CMAT et le virus Beatles : quand “Happiness Is a Warm Gun” reprogramme une vie

Publié le 09 janvier 2026 par John Lenmac @yellowsubnet

Il y a des artistes qu’on écoute, et d’autres qui vous reprogramment. Pour CMAT, les Beatles appartiennent clairement à la seconde catégorie : pas une influence vaguement citée en interview, mais une fièvre, une vraie, capable de dévorer trois ans d’une vie. Tout part d’un morceau pas franchement taillé pour l’entrée des débutants : “Happiness Is a Warm Gun”, joyau tordu du White Album, mini-film à tiroirs où les climats changent comme des humeurs et où la beauté surgit de la fracture. À partir de là, CMAT plonge dans l’archive comme on descend dans une cave : disques, photos, sessions, livres de salon offerts à Noël, fanzines des années 80 aussi obsessionnels que “dérangés”. Et soudain, son cabaret pop en strass, ses punchlines et sa mélancolie fumante prennent un relief nouveau. Car derrière le glamour un peu cheap et l’autodérision, il y a la même religion que chez Lennon/McCartney : l’artisanat de la chanson, le goût du personnage, la capacité à tenir ensemble le rire et le vertige. Ce texte raconte cette rencontre improbable et pourtant évidente : l’Irlande en paillettes face au laboratoire Beatles, et le fil invisible qui relie deux époques quand une seule chanson suffit à faire basculer tout le reste.


Il y a des artistes qui s’invitent dans votre existence comme une évidence. Pas avec fracas, pas forcément avec le panache d’une révélation mystique, plutôt comme un parfum qui finit par s’incruster dans les tissus : on ne sait plus très bien quand on l’a senti pour la première fois, mais on sait qu’il est là depuis toujours. Pour beaucoup d’entre nous, The Beatles appartiennent à cette catégorie. On peut ne pas avoir grandi dans les années 60, ne pas avoir connu la télévision noir et blanc, les coupes au bol et les cris d’adolescentes qui couvrent les amplis, et pourtant avoir l’impression que leur musique a toujours été présente, comme un mobilier intime de la mémoire.

C’est d’ailleurs ce que dit, à sa manière, l’histoire de CMAT. Pas une rockeuse au sens classique, pas une enfant du Merseybeat, pas une héritière directe des guitares Rickenbacker et des harmonies serrées. Plutôt une pop star irlandaise qui revendique le clinquant, l’outrance, le cabaret et la grande chanson émotionnelle, avec une obsession initiale pour la musique country et ses récits à cœur ouvert. À première vue, tout semble opposer la “Dunboyne Diana” – ce personnage qu’elle s’est fabriqué, mi-diva populaire, mi-comédienne tragique – aux Liverpuldiens sacrés. D’un côté, le glamour un peu cheap, le sens du slogan, l’auto-dérision comme bouclier et comme arme. De l’autre, l’archétype du groupe total, le mythe fondateur, l’acte I de la pop moderne, l’ADN de la musique enregistrée telle qu’on la consomme encore.

Et pourtant. Il suffit d’un moment, d’une seule chanson, d’un détail de production ou d’une inflexion de voix, pour que les catégories s’effondrent. Les genres, les époques, les appartenances sociales : tout cela est utile pour penser la musique, mais rarement pour la ressentir. La preuve : quand CMAT tombe enfin sur The Beatles, elle ne “découvre” pas un groupe au sens scolaire du terme. Elle attrape une fièvre. Une vraie. Une fièvre qui vous fait perdre du temps, des nuits, parfois des années, et dont vous ne guérissez jamais complètement.

Dans une interview de 2021 où elle évoquait les chansons qui avaient façonné sa vie, elle a raconté avoir traversé une phase Beatles « très extrême » pendant environ trois ans : elle ne parlait plus que de ça, ne pensait plus qu’à ça. Puis, en forme de morale domestique, elle ajoutait qu’encore aujourd’hui certains membres de sa famille lui offrent des livres de salon sur le groupe à Noël, comme on nourrit un culte devenu tradition familiale. Elle évoquait aussi les fanzines et newsletters des années 80 qu’elle avait réussi à dénicher, et qu’elle trouvait « dérangés », au sens affectueux : une Beatlemania d’archives, compulsive, excessive, délicieusement déraisonnable.

La scène est parfaite parce qu’elle raconte deux choses à la fois : d’une part, la force d’aspiration des Beatles, capables d’engloutir dans leur orbite une artiste née à une autre époque, avec d’autres codes ; d’autre part, la nature même de CMAT, qui est précisément le genre de musicienne à s’abandonner à une obsession jusqu’à l’épuisement, puis à la sublimer en chansons. Et la chanson qui a ouvert les vannes n’est pas un tube évident, pas un refrain universellement fredonné, pas une ballade de mariage. C’est un morceau du White Album, ce disque-labyrinthe où les Beatles se dispersent et se cherchent, où la beauté surgit souvent de la fracture : “Happiness Is a Warm Gun”.

Sommaire

  • CMAT, l’Irlande en strass : une diva pop née dans la comédie tragique
  • La première morsure : Beatlemania tardive, mais radicale
  • “Happiness Is a Warm Gun” : la chanson qui choisit ses victimes
  • Le White Album, ou l’art d’être plusieurs personnes à la fois
  • Paul McCartney et CMAT : deux artisans obsédés par la chanson
  • Quand la country rejoint les Beatles : une histoire moins improbable qu’elle n’en a l’air
  • La mélancolie qui fume : ce que CMAT a entendu dans “Happiness”
  • Les livres de salon et les fanzines fous : les Beatles comme religion domestique
  • L’influence Beatles : un horizon qui ne disparaît jamais
  • Et si le vrai point commun, c’était le goût du personnage ?
  • La leçon du White Album : autoriser le chaos, mais viser l’évidence
  • Les Beatles comme miroir : ce que l’obsession dit de nous
  • Conclusion : un fil invisible entre deux époques

CMAT, l’Irlande en strass : une diva pop née dans la comédie tragique

Pour comprendre pourquoi l’obsession Beatles chez CMAT n’a rien d’un gag, il faut d’abord la regarder telle qu’elle est : une autrice-compositrice qui a fait de l’excès un langage et de la vulnérabilité un carburant. Son art repose sur un paradoxe très irlandais, au fond : l’idée qu’on peut rire en racontant l’effondrement, qu’on peut chanter le désastre comme une fanfare, qu’on peut transformer la honte en confettis.

Son écriture fonctionne par coups de scalpel. Elle saisit une émotion brute, l’expose sans fard, puis la détourne par une image absurde ou une formule qui claque. Ce n’est pas de la légèreté : c’est une stratégie de survie. Dans sa musique, le cœur saigne mais le maquillage tient, parce que le spectacle doit continuer. Elle incarne cette tradition où l’humour n’est pas l’ennemi du drame, mais sa doublure, son jumeau mal élevé.

Et puis il y a la voix : une voix qui peut être immense, chaleureuse, presque “old school”, capable d’embrasser le cabaret comme la confession de fin de soirée. C’est important, parce que The Beatles, avant d’être un mythe, sont aussi un groupe de chanteurs. Un groupe de timbres, de personnalités vocales, de narrateurs. On oublie parfois que leur révolution ne s’est pas faite seulement par l’écriture ou le studio, mais aussi par la façon de raconter : l’intime, le quotidien, l’absurde, le romantique, l’acide, parfois dans la même chanson.

Chez CMAT, l’influence de la country n’est pas qu’un décor. C’est un rapport au récit, à la phrase qui doit frapper juste, au personnage qui doit exister immédiatement. La country, c’est la science du détail significatif, du petit objet qui devient symbole. Les Beatles, eux aussi, maîtrisaient ça. Qu’on pense à un ticket, un journal, un homme qui fixe le plafond, un autre qui se planque dans un trou, une fille qui passe comme un nuage : ils ont inventé une pop où l’anecdote peut devenir métaphysique.

On a donc, d’un côté, une artiste moderne qui fait de la pop un théâtre, et de l’autre, un groupe qui a fait du rock un roman. La connexion n’est pas si improbable. Elle est même inévitable.

La première morsure : Beatlemania tardive, mais radicale

Il y a une idée reçue : on imagine que l’amour des Beatles se transmet “naturellement”, dès l’enfance, comme un patrimoine sonore. C’est souvent vrai. Mais il existe une autre voie, plus violente : la découverte tardive, celle qui arrive quand on a déjà un goût formé, des références, un ego artistique, et que l’on se retrouve quand même balayé. C’est cette découverte-là qui provoque les obsessions les plus féroces, parce qu’elle vous humilie un peu : comment ai-je pu vivre sans ça ? comment ai-je pu écrire des chansons sans savoir que cet horizon existait ?

Quand CMAT raconte ses trois années de Beatles, elle décrit une possession douce : le moment où l’écoute devient exclusive, où l’on compare tout à ce qu’on vient de découvrir, où l’on cherche des preuves partout, où l’on s’éduque à marche forcée. Les disques, les films, les photos, les versions alternatives, les sessions, les récits, les mythologies parallèles. C’est le vertige de l’archive. Et ce vertige, elle l’a nourri d’une manière très révélatrice : en allant chercher des objets de fan culture, notamment ces magazines et newsletters des années 80 qu’elle qualifie de “dérangés”.

Cette précision est précieuse. Elle dit que l’obsession Beatles n’est pas seulement musicale. Elle est sociale. Elle est anthropologique. Les Beatles ne sont pas un groupe : ce sont des milliers de micro-sociétés, des communautés de collectionneurs, des cercles d’interprétation, des guerres de chapelles. Tout le monde y projette quelque chose. Et les fanzines des années 80, c’est une époque charnière : le groupe est déjà un mythe, John Lennon est mort, Paul McCartney est vivant mais contesté, George Harrison se retire puis revient, Ringo Starr traverse ses propres cycles. Les fans, eux, tiennent la flamme comme on entretient un feu sacré, parfois avec une ferveur qui frôle la folie. Lire ces archives, c’est entrer dans un cerveau collectif. C’est comprendre que l’histoire des Beatles se raconte aussi par ses obsédés.

Or CMAT appartient à une génération qui connaît l’obsession sous une autre forme : l’internet, la boucle, le commentaire, le mème, la fixation publique. Son amour des Beatles se situe à la jonction des deux mondes : le fanzine papier et la timeline, l’archive poussiéreuse et la viralité. Elle ne fait pas que “s’inspirer”. Elle s’immerge. Elle se dissout dans la matière Beatles, comme on se dissout dans une série, un univers, une mythologie. Trois ans “perdus”, dit-elle, et elle ne regrette rien. Cette phrase est moins légère qu’elle en a l’air. Perdre du temps à aimer, c’est peut-être l’activité la plus humaine qui soit.

“Happiness Is a Warm Gun” : la chanson qui choisit ses victimes

On pourrait croire qu’une artiste pop contemporaine tomberait amoureuse des Beatles par la porte la plus accessible : une mélodie évidente, un refrain imparable, une chanson d’amour qui colle à la peau. “Hey Jude”, “Let It Be”, “Here Comes the Sun”, “Yesterday” : des portes d’entrée parfaites, des hymnes mondiaux, des morceaux qui ressemblent à des monuments publics. Mais non. La chanson qui a capturé CMAT, c’est “Happiness Is a Warm Gun”, c’est-à-dire l’une des pièces les plus labyrinthiques du répertoire Beatles, un morceau à tiroirs, presque un mini-film en plusieurs actes, avec ses changements de climat, ses ruptures, ses étrangetés.

Cette chanson a quelque chose de fascinant parce qu’elle est le White Album en miniature. Elle condense l’esprit de ce disque : la fragmentation comme méthode, le collage comme esthétique, la beauté qui surgit d’une tension permanente. Elle commence comme une confession malsaine, avance comme une hallucination, puis s’achève dans une sorte de doo-wop tordu, presque ironique. Ce n’est pas une chanson “simple”. C’est une chanson qui vous met au défi. Elle vous dit : tu veux aimer les Beatles ? Très bien. Alors viens là. Approche. Accepte l’inconfort. Accepte le trouble.

Pour une artiste comme CMAT, qui aime autant le théâtre que la vérité émotionnelle, ce type de morceau est une mine d’or. Parce qu’il prouve que la pop peut être narrative sans être linéaire, sensuelle sans être propre, drôle sans être superficielle. Et parce qu’il y a, dans “Happiness Is a Warm Gun”, une mélancolie enfumée, un malaise élégant, une tristesse qui se maquille en provocation. C’est exactement le genre de contraste que CMAT manie : l’aveu et la grimace, la larme et la punchline.

Ce qui frappe aussi, c’est le titre lui-même : “le bonheur est un pistolet chaud”. Une phrase absurde, glaçante, presque surréaliste, qui ressemble à une trouvaille de romancier beat. Les Beatles avaient ce pouvoir : faire entrer dans la pop des images qui n’auraient pas dû s’y trouver, des mots qui dérangent, des associations qui restent dans la tête comme un caillou dans la chaussure. On peut écouter la chanson mille fois et continuer à se demander ce qu’elle “veut dire”. Et c’est précisément ce qui nourrit l’obsession : l’impossibilité de clore l’interprétation.

Le White Album, ou l’art d’être plusieurs personnes à la fois

Si CMAT dit qu’elle aurait pu choisir n’importe quel morceau du White Album, ce n’est pas de la politesse. C’est un aveu de compréhension. Parce que le White Album n’est pas un disque qu’on aime “un peu”. C’est un disque qui vous offre un monde. Un monde contradictoire, parfois épuisant, parfois incohérent, mais un monde quand même.

Ce double album est souvent raconté comme un chaos : un groupe qui se délite, des ego qui s’affirment, des tensions qui montent, des sessions qui deviennent interminables. Tout cela est vrai. Mais il faut aussi voir l’autre face : le White Album est peut-être le moment où les Beatles deviennent pleinement des artistes modernes, au sens le plus contemporain du terme. Ils ne cherchent plus à être un “groupe” homogène. Ils acceptent d’être un collectif de singularités. Ils font cohabiter des fragments. Ils s’autorisent l’inachevé, l’étrange, le brutal, le tendre, parfois à quelques pistes d’écart.

C’est exactement le type d’objet qui parle à notre époque, où l’identité est multiple, où les esthétiques se mélangent, où l’on passe d’un registre à l’autre sans demander la permission. CMAT, qui joue avec les masques, les personnages, les postures de diva et les confessions intimes, trouve dans le White Album un ancêtre. Un disque qui dit : tu peux être drôle et désespéré, kitsch et profond, classiciste et expérimental. Tu peux être toi, mais tu peux aussi être dix versions de toi.

Et ce n’est pas anodin que la chanson déclencheuse soit précisément un morceau où l’on entend, en filigrane, la tension du groupe : les voix qui s’agrègent, les harmonies qui serrent, la production qui change de peau. L’obsession Beatles commence souvent là : non pas dans la perfection lisse, mais dans la faille. Dans le moment où l’on entend l’humain derrière le mythe.

Paul McCartney et CMAT : deux artisans obsédés par la chanson

On pourrait s’arrêter à l’idée simple : une artiste moderne admire un groupe légendaire, fin de l’histoire. Mais ce serait rater ce qui lie réellement CMAT et The Beatles : non pas le style, non pas l’époque, mais une même obsession de l’artisanat pop. Au fond, ils appartiennent à la même famille : celle des geeks de la chanson, de ceux qui prennent au sérieux le pouvoir d’un refrain, d’une modulation, d’une phrase qui tombe exactement au bon endroit.

On insiste souvent sur le fait que Paul McCartney vient du blues, du rock’n’roll, du music-hall, des standards. C’est vrai, et cela fait partie de sa singularité : ce mélange d’énergie adolescente et de culture mélodique, cette capacité à écrire des chansons qui semblent à la fois évidentes et savamment construites. Mais l’essentiel est ailleurs : McCartney est un obsessionnel du détail. Un homme qui peut passer des heures sur une ligne de basse, sur un arrangement vocal, sur une transition. Un homme qui, même à un âge où d’autres seraient en train de gérer leur légende comme un musée, continue de se comporter comme un étudiant en musique qui veut trouver une meilleure idée.

CMAT fonctionne de la même manière, avec d’autres outils et d’autres influences. Ses chansons ont souvent l’air de sortir d’un cabaret pop saturé de références, mais elles tiennent parce qu’elles sont construites. Elles sont écrites. Elles ne reposent pas seulement sur un concept ou une attitude : elles reposent sur des mélodies qui retombent sur leurs pattes, sur des phrases qui savent être drôles sans être jetables, sur une sensibilité qui refuse de choisir entre le ridicule et le sublime.

Les Beatles, au fond, ont inventé cette liberté-là : le droit d’être pop et ambitieux, accessible et tordu, émotionnel et cérébral. L’idée que l’on peut viser le grand public sans renoncer à la complexité. C’est une leçon que CMAT semble avoir intégrée de manière intuitive. Et c’est là que l’on peut imaginer le fantasme, presque comique et pourtant plausible : Paul McCartney écoutant une chanson au titre absurde comme “The Jamie Oliver Petrol Station”, souriant devant l’idée, puis prêtant l’oreille à la mécanique interne, à la façon dont le morceau se déploie, dont l’ironie cache une anxiété réelle. McCartney a toujours aimé les chansons qui ont un gimmick, un angle, un détail qui fait basculer l’ordinaire vers l’étrange. Il a écrit des histoires de personnages, des saynètes, des miniatures. Il pourrait comprendre, sincèrement, l’art de CMAT.

Quand la country rejoint les Beatles : une histoire moins improbable qu’elle n’en a l’air

On oppose souvent The Beatles à la country comme on oppose deux continents. Les Beatles seraient l’Europe pop, la modernité urbaine, l’électricité. La country serait l’Amérique rurale, la tradition, les guitares acoustiques. Et pourtant, l’histoire réelle est plus poreuse. Les Beatles ont toujours été des voleurs de styles, au sens noble : ils ont pris partout ce qui les émouvait, l’ont digéré, l’ont transformé.

Leur rapport à la musique américaine est fondamental. Sans le rock’n’roll, sans le rhythm’n’blues, sans les girl groups, il n’y a pas de Beatles. Et la country, au sens large, fait partie de ce grand fleuve. On peut l’entendre dans certaines tournures harmoniques, dans leur goût pour les récits, dans cette manière de traiter la chanson comme un petit film. On peut aussi l’entendre dans leur amour du pastiche et du music-hall : ce goût du personnage, de la scène, du clin d’œil, qui n’est pas si éloigné de l’esprit de Nashville, où l’on raconte la douleur avec un sourire et un costume impeccable.

CMAT, elle, part de la country pour aller vers une pop européenne, théâtrale, internetisée, pleine de références contemporaines. C’est presque l’inverse. Mais le mouvement est identique : prendre une tradition et la tordre, en faire un objet personnel. Ce que les Beatles ont fait au rock’n’roll, CMAT le fait à sa manière à la country-pop : elle la rend plus étrange, plus drôle, plus instable. Elle la remplit de sa propre biographie, de ses obsessions, de sa colère, de sa tendresse.

Et c’est peut-être là que “Happiness Is a Warm Gun” devient symbolique : une chanson qui commence comme une confession et finit comme une parodie de doo-wop. Une chanson qui se moque d’elle-même tout en restant profondément troublante. Une chanson qui refuse la pureté. Ce refus, CMAT le porte en elle.

La mélancolie qui fume : ce que CMAT a entendu dans “Happiness”

Quand CMAT parle des “restes fumants et mélancoliques” de “Happiness Is a Warm Gun”, elle pointe quelque chose de très précis : l’émotion souterraine. Beaucoup d’auditeurs entendent d’abord la provocation, la sexualité codée, le collage. Mais il y a, sous la surface, une tristesse réelle, un malaise existentiel. La chanson a quelque chose de nocturne. Elle ressemble à un regard dans le vide, à une pensée toxique qui revient, à une fascination dangereuse.

C’est important, parce que CMAT est souvent perçue comme une artiste de l’exubérance, de l’humour, du show. Or son œuvre est traversée par des zones sombres : la solitude, la honte, la colère, la sensation d’être à côté de sa vie, le sentiment que le monde est trop grand et trop violent. Elle sait maquiller tout cela, le déguiser en extravagance, mais elle ne le nie jamais. Elle fait partie de ces artistes qui utilisent le rire comme une lampe torche dans un tunnel.

Les Beatles, surtout à l’époque du White Album, font exactement ça : ils rient, ils pastichent, ils s’éparpillent, mais la tristesse est là. Elle est dans les silences, dans les voix fatiguées, dans les ruptures. Le White Album est un disque où l’on sent la fin approcher, même si personne ne veut la nommer. Un disque où l’on entend des individus qui essaient de continuer à jouer ensemble alors qu’ils commencent à vivre séparément.

Pour une artiste moderne, cette dimension humaine est essentielle. Elle rappelle que la pop n’est pas seulement une machine à produire du plaisir. Elle est aussi un lieu où l’on peut déposer du trouble. Et CMAT, en choisissant cette chanson comme déclencheur, révèle son propre rapport à la musique : elle ne cherche pas seulement la beauté, elle cherche la vérité émotionnelle, même quand elle est tordue, même quand elle est inconfortable.

Les livres de salon et les fanzines fous : les Beatles comme religion domestique

Il y a quelque chose de magnifique, et de très concret, dans l’image des livres de salon offerts à Noël. Parce que l’obsession Beatles est souvent racontée comme une affaire grandiose : concerts historiques, albums mythiques, révolutions culturelles. Mais elle se vit aussi dans des gestes minuscules. Dans une bibliothèque. Dans une chambre. Dans un objet un peu kitsch posé sur une table basse. Les Beatles sont un mythe, certes, mais ils sont aussi un élément de décoration, un rituel familial, un cadeau qu’on fait à quelqu’un dont on sait qu’il ne s’en lassera jamais.

Et puis il y a ces fanzines des années 80, “dérangés”, que CMAT dit avoir adorés. Cette phrase dit tout de la Beatlemania : elle est irrationnelle, et c’est précisément ce qui la rend fertile. Les fans des Beatles ont toujours eu un rapport particulier à l’analyse : ils dissèquent, ils comparent, ils collectionnent, ils interprètent. Ils transforment des détails en prophéties. Ils font de la musique un texte sacré. Cela peut devenir absurde, mais cette absurdité est aussi une forme d’amour.

Or la pop moderne fonctionne de plus en plus comme ça : les fandoms, les communautés, les interprétations infinies. CMAT est une artiste contemporaine qui comprend cette logique, parce qu’elle en vient. Sa Beatlemania n’est pas un caprice : c’est un mode d’existence. Et c’est aussi, peut-être, une manière de se situer dans l’histoire. Quand on est une artiste de 29 ans, on vit dans un monde où tout est immédiat, où tout se consomme vite, où l’on vous demande de produire sans cesse. Se perdre trois ans dans The Beatles, c’est aussi refuser cette accélération. C’est choisir la profondeur contre la vitesse. C’est habiter un mythe plutôt que de le survoler.

L’influence Beatles : un horizon qui ne disparaît jamais

On a souvent dit que les Beatles sont partout. C’est devenu un cliché. Mais certains clichés sont vrais parce qu’ils décrivent une réalité massive. Les Beatles sont partout non pas parce qu’ils auraient “inventé” toute la musique moderne, mais parce qu’ils ont inventé une manière de penser la pop : comme un art total, comme un terrain de jeu, comme un laboratoire émotionnel.

Quand une artiste comme CMAT, qui semble a priori éloignée de leur esthétique, tombe amoureuse d’un morceau comme “Happiness Is a Warm Gun”, elle rappelle une vérité simple : les Beatles ne sont pas un style. Ils sont une boîte à outils. On peut les aimer pour des raisons opposées. On peut les aimer pour la mélodie, pour le son, pour l’audace, pour l’humour, pour la noirceur, pour la tendresse. On peut y entrer par la joie ou par la dépression, par l’adolescence ou par la trentaine.

Et surtout, on peut y entrer en tant que musicien. Parce que l’amour des Beatles, chez les artistes, n’est pas seulement nostalgique. Il est technique. Il est professionnel. Il s’agit de comprendre comment ces chansons tiennent debout, comment elles font leur effet, comment elles passent de l’idée au disque. Les Beatles sont une école clandestine de songwriting. Ils sont le manuel que tout le monde lit en secret, même quand on prétend s’en moquer.

CMAT est, au fond, un cas exemplaire : une pop star qui s’autorise le grand spectacle, mais qui reste une artisan, une autrice qui travaille, qui écrit, qui pense. Son obsession Beatles n’est pas une anecdote : c’est une déclaration d’appartenance à une lignée. La lignée des gens qui prennent la chanson au sérieux, au point d’en devenir un peu fous.

Et si le vrai point commun, c’était le goût du personnage ?

Il existe une autre parenté, plus subtile, entre CMAT et les Beatles : le goût du personnage. On réduit souvent les Beatles à leur dimension “authentique”, comme s’ils étaient la vérité incarnée. Mais ils ont toujours joué avec les masques. Ils ont inventé des identités, des postures, des personnages de chansons. Ils ont été des garçons sages, puis des dandys psychédéliques, puis des artistes conceptuels, puis des hommes fatigués. Ils ont été des héros pop et des acteurs. Leur histoire est aussi celle d’une mise en scène permanente, parfois joyeuse, parfois écrasante.

CMAT, elle, est une artiste qui assume la théâtralité. Elle se fabrique une figure publique, avec des slogans, des costumes, des gestes. Mais cette théâtralité n’est pas un mensonge : c’est une forme de vérité amplifiée. Elle ressemble à ces chanteurs et chanteuses qui comprennent que l’émotion passe aussi par la forme, par le costume, par l’excès. Le pathos, quand il est nu, peut être insupportable. Le show lui donne une distance, une élégance, une possibilité d’être partagé.

Les Beatles ont compris ça très tôt. Ils ont compris que la pop est un art public, et qu’il faut des images pour porter des émotions. C’est aussi pour cela qu’ils continuent d’obséder : ils ne sont pas seulement une discographie, mais un roman visuel, une galerie de personnages, une mythologie.

Dans ce contexte, la phrase sur les fanzines “dérangés” devient encore plus parlante : CMAT aime les Beatles non seulement pour les chansons, mais pour tout ce que le monde a fabriqué autour. Elle aime le récit, la folie, la mythologie. Elle aime la façon dont un groupe peut devenir un continent psychique.

La leçon du White Album : autoriser le chaos, mais viser l’évidence

L’une des raisons pour lesquelles le White Album fascine tant, c’est qu’il rend le chaos acceptable. Il dit : vous pouvez être multiples, contradictoires, inégaux, et produire quand même quelque chose de grand. Mais il dit aussi l’inverse, plus secret : même dans le chaos, il faut des moments d’évidence. Des moments où la chanson devient plus forte que le contexte.

C’est ce que CMAT semble avoir compris instinctivement. Ses morceaux peuvent partir dans tous les sens, alterner le drôle et le sinistre, l’absurde et l’intime, mais ils cherchent toujours le point de bascule où tout devient clair. Le moment où la mélodie emporte tout. Le moment où l’on ne peut plus faire semblant de ne pas être touché.

Les Beatles ont fait ça en permanence. Et “Happiness Is a Warm Gun” en est un exemple parfait : même si le morceau change de peau, même s’il semble parfois décousu, il possède une logique interne, un fil émotionnel. On n’est jamais perdu parce que l’on est tenu par la voix, par l’atmosphère, par une tension dramatique qui ne se relâche pas. C’est une chanson qui vous entraîne, qui vous manipule, qui vous séduit, qui vous met mal à l’aise, puis qui vous laisse avec une sensation étrange, comme après un rêve.

Une artiste qui tombe amoureuse de ce morceau révèle donc beaucoup sur elle-même : elle aime les chansons qui ne se livrent pas tout de suite, les chansons qui ont une zone d’ombre. Elle aime les œuvres qui résistent. Et cela, pour une pop star, est presque une déclaration politique : refuser la consommation rapide, refuser l’évidence immédiate, préférer le trouble durable.

Les Beatles comme miroir : ce que l’obsession dit de nous

Il y a une phrase, dans l’histoire de CMAT, qui dépasse le cas individuel : « J’ai perdu trois ans de ma vie avec les Beatles, et je ne regrette pas une seconde. » Ce type de phrase pourrait être prononcé par des millions de personnes. Elle dit quelque chose de fondamental : les Beatles sont souvent un miroir. Ils absorbent nos obsessions parce qu’ils contiennent assez de matière pour accueillir nos projections.

Quand on traverse une période de fragilité, on peut se réfugier dans les Beatles comme on se réfugie dans un roman infini. Quand on traverse une période d’ambition, on peut les étudier comme une école de composition. Quand on traverse une période de colère, on peut trouver dans le White Album la preuve que l’art peut naître du conflit. Quand on traverse une période de solitude, on peut entendre dans certaines chansons une compagnie étrange, une présence humaine venue d’un autre siècle.

Pour CMAT, cette obsession semble avoir été à la fois une passion de fan et une formation artistique. Elle a plongé dans le mythe, mais elle a aussi trouvé une langue. Une langue qui lui permet d’exister dans un paysage pop saturé, où tout le monde cite tout le monde, où l’on confond souvent l’ironie et la profondeur. Les Beatles, eux, n’étaient pas ironiques au sens moderne. Ils étaient sincères, même quand ils plaisantaient. Et cette sincérité est rare. Elle attire. Elle hypnotise.

Conclusion : un fil invisible entre deux époques

On peut donc partir de l’anecdote – CMAT qui devient fan des Beatles sur le tard grâce à “Happiness Is a Warm Gun” – et arriver à quelque chose de plus large : la preuve que les Beatles ne sont pas un monument immobile, mais une force active. Ils continuent de provoquer des basculements intimes. Ils continuent de faire perdre du temps aux gens, et ce temps n’est pas perdu.

Ce qui lie CMAT et The Beatles, finalement, ce n’est pas la ressemblance sonore. C’est la même maladie heureuse : l’obsession de la chanson, le goût du détail, la conviction que la pop peut contenir tout le théâtre humain, du rire à la honte, de la colère à l’extase. Deux époques, deux langages, deux esthétiques, et pourtant une même foi : on peut encore, avec trois accords, une idée folle et une voix qui tremble, changer la façon dont quelqu’un se sent dans sa propre vie.

Et si l’on devait garder une seule image, ce serait celle-ci : une jeune femme irlandaise, née bien après l’explosion de 1963, en train de lire des newsletters Beatlemania des années 80 comme on lit des grimoires, fascinée par la démesure des fans, et se disant qu’au fond, oui : c’est normal d’être “dérangé” par The Beatles. C’est même peut-être la seule réaction vraiment saine face à un groupe qui, depuis plus de soixante ans, continue de nous murmurer la même chose : il y a une vie avant, et une vie après.