  • Le Cyrano de Versailles : la répétition générale et le faux procès de la salle vide
  • 16 janvier : première à l’Olympia, pannes électriques et bataille de flashs
  • Le public français : des garçons en costume, une Beatlemania sous anesthésie
  • Trini Lopez, Sylvie Vartan et l’art cruel de l’ordre de passage
  • Quand la salle s’enflamme : hurlements tardifs et mythe du “bide”
  • Les Beatles au George V : Paris comme parenthèse, Dylan comme révélateur
  • 29 janvier : Pathé Marconi, la séance qui n’aurait pas dû exister
  • Visa pour l’Amérique : Paris comme tremplin de la conquête
  • Ce que Paris a réellement vu : une naissance en direct
  • Héritages : l’Olympia, la mémoire et le plaisir de corriger l’histoire

Un contrat signé à contretemps : l’audace de Coquatrix, la prudence d’Epstein

L’histoire est délicieuse parce qu’elle contient une ironie presque cruelle. Les Beatles à l’Olympia, ce n’est pas l’évidence d’un triomphe annoncé. C’est une négociation, une prise de risque, un pari signé plusieurs mois avant l’explosion totale. Brian Epstein, manager en costume impeccable, sait déjà que son groupe est un missile, mais il ignore encore jusqu’où ira la trajectoire. Bruno Coquatrix, patron de la salle, connaît la mécanique du spectacle et la psychologie du public parisien. Les deux hommes signent, et ce simple geste fabrique un moment unique : une résidence longue, inhabituelle, presque contraire à la logique des tournées Beatles où l’on brûlera les villes à la vitesse d’un train de nuit.

Le fait même que les Beatles restent plusieurs semaines au même endroit est une anomalie dans leur carrière. À l’époque, ils vivent déjà dans l’accélération : un jour une ville, le lendemain une autre, une conférence de presse, un train, un car, un plateau télé, une scène, et recommencer. Paris leur impose autre chose : la répétition du lieu, la routine du boulevard des Capucines, l’hôtel, l’aller-retour, l’habitude du décor. Comme si, pendant quelques semaines, on avait coincé le groupe dans une boucle. Et c’est dans cette boucle que se joue une transformation capitale : Paris ne va pas seulement “recevoir” les Beatles, elle va les voir changer de statut en direct.

Il y a aussi une dimension symbolique qui plaît aux amateurs d’histoires en miroir. John Lennon et Paul McCartney connaissent déjà l’Olympia comme spectateurs : en 1961, ils y ont vu Johnny Hallyday. Deux ans plus tard, les voilà sur la scène de cette salle mythique, non plus touristes en goguette, mais objet de curiosité internationale. La boucle, là aussi, est parfaite : la pop anglaise vient se mesurer au temple français qui l’a inspirée par ricochet.

Une affiche “jeunes” à l’ancienne : le music-hall avale le rock

L’Olympia ne programme pas “un concert des Beatles”. Il programme un spectacle. Nuance essentielle. Le rock, en France, doit encore se glisser dans les habits du music-hall, comme un adolescent turbulent invité à dîner chez des adultes très polis. On compose donc une affiche “jeunes”, mais diversifiée, presque prudente : des numéros, des attractions, un orchestre, des artistes français, une star américaine, et les Beatles comme “vedettes anglaises” dans un premier temps. On veut du complet, du varié, du rassurant. On veut que le public ait l’impression d’en avoir pour son argent, que le spectacle soit un panorama plutôt qu’un choc frontal.

C’est là que surgissent trois noms qui vont structurer la mémoire de cette période : Trini Lopez, Sylvie Vartan, Pierre Vassiliu. Trini est déjà une machine internationale, un passeport américain, une idée de modernité exotique. Sylvie est une idole en pleine ascension, incarnation d’un yé-yé encore compatible avec les codes de l’Olympia. Vassiliu, avec son ton décalé, son humour et son allure de rive gauche, apporte une autre couleur, plus française, plus cabaret, presque un contrepoint.

La logique de Coquatrix et de ses équipes est claire : les trois têtes d’affiche doivent apparaître comme équivalentes, et le public décidera qui est le vrai roi de la soirée. Les noms s’affichent en gros, l’enseigne au néon met tout le monde sur un pied d’égalité. Sur le papier, c’est une démocratie du succès. En réalité, c’est une arène. Et comme toutes les arènes, elle va demander du sang — symbolique, mais du sang quand même.

Le Cyrano de Versailles : la répétition générale et le faux procès de la salle vide

Avant l’Olympia, il y a la tradition : la répétition générale au cinéma Cyrano de Versailles. Une sorte d’avant-première technique, où l’on cale les lumières, où l’on teste l’ordre de passage, où les artistes prennent la température. Cette soirée deviendra un petit nœud de mythologies contradictoires. Certains raconteront plus tard que les Beatles ont joué devant une salle vide, humiliation française, preuve du prétendu désintérêt hexagonal. D’autres jurent qu’il y avait foule.

La vérité, comme souvent, est moins romanesque et donc plus intéressante. Il y a du monde, pas nécessairement l’hystérie, mais un public réel. Et surtout, il y a déjà quelque chose de typiquement français dans cette façon de regarder. Les Beatles, à ce moment précis, ne sont pas encore un réflexe collectif. Ils sont un événement en cours de formation. Le public observe, jauge, compare. La France, fidèle à elle-même, ne se donne pas tout de suite. Elle garde une distance, elle teste la température de sa propre excitation.

Ce qui est fascinant, c’est que les Beatles eux-mêmes semblent prendre ça avec une sorte de professionnalisme tranquille. Pas de caprice, pas de plainte, pas de diva. Ils jouent avec le matériel disponible, ils font leur boulot. Ceux qui les imaginent déjà en empereurs capricieux se trompent d’époque : en janvier 1964, ils sont encore des travailleurs du live, des gars qui savent qu’un concert se gagne morceau par morceau, même quand on s’appelle Lennon et McCartney.

16 janvier : première à l’Olympia, pannes électriques et bataille de flashs

La “vraie” entrée dans l’histoire, c’est la première à l’Olympia, le 16 janvier 1964. Deux publics, deux atmosphères, deux Frances. La matinée attire une jeunesse plus directe, plus physique, plus “fan” au sens brut. Le soir, on voit arriver une foule plus âgée, plus endimanchée, plus proche de la presse, des milieux du spectacle, de la Jet Set parisienne. Les Beatles se retrouvent devant des gens qui ont l’air de venir à une première de théâtre ou à un ballet. Le décalage est total. Et ce décalage va alimenter le mythe : certains diront plus tard que le groupe a été “boudé”. En réalité, il a été observé.

Mais l’Olympia de 1964 est aussi un endroit techniquement vulnérable. Le rock, avec ses amplis modernes, ses besoins électriques, sa brutalité sonore, n’entre pas facilement dans une salle conçue pour d’autres usages. Et le soir de la première, tout se dérègle. Il y a ces pannes de courant, ces fusibles qui sautent, ces amplis qui meurent d’un coup, comme si la salle elle-même disait : pas si vite. On raconte que l’enregistrement radio a contribué à surcharger le système. On imagine très bien la scène : des techniciens qui “se branchent” partout, un chaos de câbles, une infrastructure pas faite pour ça, et soudain, le noir. Les Beatles, eux, gèrent, plaisantent, attendent, reprennent. Professionnels jusqu’au bout des doigts.

Et pendant ce temps, en coulisses, ça chauffe aussi. Des photographes veulent des images, des exclus, des trophées. On s’accroche, on se pousse, on cogne. La légende parle d’une bagarre, d’une tension qui déborde presque sur scène, d’un Brian Sommerville qui doit jouer les videurs, d’une police appelée en renfort. Tout cela participe de l’atmosphère : Paris n’est pas encore hystérique dans la salle, mais tout autour, ça s’électrise. Comme si l’hystérie cherchait son chemin, comme si elle hésitait entre la rue, la scène et les loges.

Ce soir-là, les Beatles vivent un paradoxe. Ils jouent dans une salle prestigieuse, dans un lieu “sacré” du spectacle français, et pourtant ils ont le sentiment d’être dans un environnement qui ne sait pas encore comment les recevoir. C’est exactement ce que l’histoire fait parfois : elle place un événement énorme dans un décor qui n’est pas prêt. Et c’est ce frottement qui produit l’étincelle.

Le public français : des garçons en costume, une Beatlemania sous anesthésie

La question du public est centrale parce qu’elle est à l’origine de la légende. Non, la France n’a pas immédiatement hurlé comme l’Angleterre. Non, Paris n’a pas tout de suite basculé dans la transe collective. Mais l’absence d’hystérie ne signifie pas l’absence d’adhésion. Elle signifie autre chose : un rapport culturel différent au concert, une autre idée de ce qu’est le spectacle.

À l’Olympia, surtout le soir, on applaudit “bien”. On écoute. On juge. On a le réflexe de laisser la chanson se dérouler sans hurler dessus. Le silence relatif pendant les morceaux, qui a pu être interprété comme de l’indifférence, peut aussi être entendu comme une forme de respect. Pour les Beatles, habitués aux cris qui recouvrent tout, c’est presque une nouveauté : ils s’entendent jouer. Et ce détail est important, parce qu’il dit quelque chose de la scène Beatles en 1964 : ils sont en train de devenir un groupe que l’on ne laisse plus jouer. Paris, au début, leur redonne temporairement le luxe d’être un groupe de musique avant d’être un objet de folie.

Autre particularité, souvent relevée : la présence marquée des garçons. La Beatlemania britannique est un phénomène majoritairement féminin dans l’imaginaire collectif, même si c’est plus complexe. En France, à l’Olympia, on remarque beaucoup de jeunes hommes. Les Beatles eux-mêmes s’en étonnent. Ce détail, presque anecdotique, est en réalité révélateur : le rock, en France, est aussi une affaire de posture masculine, de rébellion codée, de fascination pour l’énergie brute. Les garçons viennent voir des gars qui ont l’air de leur âge mais qui semblent déjà libres, déjà ailleurs. Ils viennent aussi chercher un style, une attitude, un modèle.

Et puis, petit à petit, tout change.

Trini Lopez, Sylvie Vartan et l’art cruel de l’ordre de passage

Au début, Trini Lopez est le héros évident. Il est déjà une star internationale, il arrive avec ce statut rassurant : l’Amérique, le succès validé, la figure déjà “classée”. Le public parisien sait comment applaudir une star américaine. Il a l’habitude. Les Beatles, eux, sont encore en train d’être “définis” par la France.

Sylvie Vartan occupe une place particulière, et c’est là que le drame se noue. Être placée entre deux machines à excitation — Trini d’un côté, les Beatles de l’autre — revient à marcher dans un couloir d’air brûlant. Son répertoire, perçu comme plus léger, plus variété, passe mal dès que la salle se met à vibrer pour le rock. Et quand le public se met à réclamer les Beatles avec insistance, c’est elle qui prend les coups. Les cris deviennent cruels. On entend ce fameux “Sylvie va-t’en !” qui, aujourd’hui, paraît d’une violence absurde, mais qui dit quelque chose du mécanisme du fanatisme : il lui faut un obstacle à haïr, un moment à purger, une cible à expulser.

Il y aura des incidents, des tensions, et cette histoire de bagarre impliquant Johnny Hallyday, venu soutenir Sylvie, fait partie des récits qui collent à la période comme une trace de doigt sur un vinyle. On imagine très bien Johnny, animal de scène, protecteur, orgueil à vif, ne supportant pas qu’on humilie celle qu’il aime ou qu’il admire. La France du spectacle est aussi une France de clans, de fidélités, de colères rapides.

Face à ce chaos, la direction fait ce que tout bon directeur de salle finit par faire : elle réorganise. On change l’ordre de passage. On cherche l’équilibre. Et finalement, les Beatles se retrouvent à clôturer, position symbolique absolue. Non seulement ils gagnent la salle, mais ils gagnent la dramaturgie. Ils deviennent le point final obligatoire.

Quand la salle s’enflamme : hurlements tardifs et mythe du “bide”

C’est là que naît la vérité la plus simple et la plus dure : la France n’a pas boudé les Beatles, elle a simplement mis quelques jours à comprendre qu’ils n’étaient pas une mode parmi d’autres. Elle a mis quelques jours à passer de la curiosité à la ferveur. Ce délai, minuscule dans l’absolu, a suffi à fabriquer une légende tenace : “les Beatles ont fait un flop à Paris”. Comme si l’histoire ne supportait pas la nuance. Comme si elle avait besoin d’un récit clair, binaire, exportable.

Or ce qui se passe à l’Olympia ressemble plutôt à une montée progressive, presque scientifique. Les premiers soirs, le public est poli, attentif, parfois froid. Puis la composition de la salle change : plus de jeunes, plus de fans, plus de gens venus spécifiquement pour eux. La température grimpe. Les applaudissements deviennent des cris. Les cris deviennent une marée. Les demandes de rappel se font plus insistantes. On entend les mains qui frappent, les pieds qui tapent, les “Une autre !” qui fusent. Et soudain, on retrouve quelque chose de l’Angleterre : pas encore exactement la même hystérie, mais une énergie qui déborde.

Le plus intéressant, c’est que cette montée se produit pendant que, dehors, la presse française continue parfois de snober, de caricaturer, de réduire les Beatles à une histoire de cheveux. Une partie du commentaire médiatique est vaguement anglophobe, vaguement condescendante, et surtout terriblement datée. C’est le vieux réflexe français : disqualifier ce qui vient d’ailleurs en le traitant de “phénomène passager”. Sauf que les chansons, elles, travaillent en souterrain. Elles s’installent. Elles contaminent. Et quand elles explosent, il est trop tard pour faire semblant.

Un journaliste anglais résumera l’ambiance parisienne avec une phrase qui, traduite, claque comme une gifle élégante : la Beatlemania, comme certains débats politiques, est “un problème que les Français préfèrent remettre à plus tard”. Tout est là. Paris a remis à plus tard. Puis elle a rattrapé son retard d’un coup.

Les Beatles au George V : Paris comme parenthèse, Dylan comme révélateur

Entre les concerts, il y a la vie quotidienne, cette routine étrange d’une résidence. Les Beatles logent au George V, reçoivent des journalistes, posent pour des photographes, vivent dans une bulle de luxe surveillé. Et, détail savoureux, ils découvrent intensément un disque : The Freewheelin’ Bob Dylan. On imagine la scène : quatre garçons au sommet d’un monde pop qui s’ouvre, écoutant Dylan comme on écoute un message venu d’un futur plus rugueux, plus littéraire, plus “adulte”. Dylan, c’est l’ombre qui s’étire derrière le soleil Beatles. Une autre idée de la chanson, une autre densité de mots, une autre gravité. Paris, sans le vouloir, devient le décor de cette découverte.

Et puis il y a les signes qui arrivent par télégramme, comme des coups de tonnerre administratifs. Pendant que Paris hésite encore, l’Amérique s’ouvre. I Want To Hold Your Hand grimpe, atteint le sommet. Les Beatles comprennent que le vrai basculement est imminent. Ils sont à l’Olympia, mais leur horizon est déjà ailleurs : l’Atlantique, la télévision, la déflagration mondiale.

Cette coexistence est vertigineuse : jouer deux fois par jour dans une salle parisienne, et en même temps devenir numéro un aux États-Unis. Être encore assez “proche” pour se promener presque tranquillement, et déjà assez énorme pour que le monde change de vitesse. Paris a offert aux Beatles une chose rare : un moment de transition visible, un entre-deux où l’on peut observer la métamorphose.

29 janvier : Pathé Marconi, la séance qui n’aurait pas dû exister

Au milieu de cette résidence, il y a un événement qui ravit les historiens parce qu’il est une exception pure : une séance d’enregistrement hors du Royaume-Uni. Les Beatles, qui enregistrent presque tout à Londres, se retrouvent aux studios Pathé Marconi à Paris pour graver des versions allemandes de deux titres majeurs, et travailler aussi sur Can’t Buy Me Love. La scène est presque absurde : le groupe le plus britannique du monde enregistrant en allemand sur le sol français, au milieu d’un engagement scénique épuisant, comme si l’industrie du disque avait décidé de presser l’Europe entière dans une seule journée.

Ce moment dit quelque chose de la logique de l’époque. On veut conquérir les marchés, parler aux radios locales, rassurer les maisons de disques, transformer les Beatles en produit parfaitement adaptable. Lennon grogne, McCartney fait le job, George Martin supervise. Les chansons deviennent des passeports. C’est un détail, mais il raconte la naissance de la pop moderne : la musique comme phénomène mondial, immédiatement.

Et cette séance parisienne a aussi une valeur symbolique pour la France. Elle fait de Paris un lieu où les Beatles n’ont pas seulement joué, mais travaillé. Ils n’ont pas seulement été vus, mais fabriqué du futur. Pour un pays souvent frustré de n’être qu’une étape dans la tournée des autres, c’est un petit privilège historique.

Visa pour l’Amérique : Paris comme tremplin de la conquête

Au début février, les Beatles vont à l’ambassade américaine pour régler les questions de visas et de permis de travail. Le geste est administratif, presque banal. Pourtant, il est chargé d’une tension incroyable, parce qu’on sait ce qui attend le groupe : l’Amérique, la télévision, l’Ed Sullivan Show, la British Invasion qui va redessiner la carte de la musique populaire. Paris, dans cette histoire, devient un sas. Une antichambre. Un dernier endroit où l’on peut encore, presque, être humain avant de devenir un mythe planétaire à temps plein.

Le lendemain de la fin de la résidence, les Beatles rentrent à Londres et retrouvent l’hystérie britannique, comme si la parenthèse française se refermait d’un coup. Tout s’accélère. Paris se fige dans la mémoire comme une photo en noir et blanc : un moment où l’on pouvait encore les approcher, où l’on pouvait encore entendre les chansons sans être noyé sous les cris, où l’on pouvait encore croire que tout cela n’était qu’une mode.

Et pourtant, ce qui s’est joué à l’Olympia est immense.

Ce que Paris a réellement vu : une naissance en direct

Le vrai récit des Beatles à l’Olympia n’est ni celui d’un triomphe immédiat, ni celui d’un échec humiliant. C’est celui d’une montée. Un phénomène qui prend. Un public qui se transforme. Une salle qui passe de la politesse à la fièvre. Une affiche qui se réorganise parce que la hiérarchie du monde change sous les yeux des organisateurs.

C’est aussi le récit d’une rencontre entre deux cultures du spectacle. Le music-hall français, avec ses rites, son ordre, son savoir-faire, ses attractions, sa tradition de programme composite, absorbe le rock et se trouve, soudain, dépassé par ce qu’il a invité. Et le rock, lui, découvre un public qui ne réagit pas comme prévu, qui ne hurle pas immédiatement, mais qui finit par se donner avec une intensité presque plus troublante parce qu’elle a été retardée.

La légende du “bide” est commode parce qu’elle flatte plusieurs camps. Elle flatte ceux qui veulent croire que la France a “résisté”. Elle flatte ceux qui aiment les récits de revanche, comme si les Beatles avaient dû “se battre” contre Paris avant de la conquérir. Elle flatte même une certaine idée romantique de l’incompréhension initiale : les génies toujours méprisés au début. Sauf que les Beatles n’ont pas été méprisés. Ils ont été testés. Puis adoptés.

Et au fond, c’est plus beau comme ça. Parce que ça raconte une chose rare : le succès non pas comme éclair instantané, mais comme contagion progressive. Paris a vu la contagion.

Héritages : l’Olympia, la mémoire et le plaisir de corriger l’histoire

Soixante ans plus tard, ce qui reste, ce sont des images, des bandes sonores, des souvenirs contradictoires, des détails de coulisses qui font le bonheur des passionnés. La bagarre des photographes, les pannes de courant, l’enseigne au néon, la gêne de Sylvie, la tranquillité des Champs-Élysées, l’hôtel, Dylan en boucle, la séance chez Pathé Marconi, les papiers pour l’Amérique. Tout cela forme un roman compact, un épisode où l’on voit les Beatles passer d’un statut à l’autre comme on voit un acteur devenir star en plein milieu d’une scène.

Et c’est peut-être cela, l’héritage le plus précieux de cette période : elle nous rappelle que même les mythes ont eu des moments intermédiaires, des soirs imparfaits, des salles pas encore prêtes, des publics pas encore alignés. Les Beatles ne sont pas tombés du ciel sur une planète déjà conquise. Ils ont avancé, concert après concert, et Paris a été l’un de ces endroits où l’on peut suivre la trace de leurs pas.

L’Olympia aime se raconter comme “la scène des légendes”. C’est vrai. Mais l’épisode de 1964 ajoute une nuance magnifique : l’Olympia n’a pas seulement accueilli une légende, elle a accueilli une légende en train de naître, encore un peu maladroite dans son costume trop grand, encore assez proche pour qu’on entende, derrière la fureur, le son sec d’une guitare et la pulsation d’une batterie. Paris, pour une fois, n’a pas seulement été un décor. Elle a été un laboratoire.

Et quand on corrige la légende du “bide”, on ne fait pas qu’un travail d’archiviste. On rend à cet épisode ce qu’il mérite : sa complexité, son mouvement, sa vérité humaine. Les Beatles à l’Olympia, ce n’est pas l’histoire d’un public français froid. C’est l’histoire d’un public français qui a mis quelques jours à se laisser contaminer — puis qui, une fois contaminé, a voulu “une autre, une autre”, comme tout le monde.