Photograph : Ringo Starr, George Harrison et la plus belle tristesse de l’après-Beatles

Publié le 09 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Après 1970, le monde attendait de Ringo Starr qu’il choisisse un camp, qu’il se rêve en rival ou en martyr. Il a préféré une autre voie : celle du « Fab friend », le type qui désamorce les guerres d’ego et continue de jouer du rock’n’roll comme on ouvre une fenêtre. C’est dans cette simplicité — trois accords, un sourire, et l’essentiel — que sa carrière solo trouve sa vérité. Et c’est aussi là que surgit l’une des plus belles complicités de l’après-Beatles : Ringo et George Harrison, loin du duel Lennon/McCartney, unis par une fraternité sans calcul. De l’atelier d’Octopus’s Garden à l’ombre bienveillante de It Don’t Come Easy, Harrison agit en artisan discret, ajoutant des couleurs sans voler la chanson. Jusqu’à Photograph, ébauchée au soleil du sud de la France, puis enregistrée en 1973 avec le luxe sobre de Richard Perry : une ballade de rupture retenue, humaine, qui grimpe au sommet des charts sans crier au chef-d’œuvre. Et quand Ringo la reprend au Concert for George, le 29 novembre 2002, la photo change de cadre : ce n’est plus seulement l’amour perdu, c’est l’ami disparu. Derrière la légèreté assumée, on entend alors ce que Ringo a gagné autrement : la durée, la pudeur, et cette façon rare d’être grand sans hausser le ton.


Dès l’instant où les Beatles ont cessé d’être un groupe pour devenir un mythe en pièces détachées, Ringo Starr n’a jamais semblé lutter contre le rôle que le monde lui avait assigné. Non pas l’ex-roi en exil, pas le génie maudit, pas l’architecte cérébral. Plutôt le copain qu’on a envie d’inviter à une fête parce qu’il met tout le monde à l’aise, l’ami qu’on serre dans ses bras avant même de lui dire bonjour, celui dont la simple présence suffit à désamorcer l’orage. On a beaucoup commenté cette image de batteur sympathique, de « Fab friend » éternel, de gentil oncle du rock, comme si elle relevait d’un malentendu ou d’une stratégie marketing. En réalité, elle raconte surtout une forme de paix intérieure que peu de survivants de l’aventure Beatles ont su atteindre sans y laisser des plumes.

Il faut imaginer l’après-1970 comme une cour de récréation devenue tribunal. Le public veut des preuves. Les critiques veulent des hiérarchies. Les maisons de disques veulent des manifestes. Le moindre disque solo est traité comme un référendum sur le passé, comme un chapitre de plus dans la grande saga des rancunes. Dans ce climat, Ringo n’a jamais eu l’air de vouloir se faire élire président. Il voulait jouer, chanter, exister, continuer à faire du rock’n’roll avec la joie simple de ceux qui ont compris que la musique n’est pas uniquement une compétition d’ego mais aussi un sport collectif, une manière de respirer ensemble.

Cela ne veut pas dire qu’il s’est contenté d’être l’ombre du groupe. Au contraire, sa discographie solo a connu une série de réussites presque insolente, surtout si l’on se souvient de l’espace minuscule que la machine Beatles lui laissait pour écrire. Ce paradoxe a longtemps fait ricaner les sceptiques : comment un homme qui signait si peu de chansons dans le plus grand groupe du monde peut-il, une fois seul, aligner des titres capables de mordre la radio, de grimper dans les classements, de s’imprimer dans la mémoire collective ? La réponse, comme souvent avec Ringo Starr, tient dans une évidence qu’on refuse de regarder : il a compris avant beaucoup d’autres que le charisme n’est pas une question de virtuosité, et que l’émotion n’exige pas nécessairement une architecture harmonique labyrinthique.

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Une esthétique de la simplicité : trois accords, un sourire, et l’essentiel

La musique de Ringo ressemble souvent à son jeu de batterie : directe, lisible, instinctive, sans fioritures inutiles. Il n’a jamais prétendu être ce qu’il n’est pas. Là où d’autres cherchent la réinvention permanente, il revendique la continuité. Il y a, chez lui, une fidélité aux fondamentaux, à cette grammaire du rock des années 50 et 60 qui va de Buddy Holly à Chuck Berry, une façon de croire que le plaisir d’un refrain bien placé est plus important que la démonstration de force.

On pourrait voir dans cette simplicité une limite. Ce serait manquer l’essentiel : Ringo Starr est un interprète qui sait exactement où se situe sa vérité. Il ne triche pas. Il n’endosse pas un costume trop grand. Son timbre n’a pas la flamboyance d’un Paul McCartney ni le tranchant d’un John Lennon. Il a autre chose : une humanité immédiatement perceptible, une fragilité tranquille, une manière de chanter comme on parle à quelqu’un dans une pièce trop grande, sans surjouer, sans tenter de combler le vide par des effets.

Le problème, dans une carrière aussi longue, c’est qu’on finit toujours par lui demander de jouer contre sa nature. Le disco, la morale technologique, les messages universels écrits au marqueur épais : tout cela sonne souvent chez lui comme un déguisement de carnaval. Quand Ringo s’éloigne de ses forces, on entend l’effort. Quand il y revient, on entend l’évidence. Or ses forces, ce sont le rock’n’roll, les ballades au cœur simple, les chansons qui sentent l’amitié, la désillusion amoureuse, la mélancolie qui ne se prend pas pour de la tragédie grecque.

Et puis, il y a un point qu’on oublie trop : Ringo n’a jamais eu honte de la légèreté. Dans le rock, la légèreté est souvent traitée comme une faute morale, une preuve d’infériorité. Comme si rire, danser, sourire, étaient des actes moins nobles que souffrir en silence. Lui a toujours assumé l’autre versant : celui du musicien qui veut que la musique serve aussi à passer une bonne soirée. C’est précisément ce qui rend ses rares chansons « sérieuses » d’autant plus bouleversantes. Quand il cesse de plaisanter, on l’écoute autrement, parce qu’on sait qu’il ne joue pas un rôle.

Un duo sous-estimé : la fraternité Ringo–George, loin du mythe Lennon–McCartney

L’histoire officielle des Beatles a longtemps été écrite comme une épopée à deux têtes : Lennon/McCartney en démiurges, et les autres en satellites plus ou moins dociles. Cette narration a ses raisons, mais elle écrase des nuances fondamentales. Parmi ces nuances, il y a l’une des plus belles complicités du groupe : celle de Ringo Starr et George Harrison.

Ils n’étaient pas du même monde, au sens où Harrison portait en lui une gravité, une quête, une forme de feu intérieur que Ringo, plus terrien, exprimait autrement. Ils ont pu se heurter, se fatiguer, s’agacer. Mais entre eux, il y avait une chose rare : un respect non compétitif. Là où Lennon et McCartney pouvaient fonctionner comme deux aimants qui s’attirent et se repoussent dans un duel permanent, Harrison semblait capable d’aider Ringo sans y chercher un bénéfice symbolique, sans y inscrire une domination.

Ce partenariat n’a pas toujours été visible dans les crédits. Il s’est manifesté dans des gestes, des heures passées à chercher un accord, à ajuster une mélodie, à transformer une intuition en chanson. Et c’est précisément parce qu’il n’a pas été brandi comme un étendard qu’il demeure si précieux. Le duo Ringo/George, ce n’est pas le choc des génies, c’est la musique comme main tendue.

On peut remonter très loin pour comprendre cela, jusqu’à un moment presque anodin devenu culte : “Octopus’s Garden”. À l’époque, Ringo est un auteur débutant, un homme qui sait ce qu’il veut exprimer mais pas forcément comment le construire. George Harrison l’accompagne, l’encourage, le guide. Il ne s’empare pas du morceau. Il l’illumine de l’intérieur, comme on ouvre une fenêtre dans une pièce un peu sombre. Cette scène, qu’on a pu revoir plus tard à l’écran, a quelque chose de bouleversant : on y voit la création dépouillée de tout romantisme toxique, un musicien aidant un autre musicien, simplement parce qu’il croit en lui.

“Octopus’s Garden” : un refuge sous la mer, et l’atelier discret de Harrison

On a trop souvent réduit “Octopus’s Garden” à sa surface enfantine, à son décor sous-marin, à son statut de respiration au milieu d’un album chargé. Pourtant, derrière le côté comptine, il y a un sous-texte très concret : le désir de fuir. Fuir l’atmosphère délétère, les tensions, les non-dits, l’impression de travailler dans un navire qui prend l’eau. Ringo, dans ces années-là, n’est pas seulement le batteur souriant : il est aussi l’homme qui voit le groupe se fracturer et qui rêve d’un endroit où l’on serait « à l’abri du monde », même si cet endroit est imaginaire, même s’il se situe « sous la mer ».

Ce qui rend l’histoire belle, c’est que George Harrison comprend ce besoin. Il n’écrit pas à la place de Ringo. Il ne vole pas la paternité émotionnelle du morceau. Il l’aide à le dire correctement. Là se situe la différence entre un co-auteur opportuniste et un partenaire sincère. Harrison a toujours été attentif aux chansons des autres, surtout lorsqu’elles révélaient une vérité fragile. Il y a chez lui une forme de délicatesse artisanale : la capacité à rendre solide ce qui, au départ, n’est qu’une esquisse.

Cette dynamique va s’amplifier après la séparation. Quand les Beatles se dissolvent, Ringo n’a pas envie de devenir une statue tragique. Il cherche un chemin praticable. Harrison, lui, est à la fois l’ami et le mentor, celui qui sait comment transformer un embryon en chanson, comment donner de la profondeur à trois accords, comment faire entrer une émotion dans une structure.

“It Don’t Come Easy” : la main invisible de George, et la naissance d’un Ringo auteur

S’il fallait une preuve éclatante de cette alchimie, elle se trouve dans “It Don’t Come Easy”. Officiellement, la chanson porte la signature de Ringo Starr. Dans les faits, Harrison est partout : dans l’encouragement, dans la production, dans l’idée même qu’une chanson peut être « finie » et pas seulement commencée. Ringo a souvent expliqué son rapport à l’écriture : il peut trouver un couplet, un refrain, une idée, mais la conclusion, l’architecture finale, lui échappe parfois. C’est là que George intervient comme un architecte discret, ajoutant des ponts, des fondations, des harmonies, tout en laissant la chanson appartenir à celui qui l’a rêvée.

Cette générosité est d’autant plus frappante qu’elle se déploie dans un contexte où chacun, logiquement, devrait protéger son territoire. L’après-Beatles, c’est la guerre des légitimités. Tout le monde veut prouver qu’il était indispensable. Harrison, lui, aide Ringo à exister, y compris lorsque cette aide pourrait susciter des questions embarrassantes sur la part réelle de chacun. On pourrait y voir une forme de noblesse. On pourrait aussi y lire une simple amitié : George veut que son camarade tienne debout, qu’il trouve sa voix, qu’il ne soit pas réduit à un accessoire de l’histoire.

Ce qui est fascinant, c’est que cette méthode aboutit à des chansons qui sonnent immédiatement comme du Ringo. Même lorsque Harrison ajoute des couleurs, même lorsqu’il « met dix accords » là où Ringo en voit trois, l’identité de départ demeure. La chanson reste terrienne, chaleureuse, à hauteur d’homme. Elle ne cherche pas l’illumination mystique. Elle cherche la consolation.

Mai 1971 : un yacht dans le sud de la France, et la naissance de “Photograph”

Et puis arrive “Photograph”, la pièce maîtresse, la chanson qui prouve que le duo Ringo Starr / George Harrison pouvait produire quelque chose qui dépasse le simple « bon morceau ». Une chanson qui, en quatre minutes, capture ce que Ringo sait faire quand il cesse d’être uniquement le clown gentil et devient le narrateur d’une perte.

L’histoire de “Photograph” a quelque chose de romanesque sans être mythologique. On n’est pas dans le grand récit londonien des studios enfumés, ni dans l’épopée new-yorkaise des tours de verre. On est au large, dans le sud de la France, dans un cadre presque indécent de douceur, comme si l’écriture d’une chanson triste devait paradoxalement se produire sous un soleil trop beau. Ringo et George commencent à l’ébaucher lors d’une parenthèse à Cannes, sur un yacht, avec cette sensation étrange que le monde réel peut s’interrompre quelques jours, le temps de laisser apparaître une mélodie.

On imagine facilement la scène : deux anciens Beatles assis avec une guitare, pas pour refaire l’histoire, pas pour relancer la machine, mais pour écrire une chanson comme on écrirait une lettre qu’on n’osera jamais envoyer. Ringo arrive avec son instinct, son sens du refrain, sa manière de viser l’émotion sans la compliquer. George apporte la sophistication harmonique, les tournures qui élargissent l’espace. Ensemble, ils construisent une ballade qui n’a rien d’un exercice spirituel façon Harrison, mais qui contient une spiritualité plus humble : celle du chagrin ordinaire, du souvenir matérialisé par une simple photo.

Ringo le dira plus tard avec cette autodérision qui le protège autant qu’elle l’expose : il ne joue que trois accords, il écrit, puis il donne à George, et George en ajoute dix, et tout le monde croit que Ringo est un génie. La plaisanterie est vraie et fausse à la fois. Vraie, parce que Harrison a réellement ce rôle de coloriste. Fausse, parce qu’aucun accord supplémentaire ne crée une émotion si, au départ, l’émotion n’existe pas. “Photograph” touche parce que l’idée est forte : l’image figée d’un amour disparu, la photo comme relique, comme preuve et comme torture.

Une chanson de rupture qui refuse le spectaculaire

Ce qui frappe dans “Photograph”, c’est sa retenue. Les grandes ballades pop des années 70 aiment souvent le grand drame, les montées en puissance, les arrangements qui hurlent « chef-d’œuvre ». Ici, la chanson avance avec une dignité modeste. Elle n’a pas besoin de vous prendre à la gorge par la force. Elle vous attrape autrement, par ce sentiment universel : l’instant où l’on comprend que l’autre ne reviendra pas, et que le seul contact possible avec ce passé, c’est un morceau de papier glacé.

Le texte, dans sa simplicité, évite les métaphores trop littéraires. Il parle comme parle quelqu’un qui a mal. Et c’est précisément pour cela que la voix de Ringo est irremplaçable. On a plaisanté pendant des décennies sur ses limites vocales. Mais “Photograph” n’a pas besoin d’un chanteur olympique. Elle a besoin d’un homme qui sonne vrai. Un homme qui ne surjoue pas la douleur. Un homme qui admet, presque à contrecœur, que l’émotion déborde.

On se rend alors compte d’une chose : l’image publique de Ringo, celle du gars drôle, du batteur cool, rend cette chanson plus poignante. Parce qu’elle déplace le regard. Quand le clown se tait, la salle écoute. Quand l’homme qu’on croyait uniquement solaire chante une mélancolie aussi nette, on comprend que la légèreté n’empêche pas la profondeur, qu’elle peut même en être le masque.

1973 : Los Angeles, un studio, et une réunion fantôme des Beatles

La magie de “Photograph” tient aussi à son contexte d’enregistrement. Le début des années 70 voit se dessiner un phénomène fascinant : les anciens Beatles se croisent, s’invitent, se prêtent des mains, parfois comme un geste d’amitié, parfois comme une tentative de normalité, parfois comme un moyen de dire au monde que la rupture ne signifie pas forcément la haine éternelle. L’album Ringo (1973) cristallise cela d’une manière presque insolente : chaque ancien Beatle y apparaît d’une façon ou d’une autre, comme si le disque devenait un salon où chacun passe dire bonjour, sans que personne ne prononce le mot « réunion ».

Au cœur de ce disque, “Photograph” fonctionne comme une porte d’entrée émotionnelle. Elle est le single qui prépare le terrain, qui dit au public : ne regardez pas seulement Ringo comme un personnage secondaire, écoutez-le comme un artiste capable d’une vraie chanson. L’enregistrement se fait à Los Angeles, avec un producteur, Richard Perry, et une distribution de musiciens qui ressemble à un générique de film hollywoodien. Il y a là une forme de luxe sonore, mais la chanson ne se dissout pas dans l’opulence. Au contraire, ce luxe sert la sobriété du propos. L’orchestre, les chœurs, les instruments additionnels ne sont pas un maquillage, ils sont un cadre.

Et au milieu de tout cela, il y a George Harrison, encore, en présence réelle. Il joue, il chante, il soutient. Ce n’est pas seulement une collaboration sur le papier. C’est l’amitié transformée en son. Le résultat, c’est une chanson qui parvient à être à la fois parfaitement radiophonique et profondément intime, une combinaison rare, presque impossible, que peu de titres des années 70 réussissent sans tomber dans le sucre.

“Photograph” comme sommet : la preuve que Ringo pouvait rivaliser, à sa manière

Dire que “Photograph” pourrait tenir tête aux meilleures chansons solo issues de l’univers Beatles n’est pas une provocation. C’est un constat, à condition de ne pas confondre grandeur et complexité. Les grands morceaux ne sont pas toujours ceux qui changent la théorie musicale. Parfois, ils gagnent parce qu’ils disent l’essentiel en peu de mots, et parce qu’ils trouvent la bonne voix pour le dire.

Il y a dans “Photograph” une efficacité mélodique digne des meilleurs McCartney, une sincérité émotionnelle qui n’aurait pas déplu à Lennon, et une finesse harmonique qui porte la marque de Harrison. Mais surtout, il y a ce que les trois autres n’auraient probablement pas pu offrir : cette vulnérabilité presque naïve qui appartient à Ringo. Lennon aurait pu rendre la chanson plus cynique, McCartney plus spectaculaire, Harrison plus métaphysique. Ringo, lui, la rend humaine.

C’est peut-être là que se joue la beauté du morceau : il n’essaie pas de dépasser les autres. Il ne cherche pas à être « le meilleur ex-Beatle ». Il cherche à être fidèle à ce qu’il ressent. Et cette fidélité, paradoxalement, le place au niveau des plus grands, parce qu’elle rappelle une vérité que la mythologie Beatles tend à étouffer : le génie collectif du groupe venait aussi de la diversité des tempéraments, de la coexistence de plusieurs façons d’être vrai.

29 novembre 2002 : “The Concert for George”, ou quand la chanson change de sens

La trajectoire de “Photograph” connaît un moment de bascule lors de The Concert for George, hommage organisé un an après la mort de George Harrison, au Royal Albert Hall. Dans ce contexte, la chanson cesse d’être seulement une ballade de rupture amoureuse. Elle devient une chanson de deuil, un morceau qui parle soudain d’absence au sens le plus brut, le plus définitif. La photo n’est plus celle d’un amour perdu. C’est l’image mentale d’un ami disparu, et l’idée terrible qu’il ne reste parfois que cela : des images, des souvenirs, des instants figés.

Quand Ringo Starr la chante ce soir-là, il la porte autrement. Il ne joue pas la tristesse. Il la traverse. Et c’est précisément parce que Ringo est Ringo, parce qu’il n’a jamais cultivé la posture tragique, que cette interprétation frappe. Le public n’assiste pas à une performance calibrée, mais à un moment de vérité. On entend l’homme derrière l’icône, l’ami derrière le Beatle, le survivant derrière le sourire.

Ce concert est, en soi, un rappel de l’importance de Harrison dans la vie musicale des autres. Il n’était pas seulement un auteur génial. Il était un lien, un pont, un catalyseur. Et Ringo, en choisissant “Photograph” pour cet hommage, dit quelque chose de simple et de puissant : ce morceau, parmi tous, représente leur collaboration la plus pure, la plus officielle, la plus lisible. C’est la chanson qui porte leurs deux noms. C’est aussi, peut-être, celle qui résume le mieux ce qu’ils étaient l’un pour l’autre : un appui.

L’héritage d’un “non-superstar” : pourquoi Ringo a gagné autrement

Il y a une ironie douce dans le destin de Ringo Starr. Il n’a jamais été l’artiste que l’on regarde comme un prophète. Il n’a pas écrit les manifestes les plus célèbres. Il n’a pas révolutionné la pop comme Lennon et McCartney, ni ouvert une porte spirituelle aussi vaste que Harrison. Et pourtant, il est encore là, debout, en mouvement, fidèle à cette idée simple : la musique est faite pour être jouée, pas pour être sacralisée jusqu’à l’immobilité.

Son triomphe n’est pas celui de l’ego. C’est celui de la durée. C’est la capacité à rester aimable sans devenir insignifiant, à rester accessible sans devenir anecdotique. “Photograph” cristallise cela. C’est une chanson qui prouve que l’homme qu’on a trop souvent réduit à la blague pouvait, quand il le voulait, écrire et chanter un morceau d’une intensité comparable aux sommets de l’après-Beatles. Elle prouve aussi autre chose : que George Harrison, souvent présenté comme l’éternel troisième homme frustré, pouvait être un ami généreux, un artisan du collectif, un musicien qui savait que la grandeur ne se mesure pas seulement aux crédits, mais à ce qu’on offre aux autres.

Au fond, Ringo n’a jamais eu besoin d’être une superstar solo au sens classique. Son génie, si l’on veut employer ce mot, réside dans une forme de sagesse rock : savoir rester à sa place sans se diminuer, savoir briller sans aveugler, savoir être le cœur battant plutôt que le cerveau autoproclamé. Dans un monde où l’on confond si souvent importance et volume sonore, cette modestie active est peut-être la plus grande victoire.

Et quand on réécoute “Photograph” aujourd’hui, on comprend pourquoi elle traverse le temps. Parce qu’elle n’est pas un exercice de style. Parce qu’elle ne dépend pas d’une époque. Parce qu’elle parle d’une chose que personne n’échappe : l’absence, le souvenir, cette sensation étrange de tenir entre ses doigts une image qui sourit alors que la vie, elle, a déjà tourné la page. Dans cette chanson, Ringo Starr cesse d’être seulement le batteur adorable. Il devient le narrateur d’une douleur universelle. Et George Harrison, derrière lui, ajoute des accords, oui, mais surtout ajoute ce que les vrais amis ajoutent : de la force.