On a longtemps parlé des Beatles comme d’une œuvre fixée dans l’ambre : pressages, remasters, coffrets, débats d’audiophiles et mythologie intouchable. Puis, un matin de décembre 2015, tout a basculé : le catalogue a débarqué en streaming, à portée de pouce, coincé entre une playlist « Focus » et un mix « Sunday Chill ». Joie démocratique, certes. Mais aussi petit vertige : quand la musique la plus sacrée devient une simple fonctionnalité, que reste-t-il de sa rareté ? Car le streaming n’a pas seulement changé l’écoute, il a déplacé le pouvoir. Les Beatles sont partout, mais jamais tout à fait libres : Apple Corps filtre, autorise, refuse, et réserve l’enregistrement original comme on déplace une relique. L’exemple le plus frappant ? Cette minute de « Tomorrow Never Knows » dans Mad Men, obtenue au prix fort après lecture du script, et utilisée comme une déflagration narrative. De Nike à Disney+, des reprises de « contrebande » aux docs officiels, plongée dans l’économie d’une légende sous surveillance.
Il y a un moment très précis où l’on a senti la digue céder. Pas un événement musical, pas une réédition collector avec du carton embossé et un livret qui sent l’encre chère, mais un geste froid, industriel, parfaitement contemporain : le catalogue des Beatles qui bascule enfin sur les plateformes de streaming. Un matin de décembre, la musique la plus mythifiée du XXe siècle se retrouve à portée de pouce, coincée entre une playlist “Focus” et un mix “Sunday Chill”. D’un coup, l’œuvre la plus sacrée de la pop devient une fonctionnalité. On peut s’en réjouir, évidemment. On peut aussi ressentir ce petit pincement : la sensation qu’un trésor, en devenant disponible partout, devient aussi disponible à n’importe quoi.
Parce que le streaming n’est pas seulement un nouveau mode d’écoute. C’est un nouveau régime de circulation, une nouvelle manière d’habiter la musique. Les Beatles, pendant des décennies, ont existé comme des objets : vinyles, cassettes, CD, coffrets, remasters, pressages japonais, mono, stéréo, capitol mixes, débats sans fin sur la caisse claire de Ringo et la compression des bandes. L’arrivée en streaming a aplati tout ça. Elle a démocratisé, elle a désacralisé, elle a accéléré. Elle a aussi renforcé une idée paradoxale : plus les Beatles sont partout, plus on mesure à quel point ils restent contrôlés.
Car c’est ça, le vrai sujet, celui qui se cache derrière l’accessibilité apparente. Les Beatles ne sont pas un groupe “du passé” que l’on consomme en archive. Ils sont un acteur commercial du XXIe siècle, une marque vivante, un empire de droits, d’images, de narrations, un organisme qui continue de respirer à travers les ressorties, les documentaires, les nouveaux mixages, les objets culturels approuvés. Ce qui a changé, ce n’est pas seulement la façon dont on écoute. C’est la façon dont l’héritage est administré, comme une ville fortifiée dont on ouvre les portes à heures fixes, sous surveillance.
Sommaire
- Apple Corps, la forteresse et ses gardiens
- Les reprises comme contrebande : des Beatles sans Beatles
- Mad Men, ou l’art de filmer une époque sans sa bande-son
- “Tomorrow Never Knows” : une minute de futur dans un salon américain
- Revolver, ou le moment où les Beatles devancent tout le monde
- Le prix d’une relique : économie et politique de la licence Beatles
- De Nike à aujourd’hui : quand les Beatles disent non, puis parfois oui
- Disney+, ou la fabrique officielle du récit Beatles
- L’enjeu esthétique : préserver une œuvre ou la figer ?
- Après Don Draper : la pop comme décor, et les Beatles comme exception
- Ce que raconte vraiment cette histoire : un héritage sous tension permanente
Apple Corps, la forteresse et ses gardiens
Il faut imaginer Apple Corps non comme une maison de disques, mais comme une citadelle. Une structure conçue par des artistes qui, à la fin des années 60, voulaient s’émanciper de la machine, et qui s’est retrouvée, avec le temps, à devenir l’un des centres nerveux de la machine elle-même. Apple Corps, c’est l’institution qui protège, gère, autorise, refuse. Elle porte un mandat implicite : préserver la légende Beatles et éviter que l’œuvre ne soit dissoute dans la banalité publicitaire du monde.
Ce mandat n’a rien d’abstrait. Il se traduit par une prudence presque maniaque lorsqu’il est question de licences musicales. On peut entendre une reprise de “Yesterday” dans une comédie romantique, un pastiche “sixties” dans une série, une imitation “Liverpool” dans une pub. Mais entendre l’enregistrement original des Beatles, la vraie voix de Lennon, la vraie batterie de Ringo, la vraie basse de McCartney, la vraie guitare de Harrison, c’est une autre histoire. Là, on entre dans une zone sacrée : celle où la musique n’est plus un décor, mais un objet patrimonial que l’on déplace avec des gants.
Pourquoi cette méfiance ? Parce que les Beatles ne sont pas qu’un répertoire. Ce sont des symboles. Et un symbole, ça se dégrade vite quand on l’expose trop. Il suffit d’une scène mal montée, d’un personnage antipathique, d’une publicité cynique, et la chanson devient complice d’une intention qu’elle n’a jamais portée. La crainte n’est pas seulement financière, même si l’argent est évidemment là, énorme, structurel, tentaculaire. La crainte est narrative : “Que raconte-t-on des Beatles quand on les utilise ?” Et surtout : “Qui raconte ?”
C’est là que Disney+ entre en scène, comme un révélateur. Quand une plateforme devient, de fait, l’usine officielle de documentaires validés, restaurés, sanctifiés, on comprend mieux pourquoi l’extérieur est filtré. On veut bien ouvrir, mais à condition de tenir la caméra. On veut bien partager, mais en gardant le montage.
Les reprises comme contrebande : des Beatles sans Beatles
Dans l’écosystème du cinéma et des séries, il y a une solution classique quand une porte reste fermée : passer par la fenêtre. Les producteurs le savent depuis longtemps : si les masters des Beatles coûtent une fortune et exigent une validation artistique, il reste les reprises. Les covers sont la monnaie parallèle de l’héritage Beatles. Elles permettent de convoquer l’aura sans toucher au reliquaire.
Les exemples abondent, et ils racontent quelque chose de l’obsession mondiale pour ce répertoire. On a vu des films entiers se construire sur des réinterprétations, parfois sublimes, parfois opportunistes. On a vu des bandes originales qui ressemblent à des cérémonies : des artistes contemporains reprenant Lennon-McCartney comme on dépose une couronne sur une tombe prestigieuse, avec respect, avec marketing, avec les deux entremêlés. On a même vu des projets où l’idée de base consistait à faire exister la musique Beatles… sans les Beatles, comme si l’absence devenait un concept.
C’est que la chanson Beatles a un pouvoir unique : elle est immédiatement lisible, immédiatement narrative. Quelques mesures de “In My Life” et vous avez la nostalgie. Quelques accords de “Help!” et vous avez l’urgence intérieure. “Here Comes the Sun” et vous avez la lumière, même si la scène est sombre. C’est un lexique émotionnel mondial, appris par cœur. D’où la tentation de l’utiliser comme raccourci dramatique. D’où aussi la prudence d’Apple : un raccourci dramatique peut devenir un détournement.
Et puis, il y a cette différence fondamentale entre entendre une reprise et entendre l’original. Une reprise, même fidèle, a toujours une distance. Elle signale : “Ceci est un hommage.” L’original, lui, ne signale rien. Il s’impose. Il annule la distance. Quand Lennon chante, ce n’est plus un clin d’œil : c’est une présence. Et une présence, dans une fiction, peut voler la scène, avaler le récit, transformer un épisode en événement.
Mad Men, ou l’art de filmer une époque sans sa bande-son
C’est pour cela que la séquence finale d’un épisode de Mad Men a fait autant de bruit, comme si une série déjà couverte de prix venait soudain de découvrir le feu. Mad Men, c’était pourtant le prestige absolu : une reconstitution maniaque, un sens du détail presque fétichiste, des costumes qui respirent le tissu d’époque, des décors où chaque cendrier semble avoir une biographie. Mais il manquait un spectre dans cette reconstitution : la bande-son réelle de son temps.
La série se déroule au cœur des années 60, dans une Amérique en train de muter, avec ses fissures, ses hypocrisies, son vernis publicitaire posé sur des tensions sociales et politiques explosives. Or, les années 60 sans Beatles, c’est un peu comme un film noir sans ombre. On peut faire semblant. On peut contourner. On peut suggérer. Mais il manque l’électricité principale, celle qui circule dans la culture comme un courant.
Le créateur de la série, Matthew Weiner, l’a dit de façon très simple, presque douloureuse, en expliquant qu’il avait toujours eu l’impression que la série perdait en authenticité parce qu’elle ne pouvait pas utiliser un enregistrement original des Beatles. Il ne parlait pas d’un caprice de fan, mais d’un détail de vérité historique. Les Beatles, qu’on le veuille ou non, sont “le groupe du siècle”, un repère culturel si massif qu’il devient un élément de décor naturel. Ne pas les entendre, dans une fiction qui se déroule en 1966, c’est comme filmer New York sans klaxons.
Ce manque a fini par devenir une opportunité dramatique. Parce que si l’on n’entend jamais les Beatles, alors le jour où on les entend, tout s’arrête. Le récit suspend sa respiration. La série cesse d’être une reconstitution et devient un point de contact direct avec l’histoire. L’artifice se fissure, et par cette fissure, le réel entre.
“Tomorrow Never Knows” : une minute de futur dans un salon américain
Le choix de la chanson n’était pas anodin. Ce n’était pas “She Loves You”, pas “I Want to Hold Your Hand”, pas un tube rassurant, pas une madeleine. C’était “Tomorrow Never Knows”, le morceau qui ferme Revolver, ce disque-charnière où les Beatles cessent d’être simplement le plus grand groupe pop du monde pour devenir un laboratoire sonore. Une chanson qui, en 1966, ressemble déjà à de la musique du futur : drones, boucles de bandes, voix traitée, batterie martiale, mantra psychédélique. Un morceau qui ne cherche pas à séduire, mais à déplacer la conscience.
Dans la fiction, l’idée est cruelle et brillante. Don Draper, publicitaire génial, vendeur de rêves, homme qui a bâti sa vie sur une identité empruntée, se retrouve face à la jeunesse qui lui échappe. Sa jeune épouse Megan lui tend Revolver comme on tend un miroir : “Écoute ça, et tu comprendras.” Il pose le diamant sur le vinyle, et soudain, Lennon surgit dans le salon comme une intrusion métaphysique. La musique n’est plus un fond sonore : elle devient une épreuve.
On s’attend presque à une illumination. On se dit que Don, cet homme qui comprend tout en termes de désir et de récit, va saisir quelque chose. Qu’il va entendre, dans cette chanson, un monde nouveau, une porte, une possibilité de se réinventer. Et puis non. Il n’écoute pas jusqu’au bout. Il retire l’aiguille. Geste sec. Geste de rejet. Geste d’un homme qui préfère le silence à l’inconnu. Ce n’est pas seulement “je n’aime pas”. C’est “je ne peux pas”. La modernité lui fait peur. Il est dépassé, et il le découvre en direct.
La scène fonctionne parce que “Tomorrow Never Knows” est précisément la chanson qui dit l’abandon de l’ego, la dissolution, le lâcher-prise. “Turn off your mind, relax and float downstream.” En français : éteins ton esprit, détends-toi et laisse-toi porter. Don Draper est incapable de ça. Il est l’ego en costume. Il est le contrôle. Il est la mise en scène permanente. Il ne flotte pas : il s’agrippe. Et le fait que la chanson s’arrête avant la fin est une idée dramatique parfaite : Don ne peut pas aller jusqu’au bout du futur.
Revolver, ou le moment où les Beatles devancent tout le monde
Si cette séquence a marqué, c’est aussi parce qu’elle réactive une vérité que l’on oublie parfois, tant les Beatles sont devenus un monument : en 1966, ils n’étaient pas “classiques”. Ils étaient dangereux. Ils étaient en avance. Ils rendaient obsolète tout ce qui les entourait, y compris leur propre image. Revolver arrive dans un monde qui pense encore en termes de groupes, de scènes, de concerts, de singles. Et voilà un disque où le studio devient un instrument, où l’on enregistre des cordes comme on sculpte de la matière, où l’on mélange musique indienne, pop, musique concrète, soul, humorisme, mélancolie, hallucination.
“Tomorrow Never Knows” est le symbole de ce basculement. C’est un morceau écrit comme un mantra, construit sur un accord, porté par une batterie qui sonne comme un rite, et traversé par des boucles de bandes qui font entrer le hasard dans la chanson. On a parfois raconté cette période comme une course au psychédélisme, un concours de couleurs. C’est plus profond que ça. Les Beatles, à ce moment-là, explorent une question : jusqu’où peut-on étirer la forme pop sans la faire exploser ? Et à quel moment l’explosion devient-elle la forme ?
Ce qui fascine, avec ce morceau, c’est qu’il n’a pas besoin d’être contextualisé pour paraître moderne. On peut le mettre aujourd’hui dans une série, et il ne sonne pas “vintage”. Il sonne radical. Il sonne comme une anomalie temporelle. Il rend presque comique l’idée que Don Draper puisse “comprendre la jeunesse” en l’écoutant, parce que ce n’est pas seulement la jeunesse : c’est l’avant-garde. Ce n’est pas un code culturel, c’est une secousse.
Et c’est exactement ce que Matthew Weiner expliquait en substance : les Beatles, pendant leur existence intense, poussaient constamment les limites, et cette chanson, à ses yeux, était révolutionnaire, tout comme Revolver. On comprend alors la logique d’Apple Corps : si vous laissez sortir une chanson pareille dans une fiction, il faut que ce soit pour quelque chose qui en vaut la peine. On ne colle pas “Tomorrow Never Knows” sur une scène de poursuite ou une blague de sitcom. On la traite comme un matériau narratif majeur.
Le prix d’une relique : économie et politique de la licence Beatles
La presse s’est évidemment focalisée sur le chiffre : environ 250 000 dollars pour une minute de chanson. Le nombre est spectaculaire, et il fait de bons titres. Mais le chiffre, dans cette histoire, n’est qu’un symptôme. Il indique le statut de la musique Beatles dans l’économie culturelle : un actif rarissime, hautement désiré, strictement rationné. Comme un grand cru dont on ne sert que quelques bouteilles, à condition de connaître le menu.
Ce qui est intéressant, c’est que l’argent n’a pas suffi. Les producteurs de la série étaient prêts à payer, parce que Mad Men était devenue une œuvre prestige, une vitrine, une série qui fait partie de l’histoire de la télévision. Mais Apple Corps a voulu connaître le contexte. Pas seulement “où la chanson apparaît”, mais “pourquoi elle apparaît”, “ce qu’elle dit”. Weiner a raconté qu’il avait dû faire des choses qu’il n’aimait pas faire : partager une intrigue, partager des pages de script, se mettre à nu sur le plan créatif. Pour un showrunner, c’est presque contre-nature. C’est accepter que l’on juge votre scène avant même qu’elle soit tournée.
Cette exigence a quelque chose de dérangeant, oui. Elle pose une question de pouvoir : qui contrôle l’art quand l’art devient patrimoine ? Un groupe disparu depuis des décennies peut-il, via une structure juridique, intervenir dans le processus créatif d’une série contemporaine ? La réponse pratique est : oui, s’il possède le levier des droits. La réponse morale est plus complexe. On peut trouver cela étouffant. On peut aussi y voir une forme de cohérence : si l’on veut éviter que l’œuvre soit utilisée contre elle-même, il faut un filtre.
Et puis il y a une ironie délicieuse : Mad Men parle précisément de la culture comme marchandise, de l’émotion transformée en slogan, du désir empaqueté pour être vendu. Dans une série sur la publicité, obtenir une chanson Beatles devient un acte presque métaphysique : la pub tente d’acheter l’art, et l’art répond “pas seulement”. La chanson la plus radicale de Revolver se retrouve au cœur d’une série sur l’industrie de la persuasion, et elle y conserve sa capacité à résister.
De Nike à aujourd’hui : quand les Beatles disent non, puis parfois oui
On pourrait croire que cette prudence a toujours été la règle, mais l’histoire est plus accidentée. Il existe un précédent célèbre qui hante encore l’imaginaire : l’affaire Nike et “Revolution” à la fin des années 80. Une publicité, une chanson, un scandale, des procès, et surtout une phrase devenue presque un slogan moral : les Beatles ne chantent pas des jingles pour vendre des baskets. Ce moment a cristallisé l’idée que la musique Beatles devait rester hors du commerce le plus frontal. Comme si prêter la voix de Lennon à une marque de chaussures revenait à profaner un autel.
Ce qui est fascinant, c’est que le monde a changé. Aujourd’hui, l’usage publicitaire des chansons est devenu banal, presque attendu. Les artistes le font, parfois pour survivre, parfois pour exister, parfois pour le prestige du placement. Mais les Beatles, eux, restent un cas à part. Le passé est un poids, et la légende a ses règles internes. Chaque autorisation devient un précédent, et chaque précédent devient un risque.
Dans ce contexte, l’arrivée sur iTunes puis sur le streaming n’est pas seulement une mise à disposition : c’est une négociation culturelle. Accepter d’entrer dans ces écosystèmes, c’est accepter de se faire écouter autrement, de se faire découvrir autrement, de se faire consommer autrement. C’est aussi accepter que la musique circule sans contrôle total, qu’elle vive sa vie dans des algorithmes. Alors on comprend pourquoi, en parallèle, le contrôle sur le cinéma et la télévision reste serré : si l’on lâche d’un côté, on tient de l’autre.
Et ce contrôle n’est pas qu’un caprice. Il est une stratégie de préservation : garder rare l’original, laisser circuler l’ombre. Laisser les reprises faire le travail de l’omniprésence, et réserver la vraie matière, celle qui porte la charge historique, à des moments choisis.
Disney+, ou la fabrique officielle du récit Beatles
Si l’on veut comprendre la logique contemporaine, il faut regarder du côté de Disney+. La plateforme est devenue un espace d’accueil privilégié pour les Beatles, non pas comme “groupe de rock”, mais comme événement patrimonial. The Beatles: Get Back, avec son gigantisme documentaire et son travail de restauration, a imposé une nouvelle manière de raconter la fin du groupe : moins comme une tragédie, plus comme une chronique humaine, parfois tendre, parfois tendue, mais vivante. Puis est venu le retour officiel de Let It Be, longtemps invisible, restauré, recontextualisé, comme une pièce manquante d’un récit que l’on veut désormais maîtriser.
Ce n’est pas un hasard si ces projets existent dans un cadre “approuvé”. On ne confie pas un tel matériau à n’importe qui. Les images Beatles sont plus que des images : ce sont des fragments d’Évangile pop. Les restaurer, les monter, les diffuser, c’est écrire l’histoire en direct, même cinquante ans après. Et dans cette économie, une plateforme comme Disney+ offre deux choses que l’industrie adore : une vitrine mondiale et une promesse de contrôle éditorial.
On pourrait y voir une contradiction : les Beatles, symbole de la contre-culture, hébergés chez un géant familial. Mais c’est aussi une logique implacable : l’héritage, quand il devient planétaire, finit toujours par passer par des infrastructures planétaires. Les Beatles ne sont plus seulement une aventure rock. Ils sont un patrimoine audiovisuel, une franchise documentaire, un récit qui doit rester cohérent, prestigieux, “premium”. L’époque a inventé un mot pour ça : IP. Propriété intellectuelle. On frissonne un peu, mais on comprend.
Et cette cohérence “premium” éclaire par contraste l’extrême rareté des placements externes. Autoriser “Tomorrow Never Knows” dans Mad Men, c’était accepter une exception. Mais une exception contrôlée, dans une série elle-même “premium”, elle-même obsessionnelle sur le détail, elle-même capable de traiter une chanson non comme un accessoire, mais comme un moment de vérité.
L’enjeu esthétique : préserver une œuvre ou la figer ?
Reste une question qui dépasse le cas Mad Men. À force de protéger, ne risque-t-on pas de momifier ? Une œuvre vit aussi par ses contaminations, ses détournements, ses réappropriations. La pop, historiquement, est un art de circulation. Les Beatles eux-mêmes ont pillé, absorbé, transformé : le rhythm’n’blues américain, la girl pop, la soul, la musique indienne, Stockhausen, la musique concrète, les comptines, les jingles même, d’une certaine manière. Ils ont été des éponges géniales. Et aujourd’hui, leur œuvre est gérée comme un trésor qu’on protège de l’humidité.
Il y a un risque, oui : celui que les Beatles deviennent une musique d’institution, une musique de musée, une musique qui ne doit apparaître que dans des contextes “dignes”, c’est-à-dire déjà validés par la culture dominante. Or, la dignité est un piège. Elle peut tuer la surprise. Elle peut empêcher l’étrangeté. Elle peut empêcher, précisément, ce que “Tomorrow Never Knows” incarne : l’irruption.
Mais il y a un autre risque, inverse : celui de la dilution. On vit dans un monde saturé de sons. Les chansons deviennent des textures, des ambiances, des marqueurs temporels. Le placement musical, dans les séries, a parfois la délicatesse d’un marteau : “Voici les années 80”, “Voici les années 90”, “Voici les sixties”. On colle un morceau connu, et tout le monde comprend. Dans ce monde-là, laisser entrer trop facilement les Beatles, c’est risquer qu’ils deviennent un code parmi d’autres, une couleur sur une palette, un sticker sur une scène.
Entre la momification et la dilution, Apple Corps marche sur un fil. Et ce fil, on le voit dans la manière dont certains projets sont acceptés : quand le contexte semble réellement dialoguer avec la chanson, quand l’usage est pensé, presque scénarisé, quand le morceau n’est pas là pour “faire cool”, mais pour signifier quelque chose de précis.
Après Don Draper : la pop comme décor, et les Beatles comme exception
La scène de Mad Men a aussi une portée symbolique plus large : elle dit quelque chose de la relation contemporaine entre fiction et musique. Dans beaucoup de séries, la musique est devenue un langage parallèle, un commentaire, une surcouche émotionnelle. C’est parfois magnifique. C’est parfois paresseux. Mad Men, elle, utilise souvent la musique comme un révélateur social : une chanson dans une soirée, un jingle à la radio, une mélodie qui traverse un bureau, et soudain l’époque se matérialise.
Quand “Tomorrow Never Knows” arrive, ce n’est plus seulement l’époque qui se matérialise. C’est l’histoire de la pop qui percute un personnage. Don Draper, représentant d’une Amérique qui vend des rêves standardisés, se retrouve confronté à une musique qui refuse la standardisation. C’est presque un duel. Et le duel se termine par un arrêt : Don coupe. Il ne supporte pas.
Ce geste, on peut le lire de mille façons. Comme une incapacité à comprendre la jeunesse. Comme un refus de l’expérimentation. Comme une peur de la perte de contrôle. Comme une métaphore de sa propre vie : un homme qui arrête toujours la chanson avant la fin, qui s’interrompt, qui se sabote, qui fuit quand le réel devient trop nu. Mais on peut aussi y voir quelque chose de très simple : les Beatles, à ce moment-là, sont trop en avance même pour un génie de la manipulation culturelle.
Et c’est là que le placement devient génial. Parce qu’il rappelle que les Beatles ne sont pas seulement un décor “sixties”. Ils sont l’élément qui rend les sixties incompréhensibles sans eux. Ils sont le moteur, l’accélérateur, la fissure. Les utiliser, ce n’est pas illustrer l’époque : c’est introduire une force qui change l’époque.
Ce que raconte vraiment cette histoire : un héritage sous tension permanente
Au fond, l’histoire de cette minute de “Tomorrow Never Knows” dans Mad Men raconte la condition contemporaine des Beatles. Un groupe qui a été, en son temps, l’incarnation de la liberté pop, se retrouve aujourd’hui administré comme un État. Tout est affaire de droits, de validations, de cohérence de marque, d’alignement narratif. On peut trouver cela triste. On peut y voir une trahison du rock. On peut aussi y voir une forme de fidélité : protéger l’œuvre contre le cynisme ambiant, contre l’usage automatique, contre la banalisation.
Matthew Weiner, en défendant la sévérité d’Apple, disait en substance que ce n’était pas une question d’argent, mais de legacy, d’héritage, d’impact artistique. Que ceux qui gèrent le catalogue se préoccupent de ce que la musique signifie, et pas seulement de ce qu’elle rapporte. Cette phrase peut sembler naïve dans une industrie où tout finit en factures. Mais elle contient une vérité : les Beatles, plus que n’importe quel groupe, sont un cas où l’économie et le symbolique sont indissociables. Chaque décision commerciale est une décision culturelle.
Et c’est pour cela que la scène de Mad Men a marqué. Parce qu’elle a donné à voir, en une minute, tout ce que les Beatles représentent encore : un pouvoir d’irruption, une capacité à perturber, à déplacer, à rendre un homme adulte soudain fragile. Elle a montré que la musique Beatles n’est pas seulement belle ou célèbre. Elle est active. Elle agit sur le monde, même dans un salon fictif, même des décennies plus tard.
On pourrait souhaiter entendre plus souvent les Beatles dans les séries, dans les films, dans les fictions qui les citent sans les posséder. On pourrait rêver d’une circulation plus libre, plus “pop”, moins verrouillée. Mais peut-être que la rareté fait partie du mythe, et que le mythe, chez les Beatles, n’est pas un supplément : c’est une composante de l’œuvre.
Car le paradoxe, c’est que les Beatles sont devenus accessibles comme jamais, et pourtant ils restent, à certains endroits précis, inaccessibles. On peut écouter toute leur discographie en une journée sur un téléphone. Mais on ne peut pas facilement obtenir leur présence dans une scène de fiction. L’algorithme vous les donne, Apple Corps vous les refuse. Le monde moderne ouvre toutes les portes, et les Beatles continuent d’en garder une poignée fermées, comme si, derrière ces portes, il y avait encore quelque chose à protéger : non pas une chanson, mais l’idée même que certaines chansons ne doivent pas être réduites à un simple outil.
Et peut-être que c’est ça, le dernier “truc” des Beatles, leur ultime tour de magie dans une époque qui consomme tout : rester, malgré l’hyper-disponibilité, un peu indomptables.